Chapitre 9 : A farkas és a patkány ( Le loup et le rat )

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Vendredi 7 décembre, vers 21h.

Ho-Jin Williams est ce qu’on appelle un geek ou, plus péjorativement, un nerd. Les Japonais l’auraient surnommé « Otaku ». Ce nom lui plait bien même si trop limitatif. Il a toujours été un passionné de beaucoup de choses. Mais le point commun de tout cela est leur nouveauté. Chaque époque de l’histoire humaine a eu son lot de nouvelles technologies et d’innovations qui rendent la vie des hommes de plus en plus facile. Il y a eu par exemple, les armes lourdes de guerre que les romains utilisaient lors des sièges : les catapultes. Puis, plus tard, une arme bien plus redoutable avait fait son apparition : les feux grégeois, bien que la poudre ait été inventée bien avant, par les glorieux ancêtres d’Ho-Jin, les Chinois. Cependant, si les premières innovations humaines auxquelles il avait été confronté étaient des outils de morts, les inventions qui permettaient aux hommes de conserver et diffuser leurs connaissances le fascinait encore plus. Le papier, puis l’imprimerie. Et puis, après ce que l’on appelait le moyen-âge, les grandes explorations et les découvertes de nouveaux mondes grâce à des moyens de navigations de plus en plus performants. Et au fil du temps, les moyens de communications entre les hommes et les nations se développèrent, de plus en plus rapide et instantanées, en passant par l’électricité qui permit l’élaboration du télégraphe, les ondes hertziennes puis la magie informatique qui connecte le monde entier au même moment, faisant fi des différentes cultures et langages, telle une immense tour de Babel : la toile. Le sacro-saint internet.

Grâce à cette passion et son esprit inventif, Ho-jin, au fil de sa vie, avait réussi à développer son propre réseau grâce à tout un système complexe de machineries, ordinateurs et câbles électroniques qui aurait flanqué la pire des migraines à n’importe quel ingénieur informatique. Et le plus beau dans l’histoire est qu’il avait réussi le tour de force de pouvoir ainsi décupler son pouvoir favori, parmi ceux que les Dieux avaient bien voulu lui octroyer : la téléportation. Toute cette machinerie lui avait permis de rester connecter en permanence avec ses frères d’armes, de les localiser à tout moment en cas de pépin, et plus spécifiquement, au terme d’une transformation.

Et justement, à ce moment précis, sur un de ses écrans 36 pouces, un voyant s’illumine, suivi d’une série de codages runiques incompréhensibles qui se mettent à déferler à toute vitesse. Ho-jin se précipite alors sur son clavier, les yeux rivés sur l’écran et ne perd pas une miette de ce qui s’y déroule.

« Ok Leia. Localisation du sujet ? »

Leia, outre le fait d’être un personnage d’un des plus gros opus de science-fiction du cinéma, est aussi le nom donné à l’intelligence artificielle qu’Ho-Jin a installé dans ses ordinateurs. Certaines mauvaises langues pourraient aussi chuchoter qu’elle est une espèce de substitut à une petite amie.

La voix de Leia se fait alors entendre, douce et sensuelle :

« Sujet localisé. Voici les coordonnées : »

Aussitôt, un plan de Paris apparait sur l’écran, se rapprochant de plus en plus, devenant un labyrinthe de rues, puis un immeuble, pour n’être plus qu’un point énorme au milieu du moniteur, avec toute une série de chiffres.

« Sujet identifié. Transformation achevée. Retour à la forme initiale. »

Puis une carte d’identité géante s’affiche sur les écrans.

« Ah ah ! On dirait que le loup est sorti de sa tanière ! » S’esclaffe Ho-Jin. « Voyons s’il y a un terminal qui me permettrait de le contacter… »

Le jeune homme s’escrime alors sur son clavier, telle une petite souris reniflant un bout de fromage. « Oui ! Il y a un PC. Et facile à hacker en plus… ».

Quelques secondes plus tard, à l’autre bout de la ville, un homme nu, debout et en sueur, seul dans un salon avec le corps d’un autre à ses pieds, habillé celui-ci, mais affalé entre un canapé et une petite bibliothèque, voit l’écran d’un ordinateur sur un petit bureau derrière lui, s’allumer tout seul comme par magie…

« Hey! Szia Egon! Mi Ujsàg? » (« Salut Egon ! Quoi de neuf ? »)

Guidrish se rapproche alors vers l’écran d’un petit ordinateur de seconde main, sur lequel apparait le visage d’un jeune homme asiatique au sourire jovial.

- Szia Ho-Jin. Est-ce que tu m’entends ?

- Oh oui mon pote ! En revanche, si tu pouvais mettre une serviette ou n’importe quoi, s’il-te-plait ? Parce que là, j’ai un gros plan qui ne me donne pas très envie… et puis ça pourrait me filer des complexes.

Guidrish sourit, se retourne, et trouve un plaid sur le petit clic-clac blanc. Il l’enroule autour de ses hanches et revient s’assoir en face du moniteur.

- Ho-Jin, je suis ravi que tu m’aies retrouvé. J’ai besoin de toi pour une livraison.

- Ah oui ? Quel genre ?

Guidrish pointe son pouce derrière lui, vers le corps de l’homme au sol.

- Mais, pourquoi tu ne l’as pas fait disparaitre ?

- Parce qu’il est toujours en vie. Ce n’est pas un … « objet », du moins, pas encore. J’ai besoin qu’il soit interrogé. Il doit être emmené au QG.

- Au QG ? Où ça ? Ici à Paris ?

- Non. Au monastère. Là où ses frères ne le trouveront pas.

- Woaw ! Et depuis quand Guidrish Egon Farkas fait autant preuve de mansuétude vis-à-vis de nos ennemis jurés ?

- Depuis qu’ils ont recommencé leurs attaques vis-à-vis de nos protégées. Et qu’ils cherchent maintenant à tuer des personnes lambda qui sont proches de moi. Du moins ceux qui sont dans mon environnement direct.

- Quoi !? Comment ça ? J’ai entendu parler dans la presse d’une découverte de deux femmes ce matin proche de la gare du Nord, effectivement. Mais tu crois qu’il y a un rapport avec nous ?

- Oui. » Guidrish marque une pause en se frottant les yeux. « Les deux femmes ont été trouvées au sous-sol du bâtiment de la rue Demarquay. Notre piège a trop bien marché, malheureusement. On n’a pas été assez rapide sur ce coup-là. »

- Mais qui te dit qu’ils ont attaqué deux des nôtres ?

- Je n’en sais rien, encore. Je n’ai pas assez d’informations. Cependant la police est venue aujourd’hui au bureau pour nous interroger. J’espère être convoqué au poste de police pour avoir plus de données. Et puis, il y avait un des leurs dans nos locaux ce matin. Il était planqué aux archives. Il attendait quelqu’un.

- Qui ça ? Toi ?

- Peut-être. Peut-être pas. J’en déduis, vu les circonstances présentes, qu’il voulait s’en prendre à Lisa. Lisa Mauragnier. C’est une des secrétaires de Lemaitre. Une jeune femme d’une trentaine d’années.

Puis, Guidrish se retourne et, d’un geste de la main, montre à Ho-Jin la pièce où il se trouve.

- Et là, nous sommes chez elle. Ils l’attendaient là. Du moins, ce type au sol. Et il essayait de lui faire fondre le cerveau comme ils le font avec nos protectrices.

Ce que je ne comprends pas, c’est que je ne ressens aucun fluide en Lisa. Rien ! Semmit (rien) ! C’est une fille comme les autres. Ce n’est pas un médium, ni une guérisseuse et encore moins une enchanteresse ! Alors, pourquoi elle ? »

Guidrish s’appuie sur le dossier de la chaise, la main posée sur son front, en pleine réflexion. Il se relève soudain brusquement, au point que son plaid glisse et tombe au sol

« EGON ! PUTAIN ! TON PLAID ! » Ho-jin enfouit son visage entre ses mains comme pour chasser une vision d’horreur. « Je n’ai pas besoin d’un gros plan de… de ton… putain de boa constrictor ! C’est dégueulasse, merde !

- Bocsánat, kölyök… (désolé, gamin) » Répondit Guidrish, penché maintenant devant l’écran, le visage bardé d’un immense sourire. Puis il se baisse pour ramasser le plaid, le renoue autour de ses hanches et se rassoit, se penchant devant l’écran, effaçant son sourire pour faire place à un visage plus grave.

- Ho-Jin, te souviens-tu d’une certaine Salomé ?

- Euh… oui, non. Je ne suis pas sûr en fait… » Salomé ? Ce nom soudain lui dit vaguement quelque-chose. « Ce n’était pas une prophétesse ou quelque-chose comme ça ?

- Oui. Exactement. Elle est l’une de nos protectrices. Et te souviens-tu de son nom ?

- Ben… » Ho-Jin se frotte les yeux comme si cela allait l’aider à retrouver la mémoire. « Salomé…For… Fournirot ? Un truc comme ça ?

- Salomé Fournier. C’était une très bonne amie à l’époque, très proche. Et qui avait un don de clairvoyance assez exceptionnel et c’était aussi une excellente guérisseuse.

- C’était une de tes conquêtes ou quoi ?

- Non, non. J’ai juste eu recours à ses talents… de voyante. Et je la connais depuis qu’elle est toute petite. Bref, je ne veux pas rentrer dans les détails mais elle avait un petit ami, Gérard Mauragnier. Elle attendait un bébé, de lui." Guidrish pense judicieux de le préciser, voyant la pique arrivée.

" Oh merde ! T’es sûr que ce n’était pas le tien ? " Voyant le regard réprobateur de Guidrish, Ho-jin se reprend. « Nan mais, je déconne ! Loleu… »

- Kölyök (gamin), quand je dis que j’ai connu une femme, je ne l’ai pas forcément connu bibliquement. Salomé était une amie très proche. C'est tout. Cependant, si c’est Madame Mauragnier maintenant, pourrais-tu avoir l’amabilité, s’il-te-plait, de rechercher la descendance de cette dame ? Elle doit avoir un lien de parenté avec Lisa.

- Ou peut-être pas… Tous les Mauragniers de France ne sont pas forcément parents.

- Cherche, patkány (rat) ! Je veux en avoir la certitude. Et donne-moi son adresse actuelle aussi. Je serais ravi de lui passer le bonjour. C’est toujours agréable de retrouver de vieilles connaissances ! Cela fait trop longtemps que je ne l’ai plus vu. »

L’homme marque une pause. Quelque chose l’a touché en parlant de cette Salomé mais Ho-Jin serait incapable de dire quoi.

Puis Guidrish se tourne vers le corps encore étendu dans le salon, qui commence à pousser un léger râle.

- Et il faut que tu te dépêches. Envoie-moi ce salaud au QG. Et tout de suite… sinon, c’est moi qui le ferai disparaitre, pour de bon.

- Azonnal, fönök ! (Tout de suite patron !) »

Ho-Jin se relève, disparait de l’écran de Guidrish pour réapparaitre dans le salon aux côtés de ce dernier. Il s’approche du corps gisant à côté du canapé, s’accroupit à côté de lui, pose une de ses mains sur le torse de l’homme, le regarde fixement et soudain, les deux hommes disparaissent, comme par enchantement.

Pendant ce temps, deux étages plus bas, dans l’appartement de Mme Martin, alors que la télévision hurle des musiques de variété française surannée, la concierge, Sybille Martin, est persuadée d’avoir entendu un sacré raffut à l’étage. Elle n’est pas très rassurée, même pas du tout. De nos jours, il se passe tellement de choses qu’elle s’attend à tout. Elle ne peut s’empêcher de penser à la dernière affaire racontée cet après-midi à la radio, sur Europe 1… une affaire sordide de violeur et tueur en série qui sévissait dans Paris. L’homme pénétrait dans les appartements pour commettre ses crimes, spécialement auprès de femmes vivant seules chez elles… Mais Madame Martin est courageuse dans le fond. Et puis ce n’est peut-être rien après tout. C’est peut-être une énième scène de ménage de ceux du premier ! Sybille sort de son appartement et monte en catimini devant la porte des Valentinos. C’est calme pour une fois. Elle voit leurs pantoufles à l’entrée, indiquant qu’ils sont absents pour la soirée. Elle monte alors au deuxième. Il y a là deux appartements, dont l’un avec la porte entre-ouverte. C’est justement l’appartement de la petite Mauragnier, jeune et jolie femme célibataire. Elle approche subrepticement de l’ouverture et jette un coup d’œil. Elle voit alors un chambardement de tous les diables. Les meubles ont été déplacés dans tous les sens. Il s’est passé quelque-chose, là, c’est sûr ! Elle pousse alors délicatement la porte, son cœur battant la chamade, et là elle voit, en face de la table du bureau de la jeune femme, un homme, qu’elle n’a jamais vu, nu comme un ver tenant entre ses mains le plaid de Lisa qu’elle porte lorsqu’elle est chez elle. Le sang de Sybille Martin ne fait qu’un tour. L’homme se tourne vers elle, la fixant de ses yeux mordorés et étrangement brillants comme, elle l’aurait juré, ceux d’un animal sauvage. Elle s’enfuit en hurlant de terreur, pour retourner chez elle et s’enfermer à double tour, son téléphone portable serré entre ses mains tremblantes, essayant de joindre la police qui malheureusement ne répond pas… Elle prend son manteau, son sac à main et part à toute bombe hors de l’immeuble vers le commissariat le plus proche.

Guidrish, qui vient d’entamer sa transformation, entend les cris d’une femme hystérique vers la porte d’entrée de l’appartement. Il se tourne, et voit une quinquagénaire livide, au seuil de la porte, qui s’enfuit à toute jambe en criant au viol, au meurtre à s’en déchirer les cordes vocales.

Guidrish lâche alors dans un soupir exaspéré « és faszom… (Et merde…) ».

Quelques secondes plus tard, un grand loup gris aux yeux mordorés quitte l’appartement de Lisa, descend à pattes de velours les escaliers pour se rendre à la porte de l’immeuble, qui vient d’être ouverte par la concierge, et disparait à travers la pénombre d’une nuit froide et brumeuse, dans les rues sombres de Paris…

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