Chapitre 20 : À la case prison
Dimanche 9 décembre, vers 13h.
Fleury-Mérogis.
La plus grande prison de France. Un monstre de béton où cohabitent stars du hip-hop qui ont dérapé, terroristes, politiciens déchus, criminels en col blanc et prédateurs sans visage.
Depuis trois ans, Jean-Claude Morant y croupit.
Dans une salle de visite sans âme, le capitaine Garcia est assis sur une chaise métallique inconfortable. Les mains jointes sur la table, le dos droit, il attend.
Après une dizaine de minutes, une sonnerie sourde retentit.
La porte s’ouvre.
Morant entre, encadré par deux surveillants. Menotté aux poignets et aux chevilles, reliés par des entraves. Petit, mal entretenu, le ventre déjà gonflé par l’oisiveté carcérale. Rasé de près, les cheveux noirs gominés à l’extrême, il a un air grotesque de gangster fatigué, une caricature d’Al Capone décrépi.
Mais ce sont surtout ses yeux qui frappent Garcia.
Fuyants. Humides. Suppliants.
Les gardes le font asseoir en face du capitaine. La table les sépare comme une frontière fragile.
D’un signe de tête, Garcia leur indique de sortir. Ils obtempèrent sans discuter, refermant la porte derrière eux. Ils restent de l’autre côté, à portée d’intervention.
Garcia ne quitte pas Morant des yeux.
“Il ne manquerait plus qu’il se mette à chialer, le bougre !
Il a des questions à lui poser.
Et Morant ne va pas aimer les réponses.
« Bon. Morant, on a du nouveau dans l’affaire.
— Ah oui ! »
Une lueur d’espoir s’allume dans les yeux de Morant.
« Vous avez prouvé mon innocence ?
— Ton innocence de quoi ? D’être en possession de vidéos à caractère pédopornographique ? De kidnapping, torture et séquestration de mineurs ? De traite humaine ?
Non. Ça, mon pote, on a suffisamment de preuves pour ne pas douter. Et c’est pour ça que t’es là.
Pour les meurtres, on sait que tu as un lien avec eux. T’as pas de chance : t’es notre seul suspect pour l’instant.
— Mais ce n’est pas moi ! Je suis innocent ! Je n’ai jamais tué personne, moi. Je ne ferais pas de mal à une mouche, Capitaine, je vous jure !
— Oh, ta gueule, Morant. Faire des attouchements à un gamin de dix ans, tu crois quoi ? Que c’est un acte de charité ?
Alors non. Tu n’es pas innocent. Tu es une saloperie de pervers, et je vais m’assurer que tu restes ici un bon moment. T’as compris ? »
Jean-Claude Morant baisse la tête et se met à pleurer. Il joint les mains comme pour prier.
« Capitaine… je vous en prie… Mais je les aime trop, vous comprenez ? Ce n’est pas ma faute…
— NON, MORANT. NON. TU NE LES AIMES PAS ! »
Garcia abat le poing sur la table. Le métal vibre.
Il inspire profondément, se force à se calmer avant de transformer le mobilier — ou Morant — en souvenir.
« Tu veux te racheter ? Tu veux qu’on écourte ta peine, c’est ça ?
T’en as marre de te faire agresser quotidiennement par les autres prisonniers ?
— Ouuuiiii… je vous en priiiee… C’est horrible ici… Vous ne savez pas ce qu’ils me font subir… »
Morant sanglote, la voix pâteuse.
Garcia le regarde avec dégoût.
« Qu’est-ce que tu es pitoyable… T’es vraiment qu’une merde.
Mais tu sais quoi, Morant ? J’ai peut-être une solution pour toi. Une solution qui ferait de toi quelqu’un d’un peu moins merdique.
Et si tu fais ce que je te demande, je te promets une cellule isolée.
— Tout ce que vous voulez…
— Alors donne-moi des noms. »
Morant blêmit. La peur remplace l’espoir.
Il se penche en avant et murmure :
« Vous ne comprenez pas… Ils sont partout… Ils vont me tuer si je parle…
— C’est qui, “ils” ? »
Garcia se penche à son tour, la voix basse, faussement rassurante.
« Les démons… Ils ont infiltré la prison. Je suis sûr qu’ils sont aussi dans la police.
Ce sont eux qui ont tué ces femmes… Eux !
Ils vous tuent d’un simple regard… Ils ont des flammes qui sortent des yeux… Ça vous fait fondre la cervelle… »
Les yeux de Morant sont exorbités.
Garcia sent un frisson lui courir le long de l’échine.
Encore eux.
Entre les sorcières wicca, le Hun immortel et maintenant une armée de démons infiltrés partout, il a l’impression d’avoir glissé dans une mauvaise série complotiste.
Il change de stratégie.
Garcia se lève, attrape sa veste posée sur le dossier de la chaise et l’enfile lentement.
« Bon. Là, j’en ai marre de toutes ces conneries.
En fait, je crois que t’es maso et que tu aimes faire des gâteries à tes collocs.
Donc comme j’ai pas de temps à perdre… je me casse. »
Il fait mine de partir.
« NON ! NON ! S’il vous plaît ! Ne me laissez pas…
Je… je vais vous donner quelque chose… »
Garcia se rassoit, sans retirer sa veste.
« Je t’écoute. »
Morant se penche encore plus près et chuchote :
« Il y avait un homme. D’un certain âge. Je ne connais pas son nom, mais il avait un lien avec l’orphelinat de la rue Lecoq.
Il a aidé à monter le projet.
Et… il me donnait des noms de femmes. Je ne sais pas d’où il les sortait.
Je devais les emmener à l’orphelinat. Après, il venait les chercher. Je ne sais pas où.
Elles disparaissaient… ou elles faisaient les faits divers.
Il venait aussi chercher des petits garçons. Il aimait bien les petits garçons. »
La rue Lecoq.
Garcia sent la pièce s’emboîter dans le puzzle.
« Il ressemblait à quoi, ton gars ?
— Cheveux gris. Lunettes en métal. Toujours en costumes à l’ancienne, mais chers. Il avait les moyens. »
Cette fois, c’est clair.
Un seul nom s’impose : Lemaitre.
Garcia se lève, frappe à la porte. Elle s’ouvre presque aussitôt.
Il fait signe aux surveillants.
Morant est emmené de force, hurlant :
« NE M’OUBLIEZ PAS, CAPITAINE ! VOUS AVIEZ PROMIS ! »
Garcia continue d’avancer sans se retourner.
Il lève vaguement la main — salut, acquiescement ou adieu.
Lui-même ne saurait le dire.
Sur le périphérique parisien, la circulation est étonnamment fluide.
En ce début d’après-midi, les vacanciers du week-end ne sont pas encore rentrés.
Garcia peut se permettre un léger excès de vitesse.
Dans son rétroviseur, une Hammer noire déboule et le dépasse sans difficulté.
Il lève les yeux, agacé, puis vérifie ses angles morts avant de se déporter sur la voie de gauche pour la doubler à son tour. La Hammer, soudain, ralentit.
Au moment où il arrive à sa hauteur, Garcia jette un coup d’œil de côté.
Vitres teintées. Opaques.
“Pas très réglementaire, ça… “ marmonne-t-il.
Il reprend sa place devant le véhicule et consulte à nouveau son rétroviseur central.
La Hammer est trop proche. Beaucoup trop.
“ Eh, la distance de sécurité, bâtard ! T’as eu ton permis à Noël ou quoi ?”
Il essaie de repérer la plaque. Impossible. La calandre est collée à son pare-chocs. Puis il distingue deux silhouettes à l’intérieur. Deux hommes. Lunettes noires.
Beaucoup trop près…
Le choc est brutal.
Sa tête heurte le volant. Le monde tangue.
“ Oh putain… les fils de p— “
Un deuxième impact, plus violent encore. La voiture dévie. Garcia tente de corriger, trop tard.
La Hammer se rabat sur la même voie et percute l’arrière du véhicule avec une violence extrême. La voiture décolle. Un tonneau. Puis un autre.
Le périphérique devient un chaos de métal et de bruit.
Quand tout s’arrête enfin, le véhicule de Garcia retombe sur ses roues, broyé, fumant. Les airbags se sont déclenchés. Silence. Puis des klaxons. Des cris. Des portières qui claquent.
Garcia est coincé, sonné, le souffle court.
Un homme accourt et ouvre la portière.
“ Vous allez bien, monsieur ? Ne bougez pas. Ma femme appelle les secours et la police. On a tout vu. On pourra témoigner.”
Il aide Garcia à désactiver les airbags, détache sa ceinture et l’aide à sortir.
Le capitaine titube mais tient debout.
Il regarde autour de lui. La Hammer a disparu.
“ Merci… murmure-t-il, encore hébété.”
Puis une pensée le frappe.
— Vous avez vu la plaque ?
— Moi non… mais ma femme, peut-être. Elle a pris une photo.
— Je peux voir ?
— Bien sûr.
Ils courent jusqu’à une Honda grise arrêtée un peu plus loin. La conductrice brandit son téléphone.
— C’est bon ! La police et les secours arrivent !
— Vous avez pris la plaque ?
— Oui… enfin… je ne sais pas si elle est lisible.
Elle lui tend l’écran. L’image est floue, mal cadrée… mais exploitable. Garcia sort son téléphone, compose un numéro.
— Oui, capitaine ?
— Mandrin. Je t’envoie une photo de la plaque d’une Hammer noire.
Et je veux que tu envoies immédiatement une patrouille au domicile de Lemaitre.
— L’architecte ?
— Oui. On vient d’essayer de me tuer. J’ai un très mauvais pressentiment. Il est en danger.
— QUOI ?
Les sirènes se rapprochent.
— Vous êtes où, capitaine ?
— Sur le périph. Ne t’occupe pas de moi. Les collègues et les secours sont là.
Va chez Lemaitre. Tout de suite. T’as compris ?
— Reçu. On y va.
— Je vous rejoins dès que possible.
Une ambulance s’arrête. Deux infirmiers prennent Garcia en charge.
Une voiture de police se gare derrière.
— C’est bon, je suis de la maison, dit-il en présentant sa carte.
— Je comprends, capitaine, mais on va devoir faire un constat.
— Voyez avec le couple dans la Honda grise. Ils ont tout vu.
Je ferai mon rapport plus tard. Là, j’ai besoin d’un véhicule. Urgence absolue.
Ou à sauver, pense-t-il.
— Bien, mon capitaine. Je vous emmène.
Ils montent dans la voiture de police, sirènes hurlantes. Direction la banlieue ouest huppée de Paris.
Une quinzaine de minutes plus tard, ils sont sur place.
La voiture de Mandrin arrive presque en même temps qu’eux.
Garcia sort aussitôt du véhicule de police, arme au poing, et se dirige d’un pas rapide vers la villa. Une grande bâtisse de pierre, élégante, posée au milieu d’un vaste terrain verdoyant et boisé.
La porte d’entrée est grande ouverte.
Merde.
Il entre, suivi de Mandrin, qui a dégainé lui aussi.
“ Monsieur Lemaitre ? Police !
Aucune réponse. Aucun bruit. Rien. Le silence est pesant.
“ Je vais sécuriser l’étage”, annonce Mandrin.
Garcia acquiesce et poursuit l’exploration du rez-de-chaussée.
La maison est impeccablement tenue. Trop, presque. Chaque objet est à sa place. Des tableaux de maîtres ornent les murs. De la vraie peinture. De la valeur.
Il avait de l’argent…
Garcia revient vers la porte d’entrée et examine la serrure. Le verrou.
Aucune trace d’effraction.
Donc il connaissait son visiteur.
Soudain, une voix résonne depuis l’étage.
“Capitaine ! Venez voir, s’il vous plaît.”
Le cœur de Garcia se serre.
Non. Non, non, non…
Il gravit l’escalier quatre à quatre.
Mandrin se tient devant une porte ouverte, au fond du couloir.
La pièce est une vaste bibliothèque. Des étagères entières de livres reliés en cuir couvrent un mur complet. L’odeur du papier ancien flotte dans l’air.
À gauche, un grand bureau de style Louis XV trône devant une large fenêtre, voilée de rideaux blancs laissant entrer la lumière hivernale.
Derrière le bureau, un fauteuil assorti, massif, à haut dossier, est placé face à la fenêtre.
Un policier se tient à côté, figé, le regard grave.
Garcia s’approche.
Puis il voit.
Lemaitre est assis dans le fauteuil. Immobile. Pâle comme un linge.
Les yeux grands ouverts, vitreux.
Du sang a coulé abondamment de son nez et de ses yeux, imbibant son torse et son manteau. Garcia comprend aussitôt. Il ne fera plus jamais de mal à qui que ce soit. Mais il ne parlera plus non plus. Un juron muet lui serre la gorge.
Putain…
Quelques heures plus tard, la nouvelle tombera.
Jean-Claude Morant s’est pendu dans sa cellule, à l’aide de draps qui n’auraient jamais dû s’y trouver. Mesure de prévention au suicide ou négligence opportune.
Fin des témoins. Fin des aveux.
Et le sentiment tenace, pour Garcia, qu’ils viennent de perdre une partie bien trop importante de la vérité.
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