Chapitre 27 : L'Hôpital
Lundi 10 décembre, vers 9h
C’est le lundi matin le plus effroyable qu’ait jamais connu le capitaine Sylvain Garcia Lopez au cours de sa riche carrière de policier.
Se réveiller seul dans son lit.
Avoir, par réflexe, l’envie d’appeler sa compagne — Mélanie doit être aux toilettes ou à la cuisine, en train de préparer le petit-déjeuner — puis réaliser avec horreur que non. Il est seul. Définitivement. Et il ne sait même pas où il se trouve.
Mélanie ne reviendra pas tout de suite.
Peut-être même jamais.
Les souvenirs le frappent avec la violence d’une large pelle en fer en pleine figure. Garcia a le ventre retourné. Il ne sait plus ce qu’il ressent. Son cœur s’emballe, ses intestins se nouent. Il se tourne dans les draps, puis finit par se placer sur le dos, les yeux rivés au plafond. Il respire aussi profondément que possible, tente de ne penser à rien.
Impossible.
Les images de la veille l’assaillent de nouveau. Il attrape un des oreillers encore intacts, l’écrase contre son visage de toutes ses forces et hurle, jusqu’à s’en déchirer les cordes vocales. Peut-être que cela aide, un instant. Mais la douleur revient, intacte, insupportable.
Les souvenirs reviennent par bribes.
Mélanie, inconsciente.
Le sang qui coule de ses yeux et de son nez, se répandant sur son torse.
Lui qui la serre contre lui, la caresse, embrasse le sommet de son crâne comme si ses baisers pouvaient effacer ses blessures.
La suite n’est qu’une succession de flashes.
Ses collègues. Les pompiers. On lui arrache sa femme une nouvelle fois. Mélanie sur un brancard, un masque à oxygène sur le visage. L’ambulance. Les machines qui imitent les battements de son cœur, ralentissant jusqu’à ne devenir qu’un souffle. Les ambulanciers qui s’affolent. Les chocs électriques. Puis un battement. Deux.
Le couloir blanc de l’hôpital. Les lumières aveuglantes. L’odeur froide, presque métallique, qui suinte dans ce cloaque aseptisé. L’attente. Longue. Insupportable.
Puis l’homme en blanc. Le regard vide, cerné de bleu-gris, marqué par une fatigue extrême.
— Monsieur Garcia ?
— Comment va-t-elle ?
Le médecin en chef inspire profondément. Il attend quelques secondes, comme pour rassembler ses mots — ou se préparer à une nouvelle réaction dramatique — puis parle enfin :
— Elle… elle est une miraculée.
— Qu… quoi ? Elle est vivante ?
— Oui, Monsieur Garcia. Elle est vivante. Mais…
Garcia est abasourdi. Il s’attendait au pire. Ou peut-être n’osait-il plus imaginer quoi que ce soit.
— Son cerveau a été gravement endommagé. Cependant, les fonctions cérébrales de base ne sont pas atteintes. Son corps est vivant…
Il marque une pause.
— Elle est dans le coma. Nous ne savons pas si elle se réveillera un jour.
Garcia tente d’absorber les informations. Mélanie n’est pas morte. Il reste une étincelle. Une infime lueur d’espoir.
— Je peux la voir ? S’il vous plaît, docteur…
— Oui. Suivez-moi.
Ils s’arrêtent devant la chambre 309. Une infirmière lisse doucement les draps de la patiente. C’est Mélanie.
À première vue, rien d’anormal. Elle semble simplement dormir. Mais les tuyaux, les perfusions, les machines rappellent cruellement que quelque chose ne va pas.
Garcia se précipite, saisit une de ses mains inertes et la porte à ses lèvres. Elle est tiède. Vivante. Cela le rassure, un peu.
Mais Mélanie ne répond ni à ses baisers, ni à sa voix.
Elle dort.
Comme une Belle prisonnière dans un château ensorcelé, au cœur d’une forêt endormie. Et même les attentions de son prince n’ont plus d’effet.
Le médecin pose doucement une main sur son épaule.
— Monsieur Garcia… Nous devons vous demander de signer une décharge. Au cas où nous devrions intervenir pour la débran—
— Docteur, je vous en prie… Cela peut attendre quelques jours, n’est-ce pas ?
Une voix cristalline mais ferme coupe court à la phrase.
Garcia la reconnaît immédiatement.
Le docteur Sven.
Accompagnée de Fouchon.
Elle porte sa blouse blanche, mais son regard, calme et assuré, a quelque chose d’héroïque. Elle tend la main au médecin :
— Docteur Sven, légiste à la section criminelle de la police judiciaire de Paris.
— Bonsoir, docteur… Je suis le docteur Jidéon. Je vais vous chercher les résultats des analyses et les IRM—
— Merci. Puis-je parler seule avec le mari de ma patiente ?
Fouchon sort de la chambre et se poste devant la porte.
— Je vous laisse. Venez me voir à mon bureau, docteur Sven.
Quand il quitte la pièce, Sven s’approche de Garcia. Son regard s’adoucit. Il n’est plus froid ni clinique, mais empli de compassion. Elle ouvre les bras.
Garcia s’y effondre comme un enfant.
Il pleure. Longtemps.
Elle le berce, lui murmure des mots apaisants, la voix brisée par l’émotion qu’elle retient à grand-peine.
— Ne vous inquiétez pas, Capitaine. Elle est entre de bonnes mains. Nous allons prendre soin d’elle.
Les larmes coulent malgré elle.
— Allez vous reposer. Mandrin est en bas. Il vous emmènera dans un endroit sécurisé. Chut… Calmez-vous. Reposez-vous.
Elle embrasse doucement son front.
Garcia obéit. Comme un somnambule.
Grégory Mandrin est réveillé par une vive lumière qui lui vrille les yeux à travers ses paupières closes.
Il met quelques secondes à comprendre où il se trouve. Puis les souvenirs de la veille remontent d’un bloc. Tout lui paraît irréel. Absurde. Il sait que son capitaine va probablement hurler de douleur à son réveil.
Lui aussi a l’estomac noué, les intestins retournés, mais ce n’est pas du chagrin.
C’est autre chose.
De la peur.
Ce qu’il a vu hier soir était… impossible.
Qui était cet homme ?
Était-il seulement un homme ?
Et s’il n’avait pas tiré ?
Peut-être que la douce Mélanie serait encore consciente. Peut-être qu’elle parlerait encore. Peut-être qu’elle vivrait vraiment.
La culpabilité se mêle à l’angoisse.
Mais il a paniqué.
La voix métallique. Les yeux entièrement noirs. La peau rougeâtre.
On aurait dit un démon.
Grégory Mandrin n’a jamais cru à quoi que ce soit. À part au Père Noël, quand il était enfant — et encore, pas longtemps. Les histoires de surnaturel, pour lui, c’était bon pour les naïfs, les illuminés. Il les regardait toujours avec ironie, parfois amusement.
Mais là…
Ses convictions vacillent.
Et s’il y avait quelque chose après la mort ?
Un paradis ? Un enfer ?
Des démons ?
Il secoue la tête, chasse ces pensées qui le terrifient.
Il se lève et se dirige vers la kitchenette. Il remplit la bouilloire électrique et la met en marche. La vapeur commence à s’échapper lorsque Mandrin prépare son café instantané.
Puis il entend des cris étouffés provenant de la chambre de son capitaine.
Son sang se glace.
Il repose précipitamment sa tasse, attrape son holster posé sur une chaise, saisit son arme de service et la pointe vers la porte de la chambre. À pas feutrés, il s’approche, arme levée, puis ouvre brusquement.
La scène lui brise le cœur.
Garcia est affalé sur le lit, la tête enfouie dans un oreiller, hurlant de toutes ses forces.
Mandrin baisse lentement son arme et la pose sur une petite table près de la porte. Il ne sait pas quoi dire. Il se sent inutile. Minuscule.
— Le café est prêt… murmure-t-il d’une voix hésitante.
— Cassez-vous, Mandrin. Je veux rester seul, répond Garcia, la voix étouffée par le coussin.
— Je voudrais bien, Capitaine, mais je dois rester avec vous, jusqu’à nouvel ordre.
Il hésite, puis ajoute maladroitement :
— Vous voulez du café ? Il y a du lait aussi… Peut-être que le commissaire viendra avec des croissants.
— Mmmhffmm… gémit Garcia.
On frappe soudain à la porte.
Mandrin se précipite, arme au poing.
— Qui est là ? dit-il d’une voix ferme.
— Mandrin, ouvrez, s’il vous plaît. C’est le commissaire.
Mandrin se détend aussitôt, rabat la sécurité de son arme et ouvre.
Le commissaire Gérardin entre.
C’est un homme proche de la retraite. Crâne presque glabre, ventre un peu rond, traits tirés par la fatigue. Mais son regard est vif, son attitude ferme. Il n’y a aucun doute : il est le patron de la Criminelle parisienne.
Il balaie la pièce du regard, observe le désordre ambiant, mais ne dit rien. Ce n’est pas le moment.
— Comment va-t-il ? demande-t-il simplement.
— Pas terrible, Monsieur le Commissaire. Il vient de se réveiller… et je crois qu’il réalise ce qu’il s’est passé.
— Oui. Je n’en doute pas.
Il élève la voix :
— GARCIA ! C’est le commissaire Gérardin. Levez-vous. Je dois vous communiquer les nouvelles directives.
Le commissaire déteste ce genre de situation. Il est conscient de sa maladresse, mais il y a urgence. Le tueur court toujours. Et cette fois, la victime est la femme d’un de ses hommes.
— Garcia ? Vous êtes là ?
Un grognement étouffé lui répond :
— Mmmpf… allez vous faire f—
— Bon, il est toujours lui-même, commente Gérardin en jetant un regard à Mandrin. C’est plutôt bon signe.
Puis il tonne :
— GARCIA ! AU RAPPORT ! MAINTENANT !
Un bruit sourd retentit dans la chambre. Des objets tombent. La porte s’ouvre brutalement.
Garcia apparaît, en marcel et caleçon, les cheveux en bataille, la barbe de deux jours, les yeux rouges, cernés de bleu, le visage ravagé par la douleur et la colère.
— MEEEERDE ! DÉGAGEZ ! VOUS NE COMPRENEZ PAS LE FRANÇAIS BORDEL DE—
— Toutes mes condoléances, Capitaine Garcia.
Silence.
Garcia pâlit et chancelle.
— Quoi… ? Elle… elle est…
— VIVANTE ! s’empresse d’intervenir Mandrin.
— Ce n’est pas ce qu’a voulu dire le commissaire, Capitaine. Il… il compatit juste à votre douleur.
Garcia s’appuie contre le chambranle de la porte, haletant.
— Exactement, confirme Gérardin.
Puis, plus sérieux :
— Capitaine, c’est précisément à ce sujet que je voulais vous voir.
Garcia le fixe, prêt à encaisser une nouvelle gifle.
— Je vous retire l’affaire.
Il marque une pause.
— Vous êtes désormais témoin et personne d’intérêt. Et vous êtes suspendu jusqu’à nouvel ordre. Solde maintenue.
Il tente d’adoucir :
— Votre épouse a besoin de vous. Et vous n’êtes pas en état de mener une enquête.
Garcia reste muet.
Mandrin, lui, lâche sans réfléchir :
— J’aurais préféré des croissants…
Le regard du commissaire pourrait tuer.
— Mandrin, vous êtes retiré de l’affaire vous aussi.
— Qu… quoi ?!
— Nouvelle mission.
— Mais…
— NE DISCUTEZ PAS ! Vous resterez avec le Capitaine. Garde rapprochée. C’est clair ?
— Oui, Monsieur le Commissaire…
— Bien.
Gérardin se dirige vers la porte, puis se retourne une dernière fois :
— Prenez soin de vous, Capitaine. Mandrin, je compte sur vous.
Il sort.
Silence.
Mandrin referme la porte à double tour, inquiet. Il se tourne vers Garcia.
— Capitaine… ça va ?
Garcia inspire profondément. Son regard a changé. La douleur est toujours là, mais une lueur nouvelle s’y allume.
— Oui, Mandrin. Ça va.
— Qu’est-ce que je peux faire pour vous aider ?
Un léger sourire apparaît sur le visage de Garcia.
— Gérardin a raison. Je quitte officiellement l’affaire.
— Quoi ?!
— On va prendre des vacances.
— Maintenant ?!
— Oui. Et vous venez avec moi.
— Où ça ?
Garcia sourit franchement pour la première fois.
— La Bretagne. Perros-Guirec. Ça vous dit ?
Mandrin comprend. Et il sourit à son tour.
— Avec plaisir, mon Capitaine. On part quand ?
— Tout de suite. J’ai envie de crêpes et de chouchen.
— Oh que oui !
Mandrin se met à ranger ses affaires à une vitesse record.
Jamais il n’aura fait ses bagages aussi vite.

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