Chapitre 19 : La marque de la sorcière

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Dimanche 9 décembre, 9h.

Le soleil s’est levé depuis longtemps sur la campagne enneigée.
Une lumière pâle filtre à travers les rideaux épais et réchauffe doucement la chambre.

Lisa dort encore. La joue enfouie dans l’oreiller, les lèvres entrouvertes, elle est emmitouflée dans les draps de coton et la couverture de laine bleue. Guidrish, éveillé, la contemple en silence, la tête appuyée sur sa main.

Il effleure du bout du doigt sa bouche en forme de cœur. Elle esquisse une moue adorable, se tourne légèrement, sans se réveiller.

Elle ressemble à une poupée de porcelaine. Belle. Fragile.

Guidrish savoure cet instant suspendu. Ces moments-là sont rares, même pour un homme qui a traversé les siècles. Il en a connu d’autres, avant elle. Aimées, désirées, parfois chéries toute une vie trop courte. Il ne les a jamais oubliées. Mais l’éternité est une malédiction : elle oblige à survivre à tous ceux que l’on aime.

Alors il a appris à ne pas projeter. À ne garder que l’instant. À transformer chaque parenthèse de bonheur en refuge contre ce que le temps détruit toujours.

Il ne sait pas ce que demain sera fait avec Lisa. Peut-être rien. Peut-être davantage. Qu’importe.

Elle bouge enfin. Ses yeux s’ouvrent doucement sur le plafond de chaux et les poutres de bois. Elle tourne la tête vers lui, comme pour s’assurer qu’il est bien là. Lorsqu’elle le voit, un sourire éclaire son visage.

" Coucou », murmure-t-elle.
— Szia », répond-il.

Elle se rapproche, glisse une main sur sa taille, vole un baiser à ses lèvres. Son bassin l’invite déjà à recommencer ce qu’ils ont à peine quitté quelques heures plus tôt. Guidrish la retient doucement par les hanches.

« Nem azonnal, cicám. Pas tout de suite. Il est tard. Nous devons nous lever. »

Elle rit.

« Quelle façon délicieuse de me dire que je suis sale. »

Il sourit, lui tapote le bout du nez.

« Tu sens très bon. Mais tout le monde ne va pas aimer. Et une longue route nous attend. »

Lisa se redresse et soulève les draps pour se lever.

Le regard de Guidrish glisse machinalement le long de son corps…
puis s’arrête net. Là. En haut de sa cuisse droite. Un cercle d’entrelacements gravé dans sa chair. Son souffle se coupe. Il ne l’avait pas vu dans l’obscurité de la nuit. Trop aveuglé par le désir. Mais il la reconnaît immédiatement.

La marque.

Celle que portaient toutes les mères de ses enfants. Celle des enchanteresses.

À une différence près.

Elle n’est pas blanche.

Elle est noire.

« Ça… qu’est-ce que c’est ? »


Lisa se tourne pour regarder sa cuisse et éclate de rire.

« Oh ça ! Et non, ce n’est pas un tatouage tribal ringard, mais une tache de naissance. Tous ceux qui l’ont vue me posent la question. »

Elle hausse les épaules.

« Ma grand-mère détestait ça. Elle me collait des pansements dessus, disait que ça enlaidissait mes jambes… ou que ça portait malheur. »

Elle soupire.

Guidrish lui saisit brusquement les épaules, la fixe d’un regard grave et ponctue ses mots de secousses involontaires.

« Ta grand-mère avait raison. Tu ne dois la montrer à personne. À personne, tu entends ? »

Lisa se fige.

— Mais… Egon ? Qu’est-ce qu’il te prend ? Arrête ! Tu me fais peur ! »

Il la lâche aussitôt. Baisse les yeux. Inspire profondément.

— Pardon… mais… »

Il cherche ses mots.

— Tu ne dois la montrer à personne. Sous aucun prétexte.

— Quoi ? Mais c’est ridicule ! Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! Ma grand-mère et toi, vous devriez former un club ! »

Vexée, Lisa se lève brusquement et fouille son sac à la recherche d’une serviette.

— Lisa… s’il te plaît… écoute-moi. »

— Non ! J’ai entendu ça toute ma vie ! Ça m’a filé des complexes monstrueux, et j’en ai eu honte pendant des années ! Et puis non, je ne veux pas t’écouter. Et tu sais quoi ? Et ben je vous emm—

— LISA, ARRÊTE ! »

Sa voix claque. Elle s’immobilise.

Guidrish ferme les yeux un instant, se recentre. Il sait que convaincre une femme blessée dans son amour-propre est inutile.

Il change de ton.

— Tu as raison… » murmure-t-il.

— Alors quoi ? »

Il la regarde longuement.

« Ce n’est pas une honte. »

Un temps.

« C’est une cible. »

Elle éclate d’un rire sec.

« Ah. Voilà. Après les monstres dans mon appartement, maintenant je suis une cible magique ? »

Elle attrape sa serviette.

« J’ai entendu ce genre de discours toute ma vie. Je n’ai plus envie d’y croire. »

Il tend la main vers elle, sans la toucher.

« Lisa… ta marque est très belle. Tu as raison d’en être fière. Ta grand-mère n’aurait jamais dû t’en parler ainsi, et j’ai été maladroit. »

Il hésite, puis reprend avec gravité :

« S’il te plaît… pour moi, réserve-moi le privilège d’être le seul à en profiter. Si tu tiens à moi, ne serait-ce qu’un peu. »

La colère de Lisa retombe. Elle s’approche, l’embrasse, pose son front contre le sien.

— Excuse-moi. Mais je ne supporte plus qu’on me fasse des remarques sur ma tache de naissance.

— Promets-le-moi.

— D’accord. Je te le promets.

— On verra mon ami aujourd’hui. Tu pourras la lui montrer. Je lui fais confiance. Il est comme un père pour moi.

— D’accord… comme tu voudras. Mais là, je vais me doucher. »

Elle l’embrasse une dernière fois et s’éloigne, déjà légère, comme si rien ne s’était passé.

Guidrish la regarde partir.

Il commence, peut-être, à comprendre ce qu’est une femme-enfant.

S’étant réveillé bien avant elle, il avait eu le temps de se laver tôt dans la matinée.
Il se lève et s’habille d’un jean, d’un tee-shirt et d’un pull en maille bleu marine, bien chaud. Il enfile des chaussettes épaisses et des bottines à semelle crantée.

Au moment où il sort de la chambre, Ionela monte l’escalier et vient à sa rencontre. Elle lui dit en hongrois :

— Bonjour, Monsieur ! Des amis à vous viennent d’arriver. Ils sont en bas et vous attendent. Je vous ai aussi préparé un petit-déjeuner.

— Merci, Ionela, c’est très gentil à vous. Est-ce que ces amis vous ont donné un nom ?

Soudain, depuis le rez-de-chaussée, une voix s’élève :

“Hey, poto ! Viens prendre le café avec nous au lieu de faire ton parano !

Un long soupir de soulagement lui échappe. Cette voix, il ne la connaît que trop bien.
Ho-Jin l’a finalement retrouvé.

En revanche, il est très curieux de savoir qui est le deuxième homme qui accompagne le Petit Prince.

Il descend rapidement les escaliers et aperçoit Ho-Jin, debout contre l’encadrement de la porte de la cuisine, une grande tasse de liquide chaud à la main.
Un autre homme est assis à la table en bois, le dos tourné. Guidrish n’arrive pas à distinguer son visage.

L’homme boit une gorgée, repose sa tasse, se lève et se retourne.

“ Viktòr !! Toi aussi, tu es là !

Ils se prennent dans les bras et s’échangent de franches tapes amicales dans le dos. Guidrish fait de même avec Ho-Jin, qui manque d’avaler de travers.

Viktòr Szekeres approche de la cinquantaine. Ses cheveux noirs, courts, sont presque rasés sur les côtés et striés de fils argentés. Ses yeux noisette, légèrement bridés, observent avec acuité. Une barbe de trois jours assortie à sa chevelure dissimule tant bien que mal de nombreuses cicatrices parallèles sur ses joues.
Il n’est pas très grand, mais son gabarit est fin et sec, et ses mouvements ont la souplesse naturelle d’un grand félin.

Après les embrassades, les deux hommes s’installent à la table. Ho-Jin reste debout, savourant lentement sa boisson.

Ionela dépose devant eux des plats d’œufs brouillés, de charcuteries variées et de larges tranches de pain. Elle ajoute du miel, plusieurs confitures, puis pose devant Guidrish une grande tasse de café noir, presque brûlant.

“ Köszönöm szépen, Ionela.”

Elle lui répond par un sourire et quitte la cuisine pour reprendre ses occupations.

Viktòr s’assure d’un regard que personne ne traîne aux alentours, puis fixe Egon avec gravité.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé à Paris ? Un capitaine de la PJ française m’a contacté. Il voulait des renseignements sur toi.

— Nous avons essuyé de nouvelles pertes. Deux jeunes filles. Des enchanteresses. Massacrées dans l’immeuble de la rue Demarquay.

— L’immeuble qui devait servir de piège à démon ?

— Oui. On s’est fait devancer. On a été trop lents.

— Mais de quoi tu parles, Egon ? Et pourquoi Paris ?

— Les massacres qu’on avait connus ici il y a dix ans ont repris il y a environ trois ans, sur la capitale française. Un de nos contacts là-bas nous a prévenus. C’est pour ça que nous sommes partis en France avec Ho-Jin : pour comprendre.”

Egon boit une gorgée de café avant de poursuivre.

“ On ne comprenait pas pourquoi Paris. Au début, je pensais qu’ils me cherchaient, puisque j’y ai longtemps vécu après la Grande Guerre. Mais ça ne collait pas. Les tueries ont commencé peu après mon retour en Hongrie, il y a trois ans.
On a trouvé un lien avec un certain Morant, un détraqué, et un architecte nommé Lemaitre. C’est ce qui nous a poussés à monter le piège de la rue Demarquay…”

Il marque une pause, réfléchit, puis reprend :

“ Je pense maintenant qu’ils cherchaient à éliminer quelqu’un. Quelqu’un avec une caractéristique particulière. Et je crois que je l’ai trouvée.”

À cet instant, Egon lève les yeux vers l’entrée de la cuisine.

Lisa apparaît dans l’encadrement de la porte, emmitouflée dans un gros pull en maille blanc crème à col roulé. Egon lui adresse un sourire tendre, qu’elle lui rend aussitôt, les joues rosies.

Viktòr se retourne à son tour.

— Euh… bonjour…, dit-elle timidement.

— Hey ! Salut !

La voix vient de derrière elle. Un jeune homme asiatique, à peine plus grand qu’elle, s’avance avec un large sourire éclatant. Une casquette portée à l’envers dissimule un front un peu trop grand. Il lui tend la main, l’autre étant occupée par son mug.

“ Moi, c’est Ho-Jin. Et là-bas, le vieux ronchon, c’est Viktòr. On est de très vieux amis d’Egon.”

Lisa serre la main qu’il lui tend.

— Enchantée… Lisa Mauragnier. Je suis… hum… une collaboratrice de M. Guidrish. Nous travaillons dans la même étude à Paris.

— Ah ! Super !

Il a l’air faussement surpris.

— Mais vous parlez très bien français… Ho-Jin, c’est chinois, non ?

— Non. Coréen.

— Oh ! Vous êtes coréen, alors ?

Les deux autres hommes écoutent la conversation en silence, en sirotant leur café.

— Non… Ma mère venait du Kazakhstan. Et mon père… disons, de quelque part vers la Chine. Mais je crois qu’ils aimaient bien la Corée.

— Ils avaient raison ! J’adorerais visiter la Corée un jour.

— Ah oui ?

Ho-Jin semble aussitôt très intéressé.

Des raclements de gorge se font entendre du côté de la table, surtout celui d’Egon.

“ J’ai un appartement à Séoul. Vous y serez la bienvenue, si vous voulez visiter. En tout bien tout honneur, bien sûr.”

Il ponctue sa phrase d’un clin d’œil.

“ Ho-Jin, sois gentil, tu vas finir par effrayer la dame.”

Egon s’est levé, le ton légèrement exaspéré.

Ho-Jin se tourne vers Lisa, soudain plus distant.

“ Votre ami est aussi le mien. Il est évidemment invité lui aussi.”

Lisa a l’impression qu’une série de sous-entendus lui a échappé. Elle est néanmoins reconnaissante envers Egon d’être intervenu.

Viktòr se lève à son tour et attrape sa doudoune posée sur le dossier de la chaise.

— Bien. Jeunes gens, Mademoiselle, nous allons bientôt partir. La route est longue.

— Deux heures à tout casser, Viktòr. C’est pas la mort !

— Demain, je travaille. Et je dois être rentré à Budapest avant la fin de la nuit.

— Aucun souci, lieutenant Szekeres. Je vous y transporte instantanément !

— Ho-Jin, ce n’est pas toi qui viens de conduire comme un fou depuis la capitale.

— Non, mais je faisais le GPS pour retrouver Egon et la jeune dame.

Egon les laisse se chamailler, puis se penche vers Lisa.

— Tu peux déjà descendre ton sac. On partira dès que tu auras fini ton petit-déjeuner.

— D’accord. Je prends le tien aussi.

— Merci, mon cœur.

Viktòr et Ho-Jin se taisent soudain, observant le couple d’un air suspicieux.
Viktòr s’avance vers Egon et l’attrape par le bras pour l’entraîner à l’extérieur.

Une fois sur le pas de la porte, les pieds dans la neige, il se tourne vers le Pannonien, le regard dur.

— C’est qui, pour toi, cette fille ?

— Une amie.

Les yeux noisette de Viktòr s’illuminent aussitôt d’une lueur dorée.

— Egon… ne me prends pas pour un con.

— Tu n’as pas besoin d’utiliser tes pouvoirs sur moi. Je ne vais pas te mentir. Elle… elle est plus qu’une amie.

— Et jusqu’à quel point elle est plus qu’une amie ? Tu sais très bien que cette histoire ne te mènera nulle part. En plus, c’est un témoin.

— Viktòr, cette affaire ne relève pas de la police. Elle est de notre ressort. Je sais que je n’ai pas été très malin sur ce coup-là, mais—

— Tu l’aimes ?

— Je ne sais pas. C’est trop récent. Mais elle me plaît. Beaucoup.

— Alors pourquoi tu m’as dit qu’elle était peut-être la raison de ces tueries que je me fais chier à arrêter depuis presque trente ans ? Et qui ont débordé jusque dans ton pays d’adoption, la France ?
Tu nous fous dans la merde, Egon. Je peux effacer vos traces en Hongrie, mais pas en France. Je ne sais pas quelles informations la Criminelle parisienne a sur nous, mais si ça sort, ce sera un foutoir monumental.
Elle est une personne d’intérêt dans cette affaire. Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu la baises.

— Viktòr…

— Ne dis rien. Comprends juste une chose : ce n’est pas avec ta queue que tu interroges des suspects.

— Justement…

— Quoi ?

— Elle a la marque.

— Et alors ? C’est une enchanteresse ? Félicitations. Je vous souhaite plein de bonheur et beaucoup d’enfants que tu verras vieillir et crever bien avant toi.

— Elle est noire.

— Qu… pardon ?

Viktòr fixe Egon, estomaqué.

“ Sa marque est noire.”

Egon marque une pause, presque soulagé d’avoir déplacé le centre de gravité de la conversation.

— Elle est complètement immunisée aux faisceaux démoniaques. Ils ont tenté de la tuer chez elle. Ils ont pris la place des stewards et du copilote du jet dans lequel nous avons fui. Ils ont encore essayé à ce moment-là.
Je sais que je suis allé trop loin. Mais il faut la protéger. Coûte que coûte.
Je veux qu’elle voie l’Aigle. Il aura peut-être des réponses. Et nous avons un prisonnier au sanctuaire.

— Quoi ? Quel prisonnier ?

— Le démon qui a tenté de la tuer dans son appartement. Je veux savoir ce qu’ils cherchent exactement. Et là, mon ami, tes pouvoirs vont être très utiles. C’est pour ça qu’Ho-Jin t’a amené ici.

Viktòr tourne la tête vers l’intérieur de la maison.
Ho-Jin est adossé au mur du couloir. Il observe la scène, grave, et acquiesce lentement.

— Désolé de t’avoir embarqué là-dedans, reprend Egon. Mais je dois assumer mes débordements. Et ce que je fais de ma vie privée… c’est mon problème.

— Tes conneries nous éclaboussent tous, tu le sais. Alors fais gaffe, s’il te plaît.

— Je ferai attention. Mais pour cette fille — que ça dure ou non, que je tienne à elle ou pas — on ne doit pas la quitter des yeux.
Elle est la réponse. J’en suis sûr. Peut-être même la clé pour mettre fin à cette guerre qui nous pourrit depuis plus de mille ans.

Viktòr pose une main lourde sur l’épaule d’Egon.

“ Ne t’inquiète pas, mon frère. On va la protéger.”

Pendant ce temps, Lisa, qui a descendu les sacs de voyage, savoure tranquillement des œufs brouillés, des tartines à la confiture et un café bien chaud.
Elle observe les deux hommes discuter dans cette langue à la musicalité étrange, sans rien en comprendre.

Elle vide sa tasse, se lève et s’avance vers l’entrée.

“ C’est bon !

Elle sourit, regardant tour à tour les deux hommes qui semblent s’être apaisés, puis Ho-Jin, resté en retrait.

“ Je suis prête. On peut y aller.”

*****

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