Chapitre 23 : Des démons ?
Dimanche 9.12.18, 17h
La très cossue villa individuelle, située au milieu d’un immense terrain tapissé de larges pans de gazon fraîchement tondus et ponctué de grands chênes, est désormais ceinturée de bien étranges guirlandes. Les rubans jaunes et noirs de la police encerclent la propriété, rendant tout accès impossible au moindre civil.
À l’intérieur, la police scientifique est à l’œuvre, multipliant les relevés. Garée devant le perron, une ambulance attend. On y glisse un brancard recouvert d’une grande bâche noire. Sous cette bâche gît le corps de Lemaitre.
Non loin de là, le capitaine Garcia discute avec une grande et belle femme blonde, au type scandinave prononcé.
— Merci, docteur, d’être arrivée si vite.
— De rien, capitaine. Dès que j’ai appris qu’il y avait une nouvelle victime, j’ai sauté dans mon véhicule. Mais celui-là ne ressemble pas vraiment à une jeune femme… et je doute qu’il ait une marque étrange sur la cuisse droite. Vous croyez qu’il y a un lien avec l’éventreur de Paris ?
— Non, effectivement. Et oui, je suis sûr qu’il y a un lien. Mais faites-moi plaisir, docteur Sven : regardez l’état de son cerveau dès que vous le pourrez.
— Bon… comme vous voudrez, capitaine.
Elle fait demi-tour et se dirige vers sa Clio blanche, qui suit l’ambulance emmenant Lemaitre vers la table d’autopsie.
Garcia la regarde partir.
Soudain, Mandrin apparaît dans son champ de vision.
— Capitaine, je voulais vous dire…
— Quoi ? Vous avez trouvé quelque chose dans la maison, Mandrin ?
— Non… pour l’instant, rien. Ils sont encore en train de faire des relevés, mais il n’y a aucune trace d’effraction.
— Ah…
— Mais ce n’est pas ça, capitaine. C’est par rapport à ce matin. À ce que vous m’aviez demandé.
— Oui ?
— J’ai comparé les noms des différentes victimes, ainsi que ceux d’il y a trois ans, avec des groupes ou sectes un peu… bizarres.
— Et ?
— Vous aviez raison. Elles ont toutes un lien avec des groupes de médiums ou de sorcières wicca. Enfin… pas toutes directement. Les plus jeunes étaient des membres de la famille. Les plus âgées étaient médiums, guérisseuses, voyantes… ou d’autres trucs du genre.
Garcia le regarde, agréablement surpris.
Eh ben voilà. Le bleu commence à servir à quelque chose.
— Super, Mandrin. Bravo.
— Ce n’est pas fini, capitaine.
— C’est-à-dire ?
— J’ai creusé le profil de la dernière victime. La survivante. Mademoiselle Mauragnier. Elle n’est ni médium, ni voyante, ni rien de ce genre.
— Ah merde…
— Mais sa grand-mère, oui. J’ai son adresse et ses coordonnées si ça vous intéresse.
Mandrin lui tend un papier griffonné. Garcia le lit.
— Ploumanac’h – Perros-Guirec… C’est où, ça ?
— En Bretagne ! Dans les Côtes-d’Armor, le 22. C’est super joli. J’y allais en vacances quand j’étais petit et...
— Super, Mandrin. Très bon boulot. Ça vous plairait d’y retourner ?
— Oh oui, capitaine !
— Bien. J’irai avec Antoine, alors.
— Ah ben non ! Capitaineuh ! S’il vous plaît !
Mandrin gémit tandis que Garcia se dirige vers leur véhicule.
— Mais Antoine, il n’y connaît rien à la région ! Moi, j’ai des origines là-bas ! Je sais même dire le temps qu’il fait en breton : “Brav an amzer !” Vous voyez ? Ça veut dire qu’il fait beau !
Garcia se retourne, perplexe.
— Mandrin… moi aussi je parle breton.
— Ah oui ? Vous pouvez dire quoi ?
— Cállate la boca, so zoquete. (Tais-toi, espèce d’idiot !)
— …
— Ce n’est pas du breton. Mais tu m’as compris. Monte dans la voiture.
Mandrin s’exécute, faisant la moue comme un enfant à qui on a refusé un caprice.
Une bonne demi-heure plus tard, une voiture de police banalisée se gare près du bâtiment de la Police judiciaire de Paris.
Garcia s’écroule sur son siège, épuisé. Un nouveau mort. Pas une femme cette fois. Peut-être même l’un de leurs bourreaux, si l’on en croit Morant. Et ces deux hommes dans la Hammer… Ce n’était pas une simple intimidation.
Qui serait assez fou pour tenter de tuer un flic ?
Ou alors… l’enquête dérange. Et ça, ça sent le non-lieu ou l’enquête enterrée.
Son téléphone sonne.
— Docteur Sven.
— Oui, capitaine. J’ai du nouveau. Où êtes-vous ?
— De retour au bureau.
— Parfait ! J’ai fait un premier examen. Aucune trace de blessure externe. Aucun traumatisme. Pas d’étranglement.
— Et ?
— Je m’apprête à ouvrir le crâne. Si vous voulez constater par vous-même…
Garcia hésite. Puis accepte.
À la morgue, le docteur Sven l’attend, toute de blanc vêtue. Malgré la visière, elle sourit.
— J’ai trouvé quelque chose. Venez voir.
Elle désigne les tempes.
— Des empreintes.
— Des empreintes de mains…
— Oui. Et regardez leur taille.
Fines. Longues.
— Soit un homme fluet…
— Soit une femme, conclut Sven.
Tout s’assemble. Les paroles de Morant résonnent.
Ils sont partout…
— Des démons… murmure Garcia.
— Quoi ?
— Rien. Je réfléchissais à voix haute.
Le crâne est ouvert. À l’intérieur, la même bouillie informe que chez les autres victimes.
— C’est la même chose… souffle Sven.
Garcia sent le froid lui remonter l’échine.
— Vous avez besoin de repos, capitaine. Rentrez chez vous.
— Vous avez raison
Pour l’une des rares fois de sa vie, le capitaine Garcia s’éclipse sans se retourner, la tête avachie comme un enfant qui vient de recevoir une correction, et quitte la morgue, encore tremblant.
Le ventre noué par la peur, le docteur Sven le regarde partir, sans qu’un seul mot ne franchisse ses lèvres.
Les mains tremblantes, elle prend son scalpel et tente, tant bien que mal, de prélever des morceaux de la marmelade infame qui constituait autrefois tous les réseaux de pensées et de souvenirs d’un vieil homme, selon les convictions bien matérialistes de la doctoresse et la sacro-sainte théorie scientifique.
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