Chapitre 8 : A farkas és a patkány ( Le loup et le rat )
Vendredi 7 décembre, vers 21 h
Ho-Jin Williams est ce qu’on appelle communément un geek — ou, plus péjorativement, un nerd. Les Japonais l’auraient surnommé « otaku ». Ce nom lui plaît bien, même s’il est un peu limitatif. Ho-Jin a toujours été passionné par beaucoup de choses. Mais le point commun entre tout cela, c’est leur nouveauté.
Chaque époque de l’histoire humaine a eu son lot de technologies et d’innovations rendant la vie des hommes plus facile. Il y a eu, par exemple, les armes lourdes de guerre que les Romains utilisaient lors des sièges : les catapultes. Puis, plus tard, une arme bien plus redoutable avait fait son apparition : le feu grégeois — bien que la poudre eût été inventée bien avant par les glorieux ancêtres d’Ho-Jin, les Chinois.
Cependant, si les premières innovations humaines auxquelles il avait été confronté étaient des outils de mort, les inventions permettant aux hommes de conserver et de diffuser leurs connaissances le fascinaient encore plus : le papier, puis l’imprimerie. Et puis, après ce que l’on appelait le Moyen Âge, les grandes explorations et les découvertes de nouveaux mondes grâce à des moyens de navigation de plus en plus performants.
Au fil du temps, les moyens de communication entre les hommes et les nations se développèrent, de plus en plus rapides et instantanés : l’électricité, qui permit l’élaboration du télégraphe ; les ondes hertziennes ; puis la magie informatique qui connecte le monde entier au même moment, faisant fi des cultures et des langages, telle une immense tour de Babel : la toile.
Le sacro-saint Internet.
Grâce à cette passion et à son esprit inventif, Ho-Jin, au fil de sa vie, avait réussi à développer son propre réseau grâce à un système complexe de machineries, d’ordinateurs et de câbles électroniques qui aurait flanqué la pire des migraines à n’importe quel ingénieur informatique. Et le plus beau dans l’histoire, c’est qu’il avait réussi le tour de force de pouvoir ainsi décupler son pouvoir favori, parmi ceux que les Dieux avaient bien voulu lui octroyer : la téléportation.
Toute cette machinerie lui permettait de rester connecté en permanence avec les siens, de les localiser à tout moment en cas de pépin, et plus spécifiquement au terme d’une transformation.
Et justement, à ce moment précis, sur l’un de ses écrans trente-six pouces, un voyant s’illumine. Une série de codages runiques incompréhensibles, créés par ses soins — et que seul lui pouvait comprendre — se met à défiler à toute vitesse.
Ho-Jin se précipite sur son clavier, les yeux rivés sur l’écran.
— Ok, Leia. Localisation du sujet ?
Leia, outre le fait d’être un personnage d’un des plus gros opus de science-fiction du cinéma, est aussi le nom donné à l’intelligence artificielle qu’Ho-Jin a installée sur ses ordinateurs. Certaines mauvaises langues chuchoteraient qu’elle est une sorte de substitut à une petite amie.
La voix de Leia se fait entendre, douce et sensuelle :
— Sujet localisé. Voici les coordonnées.
Aussitôt, un plan de Paris apparaît sur l’écran, se rapprochant de plus en plus : un labyrinthe de rues… puis un immeuble… puis un point énorme au milieu du moniteur, assorti d’une série de chiffres.
— Sujet identifié. Transformation achevée. Retour à la forme initiale.
Puis une carte d’identité géante s’affiche sur les écrans.
— Ah ah ! On dirait que le loup est sorti de sa tanière ! s’esclaffe Ho-Jin. Voyons s’il y a un terminal qui me permettrait de le contacter…
Le jeune homme s’escrime sur son clavier, telle une petite souris reniflant un bout de fromage.
— Oui ! Il y a un PC. Et facile à hacker, en plus…
Quelques secondes plus tard, à l’autre bout de la ville, un homme nu, debout et en sueur, seul dans un salon avec le corps d’un autre à ses pieds — habillé, celui-ci, mais affalé entre un canapé et une petite bibliothèque — voit l’écran d’un ordinateur sur un petit bureau derrière lui s’allumer tout seul, comme par magie…
— Hey ! Szia, Egon ! Mi újság ? (Salut Egon ! Quoi de neuf ?
Guidrish s’approche de l’écran. Le visage d’un jeune homme asiatique au sourire jovial apparaît.
— Szia, Ho-Jin. Est-ce que tu m’entends ?
— Oh oui, mon pote ! En revanche… si tu pouvais mettre une serviette ou n’importe quoi, s’il te plaît ? Parce que là, j’ai un gros plan qui ne me donne pas très envie… et puis ça pourrait me filer des complexes.
Guidrish sourit, se retourne, trouve un plaid sur le petit clic-clac blanc, l’enroule autour de ses hanches, puis revient s’asseoir en face du moniteur.
— Ho-Jin, je suis ravi que tu m’aies retrouvé. J’ai besoin de toi pour une livraison.
— Ah oui ? Quel genre ?
Guidrish pointe son pouce derrière lui, vers le corps au sol.
— Mais… pourquoi tu ne l’as pas fait disparaître ?
— Parce qu’il est toujours en vie. Ce n’est pas un… « objet ». Du moins, pas encore. J’ai besoin qu’il soit interrogé. Il doit être emmené en lieu sûr.
— Où ça ? Ici, à Paris ?
— Non. Là où ses frères ne le trouveront pas.
— Woaw ! Et depuis quand Guidrish Egon Farkas fait autant preuve de mansuétude vis-à-vis de nos ennemis jurés ?
— Depuis qu’ils ont recommencé leurs attaques vis-à-vis de certaines femmes que nous surveillons depuis lontemps.
Et qu’ils cherchent maintenant à tuer des personnes lambda qui sont proches de moi…
Du moins, celles de mon environnement direct.
— Quoi !? Comment ça ? J’ai entendu parler dans la presse d’une découverte de deux femmes ce matin, proche de la gare du Nord, effectivement. Mais tu crois qu’il y a un rapport avec nous ?
— Oui.
Guidrish marque une pause en se frottant les yeux.
— Les deux femmes ont été trouvées au sous-sol du bâtiment de la rue Demarquay. Notre piège a trop bien marché, malheureusement. On n’a pas été assez rapides sur ce coup-là.
— Mais qui te dit qu’ils ont attaqué deux des nôtres ?
— Je n’en sais rien, encore. Je n’ai pas assez d’informations. Cependant, la police est venue aujourd’hui au bureau pour nous interroger. J’espère être convoqué au poste pour avoir plus de données. Et puis… il y avait un des leurs dans nos locaux ce matin. Il était planqué aux archives. Il attendait quelqu’un.
— Qui ça ? Toi ?
— Peut-être. Peut-être pas. J’en déduis, vu les circonstances présentes, qu’il voulait s’en prendre à Lisa. Lisa Mauragnier. Une des secrétaires de Lemaitre. Une jeune femme d’une trentaine d’années.
Guidrish se tourne et, d’un geste de la main, montre à Ho-Jin la pièce où il se trouve.
— Et là, nous sommes chez elle. Ils l’attendaient. Du moins, ce type au sol. Et il essayait de lui faire fondre le cerveau, comme ils l’ont déjà fait auparavant.
Il serre la mâchoire, la voix plus basse :
— Ce que je ne comprends pas, c’est que je ne ressens aucun fluide en Lisa. Rien. Semmi (rien) ! C’est une fille comme les autres. Ce n’est pas un médium, ni une guérisseuse, et encore moins une enchanteresse. Alors… pourquoi elle ?
Guidrish s’appuie au dossier de la chaise, la main sur le front, en pleine réflexion. Il se relève brusquement, au point que le plaid glisse et tombe au sol.
— EGON ! PUTAIN ! TON PLAID !
Ho-Jin enfouit son visage dans ses mains comme pour chasser une vision d’horreur.
— Je n’ai pas besoin d’un gros plan de… de ton… putain de boa constrictor ! C’est dégueulasse, merde !
Guidrish, penché devant l’écran, arbore un immense sourire.
— Bocsánat, kölyök… (désolé, gamin).
Il se baisse pour ramasser le plaid, le renoue autour de ses hanches, puis se rassoit. Son sourire s’éteint, remplacé par un visage plus grave.
— Ho-Jin… te souviens-tu d’une certaine Salomé ?
— Euh… oui… non… je ne suis pas sûr, en fait…
Le nom, soudain, lui dit vaguement quelque chose.
— Salomé ? Ce n’était pas une prophétesse ou quelque chose comme ça ?
— Oui. Exactement. Une de ces femmes. Et te souviens-tu de son nom ?
— Ben…
Ho-Jin se frotte les yeux, comme si ça allait l’aider.
– Salomé… For… Fournirot ? Un truc comme ça ?
— Salomé Fournier. C’était une très bonne amie, à l’époque. Très proche. Et elle avait un don de clairvoyance exceptionnel… et c’était aussi une excellente guérisseuse.
— C’était une de tes conquêtes, ou quoi ?
— Non, non. J’ai juste eu recours à ses talents… de voyante. Et je la connais depuis qu’elle est toute petite. Bref. Je ne veux pas rentrer dans les détails, mais elle avait un petit ami, Gérard Mauragnier, qu’elle a épousé quelques temps plus tard. Elle attendait un bébé de lui, pas de moi – Si c’est ce que tu te demandes.
Guidrish juge utile de le préciser, voyant la pique arriver.
— Oh merde ! T’es sûr que ce n’était pas le tien ?
Voyant le regard réprobateur de Guidrish, Ho-Jin se reprend :
— Nan mais… je déconne ! Lol…
Egon prend une inspiration pour chasser l’exaspération que lui procure cette mauvaise blague. Il reprend le sujet de la conversation:
— Cependant, si c’est Madame Mauragnier maintenant… pourrais-tu, s’il te plaît, rechercher la descendance de cette dame ? Elle doit avoir un lien de parenté avec Lisa.
— Ou peut-être pas… Tous les Mauragnier de France ne sont pas forcément parents.
— Cherche, patkány (rat) ! Je veux en avoir la certitude. Et donne-moi son adresse actuelle aussi. Je serais ravi de lui passer le bonjour. C’est toujours agréable de retrouver de vieilles connaissances… Ça fait trop longtemps que je ne l’ai plus vue.
Ho-Jin marque une pause. Quelque chose l’a touché en entendant ce nom, mais il serait incapable de dire quoi.
Guidrish se tourne vers le corps étendu dans le salon, qui commence à pousser un léger râle.
— Et il faut que tu te dépêches. Envoie-moi ce salaud là où tu sais. Tout de suite… sinon, c’est moi qui le ferai disparaître, pour de bon.
— Azonnal, főnök ! (Tout de suite, patron !)
Ho-Jin se lève, disparaît de l’écran de Guidrish… pour réapparaître, une fraction de seconde plus tard, dans le salon, aux côtés de ce dernier. Il s’accroupit près de l’homme gisant à côté du canapé, pose une main sur son torse, le fixe intensément et soudain… les deux hommes disparaissent. Comme par enchantement.
Pendant ce temps, deux étages plus bas, dans l’appartement de Madame Martin, alors que la télévision hurle des musiques de variété française surannée, la concierge, Sybille Martin, est persuadée d’avoir entendu un sacré raffut à l’étage.
Elle n’est pas rassurée. Pas du tout.
De nos jours, il se passe tellement de choses qu’elle s’attend à tout. Elle ne peut s’empêcher de repenser à cette affaire racontée l’après-midi même à la radio, sur Europe 1… une histoire sordide de violeur et tueur en série sévissant dans Paris. L’homme pénétrait dans les appartements pour commettre ses crimes, spécialement auprès de femmes vivant seules.
Mais Madame Martin est courageuse, dans le fond. Et puis ce n’est peut-être rien. Une énième scène de ménage de ceux du premier, par exemple.
Sybille sort de chez elle et monte en catimini jusqu’à la porte des Valentino. C’est calme, pour une fois. Les pantoufles à l’entrée indiquent qu’ils sont absents pour la soirée. Elle monte alors au deuxième. Deux appartements. Et l’un d’eux a la porte entrouverte.
Celui de la petite Mauragnier.
Elle s’approche, le cœur battant la chamade, et jette un coup d’œil. Un chambardement de tous les diables : meubles déplacés, objets à terre… Il s’est passé quelque chose, c’est sûr.
Elle pousse délicatement la porte.
Et là, face au bureau de la jeune femme, elle voit un homme qu’elle n’a jamais vu. Nu comme un ver, tenant entre ses mains le plaid de Lisa, celui qu’elle porte lorsqu’elle est chez elle.
Le sang de Sybille Martin ne fait qu’un tour.
L’homme se tourne vers elle. Ses yeux mordorés brillent étrangement — comme ceux d’un animal sauvage.
Elle s’enfuit en hurlant, retourne chez elle, s’enferme à double tour, téléphone serré entre ses mains tremblantes, essayant de joindre la police — qui, malheureusement, ne répond pas. Elle prend son manteau, son sac à main et part à toute vitesse vers le commissariat le plus proche.
Guidrish, qui vient d’entamer sa transformation, entend les cris d’une femme hystérique près de la porte. Il se tourne et voit une quinquagénaire livide sur le seuil, qui s’enfuit en hurlant au viol et au meurtre, à s’en déchirer les cordes vocales.
Guidrish lâche, dans un soupir exaspéré :
— És faszom… (Et merde…)
Quelques secondes plus tard, un grand loup gris aux yeux mordorés quitte l’appartement de Lisa, descend à pattes de velours les escaliers, rejoint la porte de l’immeuble que la concierge vient d’ouvrir et disparaît à travers la pénombre d’une nuit froide et brumeuse, dans les rues sombres de Paris…

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