Chapitre 24 : Le prisonnier.
Dimanche 9 décembre, vers 13h.
Egon, Ho-Jin et Viktòr parcourent le long et large couloir qui mène à la grande salle circulaire où se trouvent Lisa et Octavius. Tandis qu’Ho-Jin continue tout droit afin de découvrir, pour son plus grand « bonheur », ce qu’il doit faire avec un mystérieux tapis, Egon et Viktòr se faufilent vers une porte dérobée sur leur droite, qui s’ouvre sur un escalier de pierre.
Ils descendent les marches d’un couloir étroit et en colimaçon, éclairé par d’antiques torches enflammées. L’odeur de la suie brûlée confère à cet endroit une atmosphère particulière, lourde et suffocante. Après avoir parcouru une bonne vingtaine de marches, les deux hommes arrivent devant une grille en fer noircie par le temps.
De l’autre côté, on distingue une salle exiguë aux murs assombris par la suie des torches. D’énormes chaînes, terminées par de larges entraves, sont fixées au mur. Même un œil non averti devinerait qu’ils se tiennent à l’entrée d’une antique prison.
Viktòr sort de sa poche une grosse clé en fer et ouvre la grille.
Les deux guerriers pénètrent dans la cellule.
À leur droite se trouve un homme inconscient, avachi au sol. Ses poignets et ses chevilles sont retenus par les lourdes chaînes scellées dans la pierre.
Viktòr et Egon se tiennent debout devant lui.
Egon lui assène un léger coup de pied dans les jambes pour s’assurer qu’il est toujours en vie, mais l’homme ne bouge pas. Il lui donne un coup plus appuyé sous les genoux. Toujours aucune réaction.
— Tu crois qu’il est mort ? demande Egon, circonspect.
— Non. Je perçois une activité mentale. Il est conscient. Affaibli, mais conscient.
— Et peux-tu voir à quoi il pense ?
— Je pense qu’il dort.
— Vraiment ?
— Oui. Des images sans lien logique, typiques d’un rêve. Ou alors il joue la comédie et tente de m’embrouiller avec des pensées aléatoires.
Egon esquisse un sourire froid.
— Eh bien… allons vérifier tout ça.
Il s’accroupit devant le visage affaissé du démon. D’une main, il lui soulève la tête. De l’autre, il relève une paupière. Les yeux sont retournés, entièrement blancs. Pourtant, de légers tremblements trahissent une activité cérébrale.
Egon lui décoche une gifle violente, qui fait basculer la tête sur le côté. Aucune réaction.
Une seconde claque, encore plus forte.
Rien.
Il saisit alors le menton du prisonnier et lui force les paupières à s’ouvrir complètement, dévoilant les globes oculaires.
Les yeux d’Egon s’illuminent d’une lueur mordorée.
D’une voix basse, presque chantée, il murmure comme une litanie hypnotique :
— Réveille-toi.
Le démon se met soudain à respirer bruyamment. Sa tête se balance dans tous les sens. Dans un grognement sourd, il ouvre brusquement les yeux et plante son regard dans celui d’Egon.
— Que veux-tu de moi, le Loup ?
La lueur dorée se dissipe lentement des yeux d’Egon, qui retrouvent leur teinte vert doré. Un sourire presque las se dessine sur son visage.
— Devine. Que faisais-tu chez Lisa Mauragnier ?
— Qui ?
— La fille que tu as tenté d’assassiner chez elle, avant de te retrouver enchaîné ici.
— L’enchanteresse qui n’a aucun pouvoir ?
— Oui. Elle.
— La tuer et l’éviscérer, évidemment !
Le démon éclate d’un rire sinistre sans quitter Egon des yeux.
Viktòr se précipite alors sur lui, le saisit par le col et plonge son regard dans le sien. Ses yeux s’illuminent d’une lueur ambrée tandis qu’il lui crache au visage :
— Tu mens ! Qu’est-ce que tu foutais chez elle ?
Le visage du démon se tord dans une grimace inhumaine. Des gémissements de douleur s’échappent de sa gorge, mêlés à d’étranges sons métalliques qui forment des mots à peine intelligibles.
— Aargh… la… la Sor… la Sorcière est… reve…nue… Aaaah… elle… elle a pris… un… corps… d’enchanteresse… n… no… NOOON !
— PARLE, DÉMON ! hurle Viktòr.
Il serre la tête du prisonnier entre ses mains comme dans un étau et plonge son regard ambré dans le noir abyssal de ses yeux.
— Aaaah ! Lynx ! Arrête ton pouvoir ! Il me brûle !
— NON ! Continue, démon !
L’ambre de ses yeux s’intensifie tandis que les cris du démon redoublent. La douleur lui broie l’esprit. Viktòr ne relâche pas sa prise, mais son expression se radoucit légèrement. Il ne veut pas l’achever avant d’avoir tout entendu.
— Parle. Maintenant.
La voix d’Egon se fait entendre. Ses yeux ont repris une lueur dorée.
— Dis-nous tout… et tu partiras en paix.
Le démon se calme peu à peu. Les douleurs infligées par le pouvoir du Lynx semblent s’apaiser sous les mots du Loup.
— Que veux-tu dire sur la sorcière ? ajoute Viktòr.
— La Sorcière… est de retour. Elle est revenue il y a soixante-dix ans, au royaume des Francs. Nous avions réussi à la neutraliser… mais pas à la détruire. À cause de toi, le Loup !
Il fixe Egon avec haine.
— Elle est revenue il y a trente ans dans une enveloppe d’enchanteresse. Nous ne savions pas laquelle…
Le démon reprend son souffle, puis poursuit :
— Nous pensions d’abord qu’elle se trouvait dans l’ancien royaume des Huns. Puis, il y a trois ans, nous l’avons repérée dans la ville des Lumières, au royaume des Capétiens. Nous devions la détruire… ou la rallier à notre cause par d’anciens rituels, si nous ne pouvions la faire disparaître pour toujours.
— Pourquoi ? demande Egon, inquiet. Pourquoi la détruire ?
— Parce qu’avec le temps et ses incarnations successives, elle a gagné en puissance. Elle va tous nous détruire.
— Alors nous allons la protéger, rétorque Viktòr avec ironie, afin de nous assurer qu’aucun d’entre vous ne foulera plus jamais le sol de cette planète.
— Non, Lynx. Tu ne comprends pas. Elle va TOUS nous annihiler. Vous aussi. Guerriers compris.
Sa voix se brise.
— C’est une bombe à retardement. Elle va faire exploser ce monde.
Viktòr relâche son emprise, sous le choc. Egon s’est redressé. Il est livide.
Le démon les regarde tour à tour, puis éclate d’un rire glaçant, dévoilant ses dents acérées.
— Vous n’êtes pas dans le bon camp, guerriers de la Lumière. Vous pensiez protéger les humains ? NOUS sommes leurs véritables protecteurs. Nous leur avons apporté la civilisation. La sorcière est le virus qui détruira ce monde, et vous êtes — avec vos enchanteresses — son catalyseur.
Il ricane.
— Vos Dieux et vos anges vous ont bernés.
— Il ment ! s’écrie Viktòr, affolé.
— Tu en es sûr ? répond Egon, la voix tremblante. Regarde-le bien, Lynx. Assure-toi qu’il ne manipule pas encore nos esprits… je t’en prie.
— Qu’est-ce qui t’arrive, le Loup ? raille le démon. Tu réalises que ton grand amour est l’ennemie qu’il fallait éliminer à tout prix ?
Il éclate d’un rire métallique.
— Quelle tragédie… Roméo doit tuer sa Juliette.
— Viktòr ! Est-ce qu’il dit la vérité ? REGARDE-LE !
Viktòr se concentre à nouveau, plonge son regard dans celui du démon.
— Dis-moi la vérité.
Le prisonnier se tord de douleur, pris de spasmes violents.
— Oui, Lynx. Je dis ce que je sais. Elle est l’instrument final de destruction de vos Dieux hypocrites… et vous êtes leurs pions.
Il sourit cruellement.
— Et tout indique que je l’ai trouvée. Après avoir éliminé celles que nous pensions être son vaisseau, la dernière est la seule à avoir résisté à nos pouvoirs.
Il chuchote :
— Cette… Lisa.
Il ricane.
— Vous voulez survivre ? Tuez-la.
Soudain, le démon baisse la tête. Il marmonne une mélodie étrange, lancinante. Ses yeux se révulsent.
Egon enserre le crâne du prisonnier entre ses mains.
Un coup sec.
Il lui brise la nuque.
Le corps s’affaisse, inerte.
— Désolé, dit Egon. Je ne sais pas ce qu’il préparait, mais on ne peut pas prendre plus de risques. On doit prévenir l’Aigle. Tout de suite.
Il tourne les talons et remonte les escaliers quatre à quatre. Viktòr le suit sans se retourner.
Ils débouchent dans la salle du dôme, croisant Ho-Jin au teint verdâtre, mais ils n’y prêtent aucune attention.
Octavius est assis face à Lisa, lui tenant la main. Elle est en pleine crise de larmes.
Egon s’arrête net.
— Qui y a-t-il, Egon ? demande l’Ancien.
Lisa se retourne, se lève et se jette sur lui, le frappant à la poitrine.
— TU CONNAISSAIS MA MÈRE ET TU NE M’AS RIEN DIT !
Elle s’effondre contre lui, sanglotante. Egon la serre contre lui, l’embrasse sur le front et regarde Octavius d’un air accusateur.
L’Ancien hausse les épaules.
— Je crois que Mademoiselle Lisa mérite quelques explications de ta part, Egon.
Viktòr s’approche d’Octavius et murmure :
— Et nous aussi, il faut qu’on parle. La Française doit partir… ou être mise en sécurité maximale. Une attaque est possible.
— Tu as fait parler le prisonnier ?
— Oui. Et ce qu’il a dit… change tout.

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