Chapitre 26 : Mère
Dimanche 9 décembre dix-sept heures et lundi 10 décembre, tôt le matin.
« Qui es-tu, Egon Guidrish ? »
Lisa est à genoux sur un grand lit antique à baldaquin, placé au centre d’une vaste pièce aux murs de pierre, percée d’une unique fenêtre étroite rappelant les meurtrières des châteaux-forts. Une grande chaise rembourrée, en bois sculpté, a été installée entre le lit et la porte. Egon y est assis et contemple la jeune femme sans laisser transparaître la moindre émotion. Il observe chacun de ses gestes, prêt à intervenir au besoin.
Lisa le fixe d’un regard inquisiteur, chargé de rancœur. Elle se sent trahie. Encore une fois. Le sexe masculin a été, par le passé, une source de profondes désillusions. Elle espérait qu’un homme d’âge mûr ne viendrait pas grossir ces statistiques. Certes, il ne l’a pas trompée… mais il lui a menti. Et surtout au sujet de sa mère — un sujet si douloureux depuis sa plus tendre enfance qu’elle n’avait eu d’autre choix que de le refouler, jusqu’à l’anesthésier complètement.
Mais l’entrevue avec Oktavius a tout ravivé.
La douleur s’est déversée en elle comme un geyser incontrôlable.
À cela s’ajoute l’univers nouveau qu’elle vient de découvrir auprès de l’Ancien, un monde qui la submerge de questions. Peu à peu, la curiosité prend le pas sur la colère.
Lisa répète plus calmement :
« Qui es-tu ? Quel est ton nom… ton vrai nom. »
Egon ne répond toujours pas. Depuis l’interrogatoire du démon, il s’attend au pire. Il ne lui pose pas de questions, conscient qu’elle n’a aucune réponse à lui offrir. Pourtant, elle devine :
« C’est Aegeus, n’est-ce pas ? »
Lorsqu’il entend ce nom, il esquisse un sourire.
« Oui. C’est mon prénom.
— Quand es-tu né ?
— Quelques jours avant le solstice d’hiver, en l’an de grâce 410 de notre ère, après la naissance du Christ. »
Lisa se tait.
Même si elle s’attendait à cette réponse, elle est totalement estomaquée. Une part d’elle avait espéré qu’il lui donne la date inscrite sur son passeport, qu’il balaie tout cela d’un revers de main, en affirmant qu’il s’agissait d’une mauvaise plaisanterie, que tout était absurde et qu’Octavius n’était qu’un vieil homme sénile.
Mais les événements récents l’obligent à croire Egon, aussi invraisemblable que cela paraisse.
Elle porte ses mains à son visage. Son regard, autrefois empli de colère, n’exprime plus que la peur. Elle espère se réveiller à tout instant et comprendre que tout cela n’était qu’un rêve, étrange certes, mais un rêve malgré tout.
Pourtant, tout est trop réel.
La pièce.
L’odeur de la pierre.
Et cet homme assis devant elle.
Egon se lève doucement sans la quitter des yeux et s’approche. Il tend une main vers elle, le regard suppliant. Lisa recule brusquement. La terreur est toujours lisible sur son visage.
Il parle alors d’une voix calme :
« Tu sais, j’ai porté beaucoup de noms au cours de mon existence. Mais cela ne change rien à ce que je suis. J’ai été, je suis, et je serai toujours moi. Ici et maintenant.
Tout ce que nous avons vécu ces derniers jours est réel. Appelle-moi comme tu veux, Lisa. Cela n’a aucune importance. »
Elle déglutit.
« Tu me fais peur… Vous me faites tous peur. Vous voulez quoi de moi exactement ?
Si vous êtes des Huns… vous êtes des barbares sanguinaires. Qu’est-ce que vous allez faire de moi ? De nous ? Des gens autour ? Nous massacrer ?! »
Egon éclate d’un large sourire et se retient de rire face à cette remarque. Il s’assoit sur le bord du lit, comme un père prêt à raconter une histoire, et la regarde avec une tendresse amusée.
« Tu sais ce que j’adore le plus chez toi, Lisa ? Ta candeur. Cette part de petite fille qui ne t’a jamais quittée. »
Elle le fusille du regard, vexée.
« Ne le prends pas comme une insulte, je t’en prie. C’est justement ce qui fait ta force. Et ce qui te rend invincible.
Crois-en un vieil homme de plus de mille cinq cents ans d’expérience. Dieu merci, cette pseudo-immortalité ne nous a pas rendus grabataires ou séniles. »
Il sourit.
« Regarde Ho-Jin, par exemple. Qui aurait cru que le fils d’un prince hunnique deviendrait un nerd invétéré, accro aux mangas et aux jeux vidéos ? »
Il pose la main sur son torse.
« Quant à moi… ancien légionnaire romain retourné contre son empire, me voilà aujourd’hui expert financier, incollable sur les fluctuations boursières.
Si cela peut te rassurer, nous savons nous adapter à notre époque. Et si nous avions vraiment l’intention de massacrer des villages, crois-moi, nous aurions bien plus à craindre que des Burgondes ou des Wisigoths. Je n’ai aucune envie d’affronter la police moderne ou l’armée. Spéculer en bourse est bien plus confortable. »
Il rit franchement.
Lisa se détend peu à peu. Elle se sent un peu bête, mais surtout apaisée. Egon prend doucement sa main entre les siennes, la caresse pour la rassurer davantage.
Puis il reprend plus grave :
« Concernant ta mère… je ne t’ai pas totalement menti.
Je ne l’ai connue que lorsqu’elle était une toute petite fille. Elle avait cette même bouille adorable que toi.
Et je suis sincère : elle t’a aimée profondément. Même si elle t’a eue trop jeune. Même si elle manquait de maturité. »
Il marque une pause.
« J’ai vu des mères enfants infiniment plus aimantes que d’autres femmes plus âgées, censées être irréprochables. Parfois, l’âge rend amer. Parfois, il éteint l’amour.
Et de temps en temps, des femmes à la féminité presque inexistante deviennent d’extraordinaires mères lorsqu’un enfant arrive.
Aime sa mémoire, Lisa. Chéris les rares souvenirs que tu as d’elle. Elle t’a donné la vie. Rien que pour cela, tu peux être fière d’elle. Tu comprends ? »
Lisa se jette dans ses bras et le serre de toutes ses forces. Après quelques sanglots, elle dépose un long baiser sur ses lèvres et murmure :
« En tout cas… toi, on voit que tu es un papa expérimenté. Je me trompe ? »
Il rit de bon cœur.
« J’ai consolé beaucoup de mes enfants… Mais, Dieu merci, tu n’en fais pas partie.
— Heureusement… sinon ce serait vraiment bizarre.
— Oui. Et je ne ferai certainement pas ce que je m’apprête à faire maintenant.
— Ah oui ? Et quoi donc ? »
Il répond par des actes plutôt que des mots.
Ils s’endorment plus tard, repus et comblés, enlacés l’un contre l’autre.
On frappe à la porte.
Egon se réveille en sursaut. Lisa gémit dans son sommeil. Il vérifie qu’elle dort encore, puis se dégage délicatement de son étreinte. Elle proteste en marmonnant avant de se rendormir.
Il enfile rapidement son caleçon et son pantalon, puis entrouvre la porte.
Ho-Jin se tient là, souriant.
« Hey ! Bon matin, poto ! Alors, ça boume ? »
Egon lui intime le silence en posant un doigt sur ses lèvres. Ho-Jin jette un coup d’œil à l’intérieur et comprend immédiatement.
« Oups… désolé.
Il faudrait que tu t’habilles. On part dès que possible.
— Qu… quelle heure est-il ?
— Six heures du matin. On est lundi.
— Merde… »
Ho-Jin retient la porte du pied.
« Attends. Il faut qu’on parle. Mais pas ici.
— Laisse-moi enfiler un tee-shirt. J’arrive. »
Quelques minutes plus tard, Egon rejoint Ho-Jin dans une pièce attenante. Celui-ci ferme la porte à clé.
« Au cas où. »
Egon s’assoit.
« Je t’écoute. »
Ho-Jin se racle la gorge.
« Réunion cette nuit avec les frères.
Viktór, toi, la fille et moi partons ce matin. Direction Paris. Elle sera mise à l’abri au QG.
— C’est quoi ce plan de merde ?! »
Egon se lève, furieux.
« Elle travaille. Moi aussi. Et j’ai déjà un capitaine de la Crim aux fesses qui rêve de me coffrer.
Et arrête de dire “la fille”. Elle a un prénom. »
Ho-Jin baisse les yeux.
« Les murs ont des oreilles.
— D’accord… mais pourquoi ne pas l’emmener chez sa grand-mère ? »
Ho-Jin hésite.
« Justement… j’ai trouvé son adresse. En Bretagne. Perros-Guirec.
Mais il y a autre chose.
J’ai fait des recherches sur la mère.
Aucun acte de décès. Aucun article. Nulle part. »
Egon recule d’un pas.
Ho-Jin poursuit :
« Rien. Sur toute la planète.
Elle n’existe pas. »
Après un long silence, Egon tranche :
« Réveille-la. On part. Tout de suite. »
Quelques heures plus tard, le SUV quitte la propriété. Aiday et Balázs leur font signe, inquiets, tandis qu’Octavius les regarde disparaître vers Budapest.

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