Chapitre 22 : La Confrérie de la Lumière

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Dimanche 9 décembre, vers 13h

Lisa suit le vieil homme aux longs cheveux blancs et sent la panique monter. Quelque chose ne va pas. Elle n’arrive pas à mettre un mot précis dessus, mais son corps, lui, a déjà compris.

Son estomac se contracte douloureusement. Une nausée sourde, persistante, lui remonte lentement à la gorge. Peut-être le long trajet ? Ou l’accumulation des virages ? La fatigue ? Ou peut-être simplement le petit-déjeuner… À l’idée des œufs, du bacon et du café noir avalés quelques heures plus tôt, elle doit lutter pour ne pas tout rendre.

Le sol est recouvert d’un somptueux tapis écarlate en laine épaisse. L’odeur chaude du tissu mêlée à celle de la pierre froide lui donne un haut-le-cœur.

Octavius s’arrête et se retourne, attentif à son étrange comportement.

— Vous allez bien, mademoiselle ?
— Oui, oui… c’est… je crois que ce sont les œufs et le bacon qui ont du mal à passer. C’est tout.

Il la regarde plus attentivement. Son regard se fait plus perçant, presque clinique, avant qu’un sourire rassurant ne vienne adoucir ses traits.

— Hum. Oui. Peut-être. Ne vous inquiétez pas, Lisa. Ce ne sera pas douloureux.

Elle s’arrête net.

— Qu… pardon ?

Mais déjà, il s’est détourné et reprend sa marche d’un pas assuré. Devant eux se dresse une grande double porte en bois précieux, gravée de symboles anciens semblables à des runes. Lisa le suit, le cœur battant, troublée autant par ses paroles que par l’étrange certitude qu’il sait quelque chose qu’elle ignore encore.

Octavius ouvre la porte.

Un long corridor s’étire devant eux.

Tout en suivant Octavius et en tentant d’ignorer son estomac capricieux, Lisa lève les yeux et observe le couloir.

D’immenses tableaux recouvrent les deux murs. Des scènes de bataille, violentes, presque étouffantes. Sur l’un d’eux, une horde de guerriers venus d’Asie semble fondre sur des villages : des femmes à moitié dévêtues fuient dans la panique, des hommes en armure sont massacrés, pris de court, en mauvaise posture. La brutalité de la scène lui serre la gorge.

Sur le tableau opposé, des cavaliers avancent en formation. Ils portent des armures de maille et des casques arrondis ornés d’épaisses fourrures. Leurs épées sont incurvées, leurs arcs d’une facture étonnamment élaborée. Autour d’eux, un immense brasier s’élève, mais aucun ne semble inquiet. Ils traversent le feu comme s’il n’existait pas.

Lisa accélère le pas pour rejoindre Octavius.

— Pourquoi vous avez des tableaux représentant l’armée de Gengis Khan ? Ce sont bien des peintures de l’armée mongole, n’est-ce pas ?

Il continue d’avancer sans ralentir.

— Pas loin… mais non, répond-il calmement. Les invasions mongoles ont déferlé sur vos terres bien après nous.

Il s’arrête alors devant le tableau des cavaliers et lui désigne la scène d’un geste tranquille.

— Ce que vous voyez ici, c’est l’armée d’Attila, le roi des Huns.

— Ah… oui. Je me souviens, murmure Lisa. On nous avait appris ça à l’école. Enfin… vaguement.
Elle esquisse un sourire nerveux.
— Je n’étais pas très forte en histoire. Je préférais la géographie et les maths. Tout ce dont je me rappelle, c’est que ces armées — comme les Mongols — me faisaient très peur.

— Et vous avez raison, répond Octavius sans détour. Du moins, à l’époque.
Il reprend sa marche.
— Aujourd’hui, nous vous protégeons.

Lisa reste un instant figée avant de le suivre.

Mais qu’est-ce qu’il raconte…
Il débloque complètement, le vieux.

Ils arrivent finalement devant une lourde porte en bois.

Juste avant d’y entrer, Lisa s’arrête net. Son regard est happé par un immense tableau accroché au mur du couloir. Comme les autres, la peinture semble ancienne, usée par le temps, peut-être vieille de plusieurs siècles.

On y voit à nouveau des guerriers huns, engagés dans un combat d’une violence extrême. Mais cette fois, leurs adversaires ne sont pas humains. Les créatures ont la peau rougeâtre, les cheveux noirs de jais. Certaines projettent de leurs mains de violents faisceaux écarlates, semblables à des rayons incandescents, qui frappent les guerriers de plein fouet. Pourtant, ces derniers combattent avec une férocité acharnée, refusant de céder.

Lisa sent ses doigts trembler. Elle pointe la toile du doigt.

— Ça…

Sa voix n’est plus qu’un souffle.

— C’est une peinture récente, n’est-ce pas ? Ou… une illustration moderne ? Un roman de science-fiction, peut-être ?

— Non, ma chère, répond Octavius sans hésiter.
Il observe la toile comme on regarderait un souvenir lointain.
— C’est encore une bataille qui s’est déroulée il y a environ mille cinq cents ans.

Lisa le fixe, les yeux écarquillés.

— Mais… qu’est-ce que vous racontez ? Vous n’allez pas encore me servir cette histoire stupide de démons !

Octavius ne sourit plus. Son regard se durcit.

À cet instant, la tête de Lisa se met à tourner. Son estomac se contracte violemment. Elle comprend, trop tard, que son petit-déjeuner ne restera pas en place. Elle porte une main à sa bouche et fait volte-face, cherchant désespérément à s’éloigner.

Octavius lui attrape le bras.

Elle se plie en deux.

Le contenu de son estomac se répand sur le sol de pierre glacé… et sur le magnifique tapis en laine.

— Et merde… lâche-t-elle entre deux haut-le-cœur.

Octavius ne la lâche pas. Il soutient son bras, puis sa tête, l’aidant à se vider complètement jusqu’à ce que les spasmes s’apaisent.

— Je… je suis désolée, murmure-t-elle, honteuse.
— Ne vous inquiétez pas. Ça arrive aux meilleurs d’entre nous.
— Non mais… le tapis… je viens de tout détruire…

Le vieil homme éclate d’un rire franc, presque joyeux.

— Ce n’est pas grave. On s’en occupe.

Il glisse doucement une main sous le menton de Lisa et redresse son visage vers le sien.

— Ça va ? Vous vous sentez mieux, maintenant ?

Son regard devient soudain très attentif. Il examine ses yeux comme le ferait un médecin, à la recherche d’un signe inhabituel.

— Ou… oui. Je crois…
— Bien.

Il pose machinalement une main sur son front, puis saisit son poignet de l’autre, deux doigts appuyés sur ses veines. Il consulte sa montre, prend son pouls, méthodique, précis. L’auscultation éclair terminée, il retrouve son air rassurant.

— Vous allez bien, Lisa. Ne vous faites pas de souci. Mais si les nausées reviennent, dites-le-moi.
Il esquisse un sourire.
— N’ayez pas peur de moi. Je suis médecin, à l’extérieur. Neurochirurgien, pour être précis. J’exerce à l’hôpital de la région.

Il sort alors son smartphone, tape rapidement un message du pouce, puis le range dans la poche de son veston.

D’un geste calme, il lui indique la grande salle circulaire.

— Venez.

Lisa hésite un instant. Tout en elle lui hurle de faire demi-tour, de fuir.
Mais elle le suit.

La salle est immense.

Le plafond, en forme de dôme, est couvert de fresques dignes des plus grands maîtres de la Renaissance. Des anges aux ailes déployées évoluent dans un ciel d’un réalisme saisissant. L’ensemble évoque le cœur d’une cathédrale florentine, baignée d’une lumière douce et irréelle.

Pourtant, malgré la grandeur du lieu, le centre de la salle est étonnamment dépouillé.

Le sol, constitué de larges dalles de pierre couleur sable, est parcouru de cercles concentriques qui s’entrecroisent à plusieurs endroits, dessinés par une fine mosaïque aux lignes précises. Quelques rares meubles anciens ornent les pourtours. Aucun symbole superflu. Juste ces formes géométriques, anciennes et silencieuses.

Octavius guide Lisa vers le centre des cercles.

Elle s’arrête. Il l’invite d’un geste calme à avancer encore d’un pas.

Puis il lève les mains.

Sans jamais la toucher, il les fait lentement glisser autour de son corps, comme s’il en épousait les contours invisibles. Autour de sa tête. De son torse. De son dos. Puis de ses hanches.

Lisa le regarde faire, tendue. Très mal à l’aise au départ. Peut-être parce qu’elle sait désormais qu’il est médecin. Ou peut-être parce que quelque chose, dans l’air même de la pièce, l’oblige à se taire.

Peu à peu, elle se calme. Elle se laisse faire.

Alors qu’Octavius continue son étrange auscultation, Lisa croit percevoir un changement dans son regard. Ses yeux, d’un bleu-gris pâle, semblent se teinter d’un ambre lumineux, presque doré.

Elle cligne des paupières. A-t-elle rêvé ?

Lorsqu’il se place derrière elle et que ses mains approchent du haut de ses cuisses, sa main droite se retire brusquement, comme s’il venait de se brûler ou de recevoir une décharge violente.

Cela correspond exactement à l’emplacement de sa marque de naissance.

— Vous allez bien ? s’inquiète Lisa.
— Oui, oui… répond-il aussitôt.

Il hésite une fraction de seconde.

— Puis-je voir votre marque ?
— Euh…

Il lui adresse un regard rassurant, presque doux.

— Je vous rappelle que je suis médecin. Baissez votre pantalon, s’il vous plaît.

Elle s’exécute, se répétant qu’elle est face à un professionnel, qu’il n’y a rien de déplacé dans sa demande.

Octavius observe la marque noire sur sa cuisse. Il pose sa paume dessus… et la retire aussitôt, comme s’il venait de toucher un charbon ardent.

— Intéressant… murmure-t-il pour lui-même.
— C’est grave, docteur ? demande Lisa, la gorge serrée.

Il se redresse, pensif. Son regard reste rivé sur la marque tandis qu’il fait lentement quelques pas autour d’elle, absorbé par ses réflexions. Puis il s’arrête devant elle.

— Vous pouvez vous rhabiller, ma chère.

Lisa remonte son pantalon sans se faire prier.

— Bien, reprend-il. Maintenant, nous allons discuter un peu, si vous le voulez bien.

Il désigne deux sièges disposés autour d’une petite table ronde, à l’écart, dans un recoin de la salle.

Installée sur un siège rembourré de velours, Lisa observe Octavius prendre place sur l’autre fauteuil, de l’autre côté de la petite table ronde. L’homme croise calmement les mains devant lui.

— Bien. Racontez-moi, s’il vous plaît, ce que vous savez.
— Je… je ne suis pas certaine de comprendre de quoi vous voulez parler.
— Votre ami. Celui que vous connaissez sous le nom d’Egon. Que vous a-t-il dit ?
— Ben…
Elle hésite un instant, puis se lance :
— Que j’ai été attaquée par des démons. Et que j’aurais dû mourir.
— C’est exact.

Lisa ne répond rien. Le silence s’installe, pesant, presque gênant. Elle finit par reprendre, mal à l’aise.

— Et ce que je ne comprends pas, c’est sa réaction quand il a vu ma marque. Il a… littéralement paniqué.
— Oui ?
— Il m’a dit que je devais la cacher. Ce qui m’a profondément vexée.

Octavius acquiesce lentement.

— Je comprends. Et il a raison… en partie.
Il marque une pause.
— Malheureusement, je ne crois pas que la cacher serve à quoi que ce soit. Elle est là. Vous vivez avec. Et, manifestement, vous êtes immunisée aux attaques des démons.
— Immunisée ?
— Oui. C’est une aptitude absolument remarquable. Et, à ma connaissance, c’est la première fois que j’observe un tel cas.

— Docteur… commence-t-elle d’un ton faussement innocent, mais déjà chargé d’agacement.
— Oui ?

Lisa inspire profondément… puis explose.

— Est-ce que vous pourriez m’expliquer clairement ce que c’est que cette histoire de démons, de confréries, de meurtres, pourquoi vous avez des anges au plafond, des Huns qui combattent des monstres sur vos peintures, et POURQUOI vous dites « nous » quand je vous montre ces putains de tableaux ?!

Elle se lève brusquement, faisant presque basculer son siège.

— C’est quoi… ce… BORDEL ?! Merde !

Elle se tient à quelques centimètres du visage d’Octavius, les poings serrés, prête à en venir aux mains s’il le fallait. Tant pis pour le respect dû à un vieil homme — surtout un vieil homme qui semble en bien meilleure forme qu’elle.

Elle veut comprendre. À tout prix.

Sa tête se met à tourner. Les nausées reviennent en force. Elle vacille, contrainte de se rasseoir avant de perdre l’équilibre. Elle ferme les yeux un instant et se force à respirer lentement, profondément. Peu à peu, les vertiges s’atténuent. Son estomac se calme.

Octavius, lui, n’a pas bougé d’un millimètre.

— Ça va mieux ? s’enquiert-il avec une sincère douceur. Continuez à respirer calmement. Vous voulez un verre d’eau ?
— Non… merci.
Elle se reprend aussitôt.
— Enfin… non.

Malgré son refus, Octavius se lève, ouvre un meuble derrière lui et en sort une bouteille d’eau minérale et un verre. Il le remplit et le lui tend. Lisa hésite, puis prend une gorgée avant de poser le verre sur la table.

— Bien, reprend-il tranquillement. Je vais vous expliquer.
— S’il vous plaît…
— Mais écoutez-moi jusqu’au bout, et ne m’interrompez pas.
Elle hoche la tête.
— D’accord.

Octavius croise les mains devant lui.

— Toutes les personnes que vous voyez ici… moi y compris… nous sommes d’anciens guerriers de l’armée hunnique d’Attila.

Lisa ne répond pas. Elle ne sourit pas non plus. Elle se contente d’écouter, immobile, comme si le moindre mouvement risquait de faire s’effondrer ce qu’elle tente encore de comprendre.

— Nous avons tous plus de mille cinq cents ans, poursuit-il calmement. Cette longévité nous a été accordée à la suite d’une intervention divine, alors que nous combattions une invasion d’êtres que nous appelons aujourd’hui des démons.

Il marque une courte pause.

— À cette époque, ces créatures affrontaient sur Terre des Anges — ou des Dieux — venus du ciel. Elles ont perdu la bataille. Mais notre armée s’est retrouvée impliquée malgré elle dans ce conflit qui nous dépassait.

Lisa déglutit.

— Nous avons combattu comme nous le pouvions. Avec nos armes. Avec notre courage.
Il inspire lentement.
— Les démons se sont dispersés. Les Anges ont secouru les rares survivants de notre escadron — envoyés en éclaireur pour surveiller les mouvements des armées de Constantinople — et, en échange de notre bravoure, ils nous ont offert des dons presque divins… ainsi qu’une forme d’immortalité.

Lisa fixe le vide.

— En contrepartie, nous avons reçu une mission, conclut Octavius. Traquer les démons qui se sont réfugiés dans ce monde. Malheureusement, ils se sont multipliés. Ils sont aujourd’hui légion. Littéralement.
Son regard se fait plus sombre.
— Et ils infiltrent peu à peu les institutions clés du monde des mortels.

Lisa ne pense plus vraiment. Elle absorbe. Les mots s’empilent, irréels, mais étrangement cohérents. Puis une pensée s’impose, brutale.

— Egon…
Sa voix tremble légèrement.
— Il est comme vous ?
— Oui. Egon — tel est son nom aujourd’hui — est l’un des nôtres.
— Il est… immortel ?
— Oui… et non. Nous ignorons notre espérance de vie exacte. Mais depuis cette époque, nous ne vieillissons plus. Ou extrêmement lentement. Nous sommes également très résistants aux blessures et aux maladies.
— Oui… j’avais remarqué, souffle Lisa.
Elle relève les yeux.
— Il a eu une blessure horrible dans le dos. Elle s’est refermée presque sous mes yeux.
— C’est exact.
— Mais alors… pourquoi a-t-il le torse couvert de cicatrices ?

Un voile de respect passe dans le regard d’Octavius.

— Parce qu’il a beaucoup combattu. Egon a connu d’innombrables champs de bataille. C’était un guerrier valeureux. À l’époque, nous nous battions avec le fer, les arcs et les flèches — pas avec des armes automatiques.
Il incline légèrement la tête.
— Ces cicatrices datent d’avant sa transformation.

Lisa détourne le regard.

Elle revoit la peau d’Egon, striée de marques rosées. Elle l’imagine, jeune, affrontant des ennemis assoiffés de sang, recevant coups d’épée et flèches en pleine poitrine. L’image lui serre la gorge.

Comment a-t-il survécu à tout cela ?

— Et… vous disiez que vous aviez des pouvoirs ? reprend-elle doucement, comme si la curiosité reprenait peu à peu le dessus sur la stupeur.
— Oui. Chacun d’entre nous possède des capacités qui lui sont propres. Et nous sommes tous liés à un animal totem — une entité protectrice, profondément ancrée en nous.

Lisa secoue lentement la tête.

— On dirait du chamanisme… comme chez les Amérindiens. Mais vous n’êtes pas Amérindiens, que je sache.
— Non, en effet. Nous venons de l’Est. Plutôt des terres proches de la Chine.
Un léger sourire éclaire son visage.
— Vous trouverez pourtant des similitudes entre de nombreuses religions et pratiques spirituelles à travers le monde. Des cultures qui semblent sans lien apparent partagent parfois des vérités communes.
— Et vous ?
Elle le fixe.
— Quel est votre pouvoir ?
— Je suis médecin, comme vous le savez. J’ai choisi cette voie naturellement. Elle correspondait le mieux à mes aptitudes particulières.
— Une sorte de… super guérisseur ?
— En quelque sorte, oui.

Lisa hésite, puis pose la question qui la brûle depuis un moment.

— Et Egon ?

Octavius la regarde droit dans les yeux.

— Si je devais résumer ses capacités en un seul mot…
Il marque une pause.
— Je dirais qu’il est un alchimiste naturel.

Lisa observe le vieux docteur d’un air étrange. Elle est complètement larguée. Une part d’elle a envie d’éclater de rire, comme si tout cela n’était qu’une immense plaisanterie. Une autre voudrait simplement se lever et s’enfuir, sans se retourner.

Pourtant, en repensant aux incidents récents avec son amant, elle tente de donner un sens à ce qu’elle vient d’entendre. Alchimiste, a-t-il dit. Dans son esprit, le mot se transforme aussitôt en images très concrètes : jet privé, voitures de sport dernier cri, costumes taillés sur mesure.

Et ce manteau.
Ce manteau de vison incroyablement doux qu’Egon lui avait donné dans l’avion. Apparu presque comme par magie.

Sans vraiment s’en rendre compte, elle laisse échapper sa pensée à voix haute :

— Il change le plomb en or.
— Il pourrait, en effet, répond Octavius calmement, même si la question ne lui semblait pas destinée.
Il ajoute, pensif :
— Mais je ne crois pas qu’il en ait jamais abusé. Il n’en a pas eu besoin pour bâtir sa richesse. Il possède d’autres talents… qui font de lui un excellent négociateur. Et, par conséquent, un redoutable homme d’affaires.

Lisa fronce les sourcils.

— Et moi ? Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?
— Vous portez la marque des enchanteresses. Nos protectrices.
Il marque une pause.
— La vôtre est cependant très atypique… en raison de sa couleur peu commune.
— Elle aurait dû être de quelle couleur ?
— D’un blanc nacré.

Lisa esquisse un sourire amer.

— Effectivement… ce n’est pas le cas.
— Non.
— Mais si je suis une enchanteresse… j’aurais dû avoir des pouvoirs, non ?
— Oui.
— Mais je n’en ai pas !
Elle lève les mains, désabusée.
— À part m’attirer des ennuis, je ne vois rien de spécial.
— Vous résistez au feu des démons, Lisa.
Octavius insiste doucement.
— C’est considérable.
— Super…
Elle souffle, ironique.
— J’aurais préféré lire dans les pensées, voir l’avenir, guérir les gens…

Elle s’interrompt soudain.

Une pensée vient de la frapper de plein fouet.

— Ma grand-mère…
Elle relève les yeux vers Octavius.
— Elle est guérisseuse. C’est une enchanteresse, alors ? Vous la connaissez ?
— Salomé, n’est-ce pas ?
Il secoue lentement la tête.
— Non, pas personnellement. Mais elle était une très bonne amie d’Egon.
— Pardon ?
— Rassurez-vous. Ils n’étaient pas amants. Salomé était fiancée à votre grand-père lorsqu’elle l’a connu.

Un immense soulagement envahit Lisa. Pendant une fraction de seconde, une pensée absurde l’avait traversée : et si l’homme qu’elle aimait était, d’une manière ou d’une autre, lié à elle par le sang ?

Elle inspire profondément, puis ose poser la question qu’elle redoute depuis toujours.

— Et ma mère… Cassandra ? Vous la connaissiez ?
— Moi, non.
Il hésite à peine.
— Egon… possiblement.

Lisa se fige.

Il avait joué à l’ignorant dans l’avion. Il l’avait laissée parler, se confier, lui raconter des fragments de sa vie qui, encore aujourd’hui, la font souffrir. Elle qui avait toujours méprisé sa mère. Cette femme qu’elle avait jugée irresponsable, absente, défaillante.

Puis les paroles d’Egon lui reviennent.
Qu’il avait prononcées presque distraitement.
Qu’une mère, même jeune, même immature, avait forcément aimé son enfant.

Un baume chaud se répand dans sa poitrine. Un vide ancien, abyssal, se comble soudain.

Sa mère l’avait aimée. Vraiment.

La culpabilité la submerge d’un seul coup. Toutes les horreurs qu’elle avait pu penser, dire, reprocher. Une cicatrice ancienne, enfouie depuis trop longtemps, se rouvre brutalement.

Et Lisa, devant Octavius, s’effondre en larmes.

Egon est inquiet.

Voilà plus d’une heure que Lisa est partie avec Octavius, et chaque minute qui passe accentue son malaise. Il tourne en rond devant l’entrée du monastère, incapable de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre.

Viktòr, percevant son trouble, s’approche et pose une main ferme sur ses épaules.

— La vérité, Egon. C’est elle qui nous permettra de comprendre ce qui se passe réellement. Et si tes soupçons sont fondés, alors nous aurons un temps d’avance sur l’adversaire.

Egon le regarde, abasourdi.

— Mais de quoi tu parles, Viktòr ?
— Excuse-moi… Je pensais que tu voulais savoir.
— Savoir quoi ?
Il souffle, agacé.
— Qu’elle est maudite ? Ça, je le sais déjà. Je n’ai pas besoin du diagnostic de l’Aigle pour m’en rendre compte. Sa marque est forcément un signe de malédiction.

Il marque une pause, plus sombre.

— Mais en même temps, elle est forte. Elle a traversé des épreuves qui auraient brisé bien d’autres. Et malgré tout, elle est toujours debout. Elle aurait pu mourir dix fois… mais une chance insolente la protège. À moins que ce ne soit autre chose.

Il secoue la tête.

— Non. Ce n’est pas son sort qui m’inquiète. Ce sont les conséquences. Et je commence sérieusement à regretter de l’avoir amenée ici. Avec nous.

Le regard de Viktòr s’aiguise.

— Comment ça ?
— Je m’inquiète pour nous.
Egon inspire profondément.
— Tu avais raison. Et je le savais déjà quand nous avons…
Il s’interrompt.
— Bref. Nous avons commis une erreur.

Il ferme les yeux un instant.

— Je voulais juste… Elle. Elle me manque à chaque instant, depuis une éternité. Et je la voyais à travers le visage de Lisa. J’ai cédé. J’ai été faible.

Il rouvre les yeux.

— Lisa est une fille bien. Elle n’a aucune idée de ce qu’elle représente réellement. Elle ne veut qu’une vie simple. Heureuse. Rien de plus. Tout cela la dépasse. Elle est juste… normale.

— Justement non, Egon, rétorque Viktòr calmement. Elle ne l’est pas. Sa marque en est la preuve. Et sa résistance aux pouvoirs des démons fait d’elle une cible prioritaire pour nos ennemis.

Egon acquiesce lentement.

— Oui. Et c’est précisément pour cela que nous sommes en danger. Je n’aurais jamais dû l’amener ici. Ni même à l’Aigle.

— Que comptes-tu faire, alors ?
— Je veux savoir.
Il redresse la tête.
— Dès qu’Octavius aura terminé, je veux connaître son diagnostic. Mais ensuite, nous partirons immédiatement. Je la ramène en France. Et je veux voir Salomé. Elle aura des réponses.
— Salomé ? Qui est-ce ?
— Sa grand-mère. C’est elle qui l’a élevée.
— Et ses parents ?
— Sa mère est morte quand Lisa était encore bébé. Accident de voiture. Son père est inconnu. Elle n’en a jamais eu.
— Intéressant… murmure Viktòr, pensif, tout en parcourant à nouveau les pensées d’Egon.
— As-tu plus d’informations sur cette grand-mère ?
— Salomé Mauragnier, née Fournier. Française. Elle doit avoir environ soixante-dix ans. Guérisseuse. Clairvoyante.

Viktòr sent qu’Egon lui cache quelque chose concernant cette femme et sa lignée. Le lien est profond, presque douloureux. Un sujet explosif. Il n’insiste pas.

— Et la mère ?
— Cassandra Mauragnier.
Il secoue la tête.
— Je n’ai rien de plus, si ce n’est qu’elle était une adorable petite fille la dernière fois que je l’ai vue en vie.

Viktòr réfléchit.

— Finalement, c’est peut-être un signe du destin que cet inspecteur français m’ait contacté. Il pourrait nous être utile. Il a un nom espagnol…
— Garcia. Capitaine Garcia Lopez. Brigade criminelle de Paris.
— Parfait.
Viktòr tranche.
— Nous partirons demain. Ho-Jin viendra avec vous. Je vous accompagnerai jusqu’à Budapest et vous déposerai à l’aéroport pour le premier vol vers Paris. Je contacterai ce capitaine dès mon retour.
— Ho-Jin voudra peut-être voyager seul…
— Non. Il doit préserver ses forces. Vous pourriez avoir besoin de ses capacités de téléportation sur place. Et il devra prendre les mesures de la jeune femme pour pouvoir la localiser à tout moment.

— Vous parliez de mesures ?

Ho-Jin apparaît derrière eux, sans téléportation cette fois. Les deux guerriers étaient bien trop absorbés pour l’avoir entendu approcher.

— Si vous parlez des mesures de Lisa, j’ai déjà tout enregistré sur mon smartphone, annonce-t-il avec un sourire. C’était en Roumanie, pendant que vous vous disputiez pour une histoire de…
Il s’interrompt.
— Bref. Je préfère ne pas savoir. Je n’ai pas encore fait les tests complets, mais elle devrait être localisable sans problème.

Il se détourne.

— Bon. Je vous laisse, messieurs.

Puis il s’arrête, comme frappé par une idée soudaine.

— Ah, au fait. L’Ancien vous demande d’interroger notre prisonnier. Vos pouvoirs pourraient être utiles.
Il sourit, malicieux.
— Viktòr, pour vérifier qu’il dise la vérité. Et toi, Egon… pour le persuader de faire ce que tu veux. Tu pourrais lui demander d’imiter un âne en rut, histoire qu’on rigole un peu.

Egon le regarde, dubitatif, puis lève les yeux au ciel avec un sourire fatigué.

— Mouais… Je pense que je vais plutôt servir de garde du corps.

Accompagné de Viktòr, il se dirige vers le monastère.

— Tu viens avec nous, finalement ? demande-t-il à Ho-Jin.
— Non. Je dois rejoindre l’Ancien. Il a besoin de moi.
Il hausse les épaules.
— Une histoire de tapis. Je n’ai pas tout compris…

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