Chapitre 16 : Fatality.

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Samedi 8 décembre, vers 17h

— Tu penses qu’elle dort encore ?
— Oh oui. Ne t’inquiète pas. De toute façon, elle va disparaître, elle aussi. Comme les autres.

Guidrish entend distinctement les mots, mais les voix sont lointaines. Ils parlent dans sa langue. Lisa. Elle est en danger. Par instinct de survie, il ne bouge pas. Il écoute : ils sont deux dans la cabine des passagers, à côté de la jeune femme. L’un d’eux se déplace vers lui.

Il sent un coup violent sur le côté, dans ses côtes. Cela lui coupe le peu de souffle qu’il avait réussi à récupérer, mais il se force à ne pas remuer d’un cil.

— Alors, le Loup ? On fait moins le malin maintenant, hein ?

C’est la même voix masculine qu’avant le coup de couteau dans le dos. L’homme est au-dessus de lui. Sa tête est brutalement tirée en arrière par les cheveux, exposant sa gorge. Il ressent la lame froide et tranchante contre sa carotide. Le souffle de l’homme lui brûle l’oreille.

— Dis-moi, Guidrish, ça fait quel effet de finir une si longue vie de façon aussi… merdique ?

L’homme s’esclaffe d’un rire aigu et dérangeant.

— Je n’y arrive pas !

C’est la voix de l’hôtesse, restée avec Lisa.

Guidrish entrouvre les yeux et voit la femme à califourchon sur Lisa. Elle tente de lui transformer le cerveau en marmelade.

— Ça ne marche pas ! Qu’est-ce que je fais ?

Guidrish sait que s’il ne réagit pas maintenant, ce sera trop tard. Il attrape subitement le poignet qui tient le couteau et le tord de toutes ses forces. Le démon s’écroule devant lui. Guidrish se jette sur lui et l’assène de coups de poing. Le faux steward s’étale sur la moquette, inconscient, le nez explosé, le visage en sang.

Guidrish se relève. Une lueur vibrante, mordorée, illumine ses yeux. L’adrénaline lui rend toute son énergie et sa force. Il se dirige d’un pas décidé vers la fausse hôtesse de l’air.

Elle est toujours à califourchon sur Lisa, le visage entre ses mains, tentant encore de lui faire fondre le cerveau. La jeune femme dort paisiblement.

Soudain, la démone est projetée contre les hublots et s’écroule sur un siège passager en cuir, la tête heurtant violemment le sol.

Guidrish se penche sur Lisa et la saisit fermement par les épaules.

— Lisa ! Lisa ! Réveillez-vous, bon sang !

Aucune réaction.

Un cri strident retentit. Un lourd poids s’affale sur son dos. Des mains griffues lui saisissent la gorge avec une force phénoménale. La démone est agrippée à lui.

Affalé au sol, il attrape à pleine main une barre de fer fixée sous les sièges par des sangles, puis frappe. Un glaive romain transperce la créature. Dans un dernier cri de douleur, elle s’effondre.

Guidrish se relève et se tourne vers le steward qui recommence lentement à bouger. Il se propulse sur Guidrish. Le glaive pourfend le crâne du monstre de bas en haut.

Guidrish reprend progressivement son souffle et contemple la scène : les murs, les sièges en cuir et le sol sont recouvert de larges éclaboussures noires. Il sort de sa poche une croix subtilement ouvragée et sertie de nacres. Sous une douce litanie, les deux corps démoniaques disparaissent.

Il jette alors un œil sur Lisa. Elle est toujours inconsciente sur son siège passager. Il se dirige vers elle, tente de sentir un pouls. Elle est vivante. Les battements de son cœur sont réguliers. Il se penche vers son visage pour sentir un souffle. La respiration de la jeune femme est fluide et tranquille. Apparemment, elle est juste profondément endormie.

Soudainement, l’avion se penche dangereusement sur le côté, faisant perdre l’équilibre à Guidrish, qui s’écroule sur Lisa. Celle-ci ne se réveille toujours pas. Par réflexe et instinct de protection, il la place correctement sur son siège et l’attache avec la ceinture de sécurité.

Un appel au secours se fait entendre du cockpit. C’est le pilote. Guidrish se relève tant bien que mal. Il ramasse précipitamment son arme tombée au sol. Il avance d’un pas rapide vers le cockpit en se raccrochant aux sièges pour ne pas se retrouver projeter plus vite que prévu à l’avant de l’appareil. Avec son épée courte, il frappe de toutes ses forces sur la poignée bloquée. Il fait levier dans l’interstice pour faire bouger cette satanée porte qui, après un ultime effort, s’ouvre brutalement.

Le pilote est agrippé aux manettes de commandes. Le côté de son uniforme suite d’un liquide rouge sang. Le copilote à côté de lui, tient une arme blanche ensanglantée et se tourne brusquement vers Guidrish. Un démon… ils étaient donc trois.

Ce dernier se jette sur Guidrish, les griffes remplaçant ses ongles et des crocs acérés déforment sa bouche grande ouverte. D’un geste rapide et précis, Guidrish avance brusquement son glaive qui s’enfonce dans le torse du monstre. Ce dernier bouge encore, tente d’attraper le visage du Pannonien avec ses griffes puis s’effondre sur la garde du glaive et glisse au sol, inerte.

Guidrish se précipite vers le siège du copilote et essaie de communiquer le plus clairement possible avec le pauvre homme qui tente de sauver son avion en avançant vers lui les manettes de commandes. Le pilote lui déclame avec la voix la plus forte qu’il peut :

— Il m’a attaqué soudainement. Prenez la place du copilote et faites les mêmes gestes que moi. Je tenterai bientôt de ralentir l’appareil afin qu’on n’explose pas à l’atterrissage. Et ATTACHEZ-VOUS ! Sinon, vous traverserez le pare-brise avant qu’on ait touché le sol !

— Où sommes-nous ? crie Guidrish.

— On a dépassé Budapest. Ils ont détourné l’avion dès qu’on a passé l’Autriche.

Le pilote tente de reprendre son souffle. Il a perdu beaucoup de sang. Devant eux, le paysage enneigé se rapproche un peu trop vite. Tout à coup, le pilote crie à Guidrish :

— Détachez-vous maintenant ! Allez vous attacher le plus à l’arrière possible et cramponnez-vous !

Ce que fait Guidrish sans demander son reste. L’avion se stabilise alors doucement et reprend une descente plus conforme à un atterrissage standard. Le guerrier reprend son souffle.

Une pensée lui traverse subrepticement la tête : il aurait traité de fou celui qui, au temps où il n’était encore qu’un simple humain, lui aurait dit qu’il allait peut-être mourir dans un oiseau en métal, écrasé au sol. Cette pensée fugace le fait sourire. S’il avait su…

Guidrish tourne sa tête vers les hublots, scrutant la terre qui se rapproche dangereusement. L’avion a pris une allure normale. Soudain, le son des roues de l’appareil qui s’enclenchent lui indique qu’ils vont bientôt toucher terre. Il sert de plus en plus fort les accoudoirs, à s’en déformer les doigts. Une secousse forte lui fait presque exploser le cœur. Mais, le véhicule ne part pas en morceau. La vitesse de l’appareil décroit lentement. Il regarde par les hublots et voit un paysage immaculé de blanc qui défile devant ses yeux et ralentit progressivement. Ils ont atterri.

Guidrish pousse un long soupir de soulagement. Un bruit d’une violence inouïe fait bondir son cœur dans sa poitrine. Le paysage a disparu, remplacé par une noirceur incongrue. L’appareil s’arrête alors brusquement, propulsant Guidrish contre le dos du siège devant lui et l’assommant presque. La ceinture qui le retient, lui écrase les entrailles et le diaphragme, lui coupant la respiration de manière brutale. Puis, plus rien. Le calme après la tempête. S’assurant que l’avion n’est plus du tout en mouvement et reprenant doucement sa respiration, Guidrish se détache, se lève, chancelant et se précipite vers Lisa. Il la trouve complètement avachie sur ses cuisses. Elle ne bouge pas. Il la relève par les épaules. Elle se met à gémir et remue doucement la tête. Elle ouvre à peine les yeux, le regarde, les paupières mi-closes, puis se rendort, la bouche entrouverte. Elle ronfle.

Il inspecte les différentes parties de son corps, encore surpris que la jeune femme n’a apparemment aucune séquelle de cet atterrissage forcé. Un coup d’œil vers les hublots, il entrevoit au loin, une vieille maison en pierre. On dirait une vieille ferme des campagnes transylvaniennes. La grange, qui s’est effondrée, a amorti le choc.

Il fonce alors vers le cockpit pour s’assurer de l’état physique du pilote. Malheureusement, il trouve ce dernier avachi sur le tableau de bord, le teint pâle, les yeux et la bouche grande ouverte. Le guerrier pose sa main sur les yeux du pilote, l’air grave :

— Merci, mon ami. Je suis désolé, mais je ne peux pas laisser de traces…

Le rituel terminé et les corps volatilisés, il ouvre les compartiments à bagages qui se trouvent au fond du couloir. Il en sort un manteau en laine noir, chaud et élégant dont il se couvre et qu’il boutonne jusqu’au cou. En fouillant plus méticuleusement, il déniche une veste qui devait appartenir à un des stewards. D’un regard ambré, il la transforme en un vison soyeux et élégant. Il prend les sacs de voyages avec la fourrure et se dirige vers Lisa qui commence à pousser quelques gémissements. Il arrive à son niveau et l’observe, avec un léger sourire de soulagement. Lisa entrouvre les yeux, tourne sa tête vers lui et lui demande d’une petite voix enfantine :

— On est arrivés ?

Guidrish sourit et lui tend le manteau.

— Tenez. Enfilez ça si vous ne voulez pas attraper froid. Nous allons sortir.

Bien que Lisa ait la tête complètement dans le gaz, elle ne peut pas s’empêcher de remarquer le chambardement autour d’elle. Guidrish s’avance devant elle vers une des issues de secours, et enclenche la manivelle qui permet d’ouvrir la porte. Lisa se rapproche de lui et d’un air effaré, lui demande :

— Mais… qu’est-ce qu’il s’est passé ici ? C’est quoi toutes ces traces noires partout ? On est où ?

— Nous avons eu, disons, un petit contretemps. Et bienvenue à… je n’en ai aucune idée !

Soudain, sous eux, à l’extérieur, au bas des marches du jet, une voix de femme les surprend. C’est une dame rondelette, dans la trentaine bien avancée, habillée dans une tenue qui rappelle les paysannes d’antan: un gros gilet en laine épaisse, une longue et large jupe marronne. Un fichu en tissus bleu lui encerclent le visage. Elle les interpelle d'une voix inquiète et hésitante :

« Buna dimineata ! Tu… esti bine ? Nu esti ranit ? »

— Qu’est-ce qu’elle dit ? chuchote Lisa.

— Je ne sais pas. Je ne parle pas roumain. Mais au moins, je pense savoir où l’on a atterri.

Il sourit légèrement.

— Bienvenue en Transylvanie. On va passer dire bonjour à ce bon vieux Dracula.

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