Chapitre 17 : Un peu de repos.
Samedi 8 décembre, 18h, Roumanie
La nuit tombe lentement sur les plaines enneigées transylvaniennes. Lisa est emmitouflée dans son manteau en vison, qui la maintient au chaud. Alors que le couple suit la femme roumaine et un jeune garçon dans la neige et la pénombre, Guidrish sert la jeune française contre lui. La blessure dans le dos le gêne encore, bien que sa respiration se soit miraculeusement rétablie. La dame roumaine, observant ses difficultés, a appelé son fils en renfort. Après quelques minutes de marche, il leur indique la vieille ferme d’un geste ferme, malgré le poids des bagages qu’il transporte.
Arrivés à la demeure de leurs hôtes, une grande bâtisse vétuste mais confortable, tout le monde s’installe autour d’une grande table en bois qui se trouve au centre d’une pièce équipée de différents fourneaux. La cuisine.
La maitresse de maison apporte de grandes assiettes creuses remplies d’une soupe épaisse. Il y a des pommes de terre, du lard et des morceaux de bœuf. C’est rustique mais délicieux, surtout après un presque crash d’avion. Lisa, qui avait été très enthousiaste sur la carte des desserts dans le jet privé, n’arrive pas à finir son assiette. Egon Guidrish en profite pour discuter avec la dame roumaine, qui parle un hongrois approximatif.
Lisa ne comprend rien. Elle a l’impression d’être sur une autre planète. La seule chose qui la rassure est que Guidrish est là, à côté d’elle. Absorbé par une conversation qui semble fort intéressante, il sourit. Le coude sur la table, le menton appuyé sur sa main, elle le contemple.
Son visage est anguleux sans être dur. Un nez droit, des lèvres fines, et ces rides légères au coin des yeux qui n’apparaissent que lorsqu’il sourit — comme si ce visage-là n’était pas celui qu’il montrait le plus souvent.
Ses cheveux châtains, légèrement ondulés, sont striés de gris argenté, presque blancs sur les tempes.
Elle s’imagine passer la main dedans. L’embrasser. Sous tous les angles.
« Nem tetszik, asszonyom ? Nem ettél semmit. »
(Vous n’aimez pas, Madame ? Vous n’avez rien mangé.)
Lisa sort brusquement de sa rêverie. La dame roumaine lui parle et a l’air légèrement contrariée.
— Qu… pardon ? dit-elle, les joues rougissantes.
Elle regarde tour à tour Egon et la dame, l’air complètement perdu.
— Excusez-moi… je ne comprends pas.
— Ionela est inquiète parce que vous n’avez pratiquement pas touché à votre repas, lui chuchote Egon dans le creux de l’oreille.
— Ah mais si ! C’est très bon !
Lisa enfourne dans sa bouche une bonne cuillère de potage avec un gros morceau de bœuf. Ses joues pleines la font ressembler à un hamster. Elle lève le pouce et hoche la tête pour exprimer son contentement. Elle ne peut plus communiquer quoi que ce soit d’autre et tente de mâcher et d’avaler les aliments au mieux. Elle a la sensation que son estomac va exploser.
— Aaah ! Français ! Vous, madame, français ! s’exclame joyeusement Ionela.
— Oncle, moi, travaille France. Bordeaux ! Si ! Si !
Puis, d’un signe de tête, elle lui désigne son bol de soupe :
— Ciolba est très bon pour froid.
Avec un sourire malicieux, en regardant du coin de l’œil Guidrish, elle lui glisse comme une confidence :
— Recette Ciolba spéciale à moi… ingrédient secret pour homme plus fort et femme faire bébé…
Elle lève le poing subrepticement pour suggérer ce que sa soupe spéciale peut créer comme effet sur la gent masculine. Elle lance un regard furtif vers Guidrish et fait à Lisa un rapide clin d’œil.
— Beaucoup beaux bébés !
Lisa reste pantoise, les joues cramoisies, tenant sa cuillère d’une main sans bouger. Elle avale d’un coup le dernier morceau de viande qui restait dans sa bouche, puis tourne la tête doucement vers Guidrish pour s’assurer qu’il n’a rien entendu.
Il termine tranquillement son plat et coupe un morceau de pain au-dessus de son assiette. Sentant qu’il est observé, il se tourne vers Lisa et lui en tend un morceau.
— Vous en voulez ?
— Non, non, merci.
Elle regarde Guidrish avec de grands yeux effarés, faisant mine d’appeler au secours.
— Ça va, Lisa ?
— Oui, oui ! Super !
Guidrish reprend sa conversation avec Ionela. Il doit certainement la remercier pour leur hospitalité. Cette dernière lui renvoie un grand sourire et plusieurs hochements de tête.
Il se lève de table et tend la main à Lisa pour l’inviter à faire de même.
— Venez, Lisa. Il est temps d’aller se coucher. Nous n’allons pas profiter de la générosité de nos hôtes plus longtemps.
Guidrish reprend sa conversation avec Ionela. Il doit certainement les remercier pour leur hospitalité. Cette dernière lui renvoie un grand sourire et des hochements de tête. Il se lève alors de table et tend la main à Lisa pour l’inviter à faire de même.
Ionela leur fait signe de la suivre. Elle se dirige vers l’escalier en bois et monte d’un étage. Son mari, un homme à l’air sympathique, avec un certain embonpoint, ferme la marche en portant leurs sacs. Elle leur indique une porte au fond du couloir.
Une fois que le couple pénètre dans la chambre, Ionela, d’un geste, fait signe à Guidrish d’attendre. Elle sort rapidement et revient avec un panier contenant divers linges propres et une bouteille.
— Pálinka ! Pour digestion. Aide dormir bien.
— Köszönöm szépen, répond Guidrish. (Merci beaucoup.)
Il prend la bouteille et la pose à côté du lit.
— Salle de bain à côté chambre.
Après moult remerciements et salutations pour la nuit, Ionela ferme finalement la porte.
La chambre n’est pas très grande, encombrée par plusieurs larges armoires en bois ciré. La couche, considérée par la famille comme un lit à une place, permet à un couple d’y dormir à l’aise.
Guidrish, tournant le dos à Lisa, retire finalement son manteau de laine noir. Elle pousse un petit cri d’effarement. La veste de costume est littéralement lacérée par un énorme trou dans le dos. De grosses taches rouges parsèment le vêtement.
— Oh mon Dieu ! Mais… vous êtes blessé ! Qu’est-ce qu’il s’est passé, Egon ?
Lisa se précipite sur Guidrish pour l’aider à retirer les vêtements bardés de grosses traces de sang séché. Elle découvre, dans son dos déjà couvert de vieilles cicatrices, une plaie béante au milieu des omoplates. Pourtant, la blessure a l’air propre et pas très profonde. Elle semble se refermer doucement d’elle-même.
Guidrish s’assoit sur le bord du lit et montre à Lisa le panier à linge.
— Prenez une serviette propre et la bouteille de pálinka. Le taux d’alcool y est suffisamment élevé pour servir de désinfectant.
Lisa s’exécute sans discuter. Elle se place à genoux sur le lit, derrière Guidrish, et commence à imbiber une serviette blanche du liquide sirupeux, à l’odeur sucrée de poire. Elle nettoie la blessure. De légers spasmes traversent le dos de Guidrish lorsque l’alcool touche la plaie.
Il tend le bras vers la bouteille, en boit une longue gorgée d’un coup sec, puis la repose sur le lit.
— Continuez, s’il vous plaît, dit-il d’une voix éraillée par l’alcool.
— Pourriez-vous me dire ce qu’il s’est passé ? rétorque Lisa, passablement agacée, tout en continuant de nettoyer la blessure.
— Des démons.
— Pardon ?
Lisa essaie d’assimiler ces paroles, qui semblent littéralement sorties du réel.
— Egon, je ne comprends pas de quoi vous parlez. Comment ça, des démons ?
Elle rit, un rire nerveux, presque sarcastique.
— Ça n’existe pas, les démons. C’est du délire !
— L’homme qui vous a attaquée chez vous… Il vous a agrippé la tête et projeté des espèces de faisceaux rouges dans vos yeux, n’est-ce pas ?
— Euh… oui. Mais je ne voyais que du rouge. Je ne sentais rien. Ce qui me faisait le plus mal, c’est quand il me tapait la tête contre le mur, comme s’il voulait me la faire exploser…
Le souvenir noue la gorge de Lisa. Elle se retient de pleurer.
— Pendant combien de temps avez-vous vu ces faisceaux rouges ?
— Je ne sais pas… quelques minutes, tout au plus.
— Vous auriez dû mourir en quelques minutes, Lisa. D’une rupture d’anévrisme. Puis votre cerveau aurait dû finir en compote.
Lisa ne dit plus rien. Elle tente d’assembler les pièces d’un puzzle qui lui paraît gigantesque. Machinalement, elle continue de nettoyer la blessure avec le tissu imbibé d’alcool, le regard perdu dans le vide.
— Pourquoi je ne suis pas morte, alors ?
— C’est pour ça que je vous ai fait venir ici. Je ne sais pas non plus. C’est la première fois que je vois quelqu’un être immunisé aux flammes des démons.
Guidrish se garde bien de lui donner davantage d’informations sur ce monde dont elle ignore tout. Cela ferait trop, en une seule soirée. Il ajoute néanmoins :
— Demain, nous devons nous rendre au nord, au monastère de Bélapátfalva, dans le parc de Bükk. J’y ai un ami qui pourra vous aider et nous apporter des réponses.
— Vous savez où nous sommes ?
— Oui. En Roumanie, non loin de Diosig. Une petite ville proche de la frontière hongroise. Il faudra compter deux à trois heures de route pour rejoindre la réserve. Nous devrons trouver un véhicule avant de partir.
— D’accord. J’espère que le voyage sera plus calme.
— Moi aussi. C’est pour ça que nous devons nous reposer maintenant.
Lisa observe son travail d’apprentie infirmière, plutôt satisfaite du résultat. La plaie s’est presque entièrement refermée, ce qui la surprend tout de même.
— J’ai terminé. Votre blessure va mieux. Vous cicatrisez vraiment vite, dites-moi !
— Patrimoine génétique. J’ai beaucoup de chance.
Toujours à genoux sur le lit derrière Guidrish, Lisa observe le dos nu du guerrier. Du bout des doigts, elle effleure à peine les cicatrices, espérant voler une caresse tant désirée, à défaut d’un baiser.
Soudain, Guidrish tourne la tête de côté et observe la jeune femme du coin de l’œil, le regard dur.
— Qu’est-ce que vous faites, Lisa ?
— Pardon… Je… ce sont vos cicatrices… Elles m’intriguaient.
— Allongez-vous dans les draps et dormez. Je prendrai une couverture et je dormirai au sol.
— D’acc… quoi ? Non ! Hors de question. Vous êtes blessé. Vous dormez dans le lit, et moi je dors au sol !
Guidrish éclate de rire.
— Ce ne serait pas correct de laisser une dame dormir sur le tapis comme un vulgaire animal ! Voyons, Lisa… offrez-moi le privilège de me conduire en gentleman.
— Alors, dans ce cas, vous dormez avec moi. Vous n’avez jamais dormi avec votre petite sœur ou votre cousine quand vous étiez petit ? Moi, oui. Avec mon cousin. Et on a fait que dormir !
— Certes… mais vous aviez quel âge ?
— Euh… trois ans ?
— Lisa, je n’ai plus trois ans depuis une éternité. Et vous non plus.
Guidrish se retourne alors pour lui faire face. Elle est désarmante, là, à genoux sur les draps, les yeux implorant un peu de tendresse. Il la regarde sans trouver les mots.
Il contemple ce visage doux, ces grands yeux noisette en amande, encadrés de quelques boucles folles qui lui tombent sur les joues. Ses lèvres roses, en forme de pétale, appellent un baiser.
Il détourne le regard, baisse la tête, se frotte le front et soupire.
— Lisa… je n’ai pas le droit. Je vais vous briser le cœur…
Lisa s’avance brusquement, lui prend le visage entre les mains et l’embrasse, longuement.
Guidrish ne résiste pas tout de suite. Il savoure l’instant.
Puis sa respiration s’accélère, son cœur s’emballe. Le désir monte, irrépressible. Il la pousse doucement sur le lit, continue de l’embrasser et se place entre ses cuisses.
Il s’interrompt, la regarde, essoufflé.
— Lisa… on est en train de faire une énorme connerie…
— Trop tard.
Elle encercle son visage et le couvre de baisers.
Alors, dans une danse folle, les amants s’étreignent passionnément.
Pendant ce temps, à un étage en dessous, Ionela et Omar, son mari, sont tranquillement installés dans le salon, chacun dans son fauteuil. Monsieur regarde le dernier match de foot tandis que Madame tricote une écharpe de laine rouge.
Leur tranquillité routinière se trouve soudain interrompue par le plafond qui se met à vibrer — d’abord lentement, puis de plus en plus vite — accompagné de bruits sourds, comme des coups portés contre un mur, en parfaite cadence avec les soubresauts. De la poussière commence à tomber doucement d’en haut.
On peut entendre, depuis le premier étage, des gémissements, puis des cris féminins de plus en plus appuyés, de plus en plus forts, toujours en rythme avec les secousses du plafond.
Omar, exaspéré, se tourne vers sa femme.
— Ionela, qu’est-ce que t’as mis dans la soupe ? Pourquoi ça ne me fait rien à moi ?
— Je n’ai rien mis dans la soupe. Heureusement, d’ailleurs ! Je voulais tricoter tranquillement ce soir. Et dormir ! Pour une fois…
— Mais pourquoi tu as dit à la dame française que tu avais mis un truc ? Un ingrédient secret, là ?
— Effet placebo. C’était pour les aider un peu. Ça se voyait comme le nez au milieu de la figure qu’ils se pâmaient l’un pour l’autre !
— Mais… ils ne sont pas mariés ?
— Bien sûr que non ! Depuis quand un mari vouvoie sa femme ?
Les cris de la femme couvrent à présent les clameurs des supporters à la télévision. Le plafond commence à trembler dangereusement. La poussière tombe désormais comme une tempête de neige.
— Mais ils vont réveiller les enfants ! se plaint Omar.
— Ne t’inquiète pas, c’est bientôt fini. Et puis les enfants se font dans les cris, de toute façon. Au départ comme à l’arrivée ! Ça leur rappellera des souvenirs.
Effectivement, les supporters du match commencent à crier de plus en plus fort. L’équipe roumaine vient de faire une percée vers le but adverse, ce qui rend la foule hystérique.
Tout comme Omar, qui se lève brusquement de son siège, les yeux rivés sur l’écran. Il n’entend plus les cris stridents venant de l’étage au-dessus, ni ne voit la poussière qui recouvre peu à peu le sol du salon, ni le plafond qui menace de s’effondrer à tout instant.
Et tout à coup…
— GOOOOOAAAAAAL !!!!! hurle Omar devant son écran, extatique.
Au même moment, couvert par les hurlements de Monsieur, on peut entendre un râle masculin, long et puissant, venant du premier étage. Puis, juste après, le calme.
Le plafond ne bouge plus. Les cris ont cessé.
Il n’y a plus qu’Omar, sautant de joie dans tout le salon. Son équipe préférée vient de marquer le but qui leur permettra de passer en quart de finale.
Madame continue de tricoter, sereinement. Elle se fiche pas mal de savoir si l’équipe roumaine se qualifiera ou non pour le prochain championnat. Elle pense à l’enfant qui viendra peut-être d’ici neuf mois… et elle sourit.
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