Chapitre 18 : The Highlander
Dimanche 9 décembre, 8h.
Le lendemain de l’altercation, le capitaine Garcia est assis à la table de sa cuisine. Le soleil d’hiver éclaire les façades parisiennes et l’odeur du café, fraîchement préparé par Madame Garcia, flotte dans l’air.
Mélanie s’active autour de lui, mais il n’y prête qu’une attention distraite. Son esprit est ailleurs.
“Tu sais que le café refroidit quand on le regarde comme ça ?
Garcia esquisse un sourire sans relever les yeux.
Il a encore échoué.
Heureusement, la dernière victime en date a survécu.
Cependant, ni le témoignage de la jeune femme ni le portrait-robot établi dans la nuit n’ont donné quoi que ce soit. Aucune correspondance. Aucun visage. Rien qui ressemble, de près ou de loin, à l’homme qu’elle a décrit. Comme si le suspect n’existait pas.
Un détail, pourtant, refuse de le lâcher.
L’appel de Budapest.
La veille au soir, un inspecteur hongrois, Viktor Szekéres, l’a rappelé. Il n’avait aucun dossier sur un certain Egon Guidrish. Mais une dizaine d’années plus tôt, une série de meurtres similaires avait frappé sa région. Même mise en scène. Même signature.
Et surtout, pas un suspect… mais plusieurs.
Puis, aussi soudainement qu’ils avaient commencé, les crimes avaient cessé. Les suspects avaient disparu.
Garcia fixe sa tasse de café sans la voir.
Les suspects.
Ce serait donc ça. Un groupe. Un réseau. Un culte, peut-être. Ce serait la seule explication logique. La seule façon de comprendre pourquoi le meurtrier échappe à toutes les méthodes classiques.
Et ce symbole.
Il revoit la scène de crime. La représentation trop précise, trop travaillée, gravée sur le mur. Il pense aussi à cette marque étrange sur la cuisse droite de toutes les victimes.
À l’époque, les légistes et la scientifique avaient effectué des recherches sur ce mystérieux tatouage. Ils n’avaient rien trouvé de concluant. Juste des motifs tribaux similaires chez les tatoueurs parisiens. Et aucune des victimes n’était l’une de leurs clientes.
“ Tu pourrais m’amener du papier et un crayon, s’il te plaît ? J’ai besoin de gribouiller quelque chose.”
Mélanie lui jette un regard étonné, mais ne pose pas de question. Elle revient quelques instants plus tard avec plusieurs feuilles blanches et un crayon.
— C’est encore cette affaire qui te travaille ?
— Oui. J’ai besoin de voir un truc.
Il se met à dessiner, de mémoire. Lentement. Méthodiquement. Le symbole prend forme sous ses doigts.
Mélanie s’approche et se penche au-dessus de son épaule.
— C’est marrant !
— Quoi… je sais, je dessine comme un plouc…
— Rassure-toi, tu restes un meilleur flic qu’artiste. Cette marque, c’est un tatouage de femme, n’est-ce pas ?
— Oui… comment tu sais ça, toi ?
— Une fille que je connaissais avait cette marque sur la cuisse droite. Toute blanche. Je trouvais ça super joli et sexy. Je voulais le même.
Elle marque une pause.
“ Je lui ai demandé l’adresse de son tatoueur. Elle a éclaté de rire. Elle m’a dit que ce n’était pas un tatouage, mais une marque de naissance. Toutes les femmes de sa famille l’avaient.”
Garcia sent son estomac se contracter.
— Une transmission familiale ?
— Oui. Elle parlait de “protection”, je crois. Une espèce de preuve de magie. Bref… elle était très sympa quand même. Et très marrante !
Il ne répond pas. Les idées s’entrechoquent dans son esprit. Le symbole. Les victimes. Les femmes. La Hongrie. La pluralité des suspects.
La réponse était là. Sous son toit.
— Et… elle s’appelait comment, ta copine ?
— Oh, je ne sais plus. C’était il y a une quinzaine d’années, après ton divorce. On venait de se rencontrer et on était encore jeunes et beaux .
— Mais tu es comme le bon vin, ma chérie. Tu embellis en vieillissant.
— Tu es un amour… je t’aime, tu sais !
Elle ponctue ces mots d’un baiser sur le front de son policier de mari, puis part dans la salle de bain en riant.
“Allez. Je te laisse travailler. Je vais retrouver les copines.”
Elle disparaît dans le couloir.
Garcia reste seul, immobile, les yeux rivés sur le dessin.
Ce n’est plus une enquête classique.
C’est autre chose.
Le capitaine arrive à la PJ parisienne, ne tenant plus en place. Son associé, Mandrin, est déjà là, à son bureau, les yeux mi-clos, hypnotisé devant son écran d’ordinateur.
Il est certainement en train de se taper un solitaire et fait semblant de bosser le saligaud !
« Mandrin ! »
Le concerné sort brusquement de sa torpeur. Il clique compulsivement sur son clavier pour changer la page qui expose une série de tas de cartes à jouer vers le symbole de la police.
– Heureusement que tu ne matais pas un porno. Je t’aurais suspendu d’office… Je veux la liste de tous les groupes New Age, sorcières, voyante et marabout de la ville… et leurs noms.
– Mais… mais il y en a pour des jours, voir des semaines, patron !
– Oui, je sais. Tu vas les comparer avec les noms des victimes de l’éventreur de Paris d’il y a trois ans. T’as de la chance, ce sont toutes des femmes.
– Ah ok… Bon ben ça prendra un peu moins alors. »
Soupire de soulagement Mandrin. Le capitaine ne relève pas le non-sens de la remarque.
– Est-ce qu’on a identifié nos deux victimes qui sont sur la table du légiste en ce moment ?
– Non… on attend les dossiers dentaires de filles de leur tranche d’âge qui auraient été portées disparues ces dernières semaines. Mais on n’a rien. Aucune correspondance.
– Ok. Je te parie qu’on les trouvera dans ce vivier de gogos de sorcières.
– Ah bon ?
– Oui. Allez ! AU BOULOT ! JE VEUX DES RÉPONSES !
– Oui patron ! »
Pendant que Mandrin, soudain plus alerte, pianote joyeusement sur son ordinateur, Antoine Guyot, préposé à la scientifique, entre dans le bureau, une liasse de feuilles sous le bras.
— Patron !
— Oui, Antoine ?
— J’ai fait quelques recherches sur monsieur… Gidrisse.
Garcia lève les yeux.
— Guidrish. Et il a été innocenté. La PJ hongroise n’a rien sur lui.
— Oui, je sais, mais… j’ai trouvé un truc bizarre.
Il pose une première photo sur le bureau.
“ Regardez celle-ci. Elle date de 1966. La femme s’appelait Salomé Fournier. Et l’homme à côté d’elle…”
Garcia se penche. La jeune femme sourit à l’objectif. À côté d’elle, un homme d’âge mûr, bien conservé, presque trop. Son visage est familier.
Trop familier.
— On dirait…
— Guidrish ? propose Guyot.
— Ou son sosie parfait.
Guyot hoche la tête, visiblement nerveux.
“ Attendez. Il y a mieux.”
Il sort une seconde image. Un portrait ancien, début XXᵉ siècle. Un officier en uniforme austro-hongrois. Même port de tête. Même regard.
— Celui-là s’appelait Gusztav Farkas. Capitaine pendant la Première Guerre mondiale.
— Tu te fiches de moi.
— J’aimerais bien.
Un silence tombe dans le bureau.
— Tu penses à un lien de parenté ? demande Garcia.
— J’y ai pensé. Vraiment. Mais… je n’ai rien trouvé. Pas de filiation. Pas de registre. Pas même une trace de naissance pour Guidrish.
Il marque une pause.
“ C’est comme s’il apparaissait… puis disparaissait.”
Garcia serre la mâchoire.
— Les génétiques sont parfois étranges.
— Oui. Mais là, ça dépasse ce que j’ai l’habitude de voir.
Guyot désigne les photos.
“ Regardez les joues.”
Garcia s’exécute. Des marques fines, parallèles, apparaissent sur les visages.
— Merde…
— Exactement les mêmes que sur la photo prise hier, confirme Guyot.
Il sort une dernière feuille.
“ Et ça… c’est ce qui m’a fait tiquer.”
Un dessin ancien, représentant un homme aux traits asiatiques, au crâne allongé, les cheveux attachés. Des entailles strient son visage.
— Vous avez déjà entendu parler des Huns ?
Garcia soupire.
— Attila, le fléau de Dieu. Et des pelouses définitivement foutues.
— Oui, voilà… eux.
Guyot désigne les marques sur le dessin.
“ Ce sont des scarifications. Ils se tailladaient le visage lors de funérailles, surtout quand un chef mourait. Les cicatrices devenaient permanentes.”
Garcia regarde à nouveau les photos.
— Tu es en train de me dire que Guidrish se scarifie comme un guerrier Hun ?
— Je dis que les marques correspondent. Et que c’est… troublant.
— Troublant, c’est un euphémisme.
Guyot hésite.
“ Je ne dis pas qu’il est immortel. Je dis juste qu’il est… anormalement bien conservé. Et très difficile à situer dans le temps.”
Garcia se redresse.
— Antoine…
— Je sais. Ça paraît absurde.
Il inspire profondément.
“ Mais si ma théorie est fausse, alors il faut m’expliquer comment un homme peut traverser un siècle sans laisser de traces.”
Le silence s’étire.
— On va faire analyser son ADN, tranche Garcia.
— Oui. Et je plains déjà les types qui vont tomber dessus.
Garcia regarde les photos une dernière fois.
— On continue. Mais on avance prudemment.
— Toujours, capitaine.
Garcia referme le dossier lentement.
— Pendant que tu continues à creuser, je vais aller voir quelqu’un qui n’a jamais vraiment quitté mon esprit.
— Qui ça ?
— Jean-Claude Morant. À Fleury-Mérogis.
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