Chapitre 28 : Embuscade
Lundi vers 11h
Entre le parc Bükki Nemzeti et Budapest.
Cela fait une bonne heure qu’ils roulent en direction de l’aéroport. D’après ce qu’Egon lui a expliqué, Lisa doit se résoudre à rentrer chez elle. Elle est à la fois soulagée… et déçue. Tant de questions se bousculent encore dans sa tête.
Elle repense aux événements des derniers jours, aux attaques, aux révélations, à ce monde qui s’est ouvert devant elle sans lui demander son avis. Ce qui la rassure, toutefois, c’est qu’Egon sera là avec elle. Même en France. En réalité, elle pourrait aller n’importe où sur le globe : tant qu’il est à ses côtés, elle se sent en sécurité.
Lisa tente d’analyser ce qu’elle ressent exactement. C’est nouveau pour elle. Elle n’a jamais éprouvé cela pour un homme auparavant. Être avec lui lui semble évident, naturel… comme si elle le connaissait depuis toujours, malgré le fait qu’il soit, objectivement, un parfait étranger.
À l’avant du véhicule, les hommes continuent de discuter dans leur langue étrange. Une langue qui, peu à peu, commence à sonner harmonieusement à ses oreilles. Lisa observe le paysage enneigé qui défile, le ciel blanc se confondant presque avec la terre, lui donnant une impression d’espace infini. Son esprit s’évade vers des contrées lointaines, presque irréelles.
Ses paupières deviennent lourdes.
Elle finit par s’endormir doucement, le visage appuyé contre la vitre froide, bercée par le vrombissement régulier du moteur et par la musicalité de la langue magyare.
Lorsque soudain—
— KURVA !! SZAR !!!!!
(NDA : littéralement « Putain ! Merde ! »)
La voix de Viktór, suivie d’un violent coup de frein, la réveille brutalement.
Gabor Fehér vient de quitter son vieil ami Zsolt qui, la veille, l’a invité chez lui pour lui faire goûter sa nouvelle recette de pálinka à base de prunes, accompagnée de quelques verres de vin blanc.
Elle est délicieuse, bien qu’un peu trop forte. Si bien qu’après quelques discussions relativement philosophiques, ponctuées de blagues graveleuses, ils finissent tous les deux quasiment inconscients sur le canapé de Zsolt.
Le réveil est un peu brutal. Madame Zsolt — Irina de son prénom —, lassée de voir deux poivrots squatter son salon et exaspérée par des ronflements dignes d’un marteau-piqueur en stéréo, finit par s’armer de son manche à balais pour faire déguerpir Gabor.
L’esprit encore embrumé, Gabor parvient — grâce à un soudain instinct de survie — à grimper sur son vélo et à rouler plus ou moins droit sur la route qui le mène chez lui.
Alors qu’il avance cahin-caha sur le chemin, il aperçoit, à l’autre bout de la route, deux grosses masses noires immobiles.
En s’approchant, il distingue deux gros 4x4 noirs à l’arrêt, barrant complètement le passage. Il s’arrête, perplexe, puis se décale sur le côté.
En marmonnant pour lui-même, il râle : impossible de passer à cause des murs de neige qui encadrent la route.
Soudain, il entend derrière lui le bruit d’un gros véhicule qui approche.
Il se retourne et voit arriver, à vive allure, un vieux SUV kaki qui, à la vue des véhicules noirs faisant barrage, pile sur les freins de toutes ses forces.
Le véhicule entame aussitôt une marche arrière. Mais un troisième 4x4 noir — dissimulé dans un petit chemin perpendiculaire — surgit à son tour et lui coupe toute retraite.
Le SUV kaki est pris au piège.
Dans un éclair de lucidité, mû par le même instinct de survie, Gabor se jette derrière un amas de neige sur le bas-côté, abandonnant son vélo.
Le 4x4 accélère brutalement et fonce à pleine vitesse sur le barrage. Au même instant, les portières des véhicules noirs s’ouvrent, laissant surgir quatre hommes armés de mitrailleuses.
Le SUV percute violemment les portières avant et arrière, projetant deux hommes au sol. L’impact provoque une embardée qui l’envoie heurter la seconde voiture, faisant tomber deux autres assaillants en pleine sortie, mitrailleuses au poing…
Egon n’a qu’un seul réflexe après la cascade improvisée de Viktór : se retourner depuis le siège avant et se jeter sur la banquette arrière en hurlant, pour protéger Lisa.
“ COUCHE-TOI !”
Lisa regarde autour d’elle sans comprendre ce qui se passe dans la précipitation. Elle tourne la tête vers Ho-Jin… mais il a disparu.
À sa place se tient Egon. Ses yeux sont étrangement brillants. Entre ses mains, un objet lumineux pulse quelques secondes avant de perdre son éclat et de se matérialiser en une sorte de fusil mitrailleur.
Egon ouvre la portière arrière — celle où se trouvait Ho-Jin — et jette l’arme dehors. Ho-Jin est maintenant debout dans la neige, à côté du 4x4.
Lisa ne se rappelle pas l’avoir entendu ouvrir la porte. Elle est certaine que c’est Egon qui vient de le faire.
Egon sort à son tour précipitamment, attrape Lisa par le bras et commence à la tirer hors de l’habitacle.
Lisa est terrorisée.
Soudain, des claquements saccadés éclatent à l’extérieur. Par réflexe, elle se met à crier. Son corps est littéralement arraché du véhicule, comme une poupée de chiffon.
Elle se retrouve assise au sol, adossée au pneu arrière.
À sa droite, debout et appuyé contre le coffre, Egon tient le fusil mitrailleur et arrose plusieurs ennemis de rafales.
De l’autre côté, tout près d’elle, Ho-Jin arme un second fusil mitrailleur. Il lui jette un regard furtif et lui adresse un clin d’œil accompagné d’un sourire. Il a l’air de s’éclater.
Lisa pense à Viktòr.
Où est-il ?
Elle se dit qu’il a peut-être été touché. On ne l’entend plus.
Son cœur bat à une vitesse folle. Elle a le tournis, la sensation qu’il va éclater dans sa poitrine.
Soudain, un homme atterrit devant elle, la gorge en sang.
Un lynx se jette aussitôt sur lui et lui arrache la trachée dans un jaillissement de neige et de chair.
Lisa crie de nouveau, sous le choc.
Le lynx lève les yeux vers elle. Le regard du félin est étrangement brillant, presque conscient. Puis, constatant que sa victime ne bougera plus, il bondit au-dessus de Lisa, rebondit sur le toit du véhicule et se projette vers une nouvelle proie.
Autour d’elle, Egon et Ho-Jin continuent de mitrailler par rafales. Egon hurle quelque chose à l’intention de Viktòr. Lisa aurait juré qu’il s’adressait… au lynx.
Puis le guerrier revient s’accroupir à côté d’elle, contre le pneu arrière.
Ses yeux sont d’un jaune or flamboyant.
Lisa en a le souffle coupé.
Il la regarde, comme s’il oubliait un instant ce détail qui devrait la terrifier, puis s’adresse à Ho-Jin en hongrois. Elle ne distingue que quelques mots — « két », quelque chose, « férfi » — sans en comprendre le sens.
Elle tourne la tête vers Ho-Jin. Il est debout, appuyé contre le capot, tirant sans discontinuer.
Lorsqu’elle se retourne vers sa droite, à l’endroit où se trouvait Egon, il n’est plus là.
À la place, ses vêtements jonchent le sol.
Lisa entend alors des feulements, des grognements, des cris de douleur humains. Mais plus aucun coup de feu.
Elle ose lever la tête au-dessus du véhicule qui lui sert de protection. De l’autre côté, elle distingue deux camionnettes encastrées l’une dans l’autre, un homme vêtu de noir à terre, le visage enfoui dans la neige, et une large tache noirâtre qui s’y répand lentement.
Cette vision lui rappelle les taches sombres qui maculaient l’habitacle de l’avion.
Elle voit alors un lynx se jeter sur un autre homme en noir, tandis qu’un second animal massif l’attaque en grondant.
Lisa tente de se redresser davantage…
Et elle voit un immense loup gris maintenir son ennemi à la gorge, pendant que le lynx lui broie la jambe entre ses crocs.
La compréhension la frappe de plein fouet.
— CHAUSSETTE ?!
Elle se rassoit brutalement derrière sa cachette de fortune.
L’accident et les coups de feu ne rivalisent en rien avec le choc qu’elle vient de subir en comprenant ce qui s’est passé sous ses yeux.
Lisa tourne la tête vers Ho-Jin, toujours à sa gauche, occupé à réarmer son fusil. Elle le fixe, complètement effarée.
— Merde… C’est pire que ce que je craignais. J’ai couché avec un chien.
— Un loup, précise Ho-Jin d’un ton parfaitement calme. Egon se transforme en grand loup gris de Sibérie.
— Et je l’ai appelé… Chaussette ??
— Ouais. Egon a eu beaucoup de noms… mais celui-là, on le garde, répond le « jeune » homme avec entrain. Au moins, on a enfin quelque chose pour le charrier.
Il lui lance un regard amusé.
— Et toi ? Tu étais… le rat ?
Lisa n’a pas le temps d’obtenir la confirmation. Deux hommes nus se jettent brusquement à côté d’elle. L’un d’eux lui agrippe fermement le poignet.
C’est Egon.
Elle entend aussitôt la voix de Viktòr :
— Ho-Jin, téléporte-nous maintenant à destination. Plus le temps. Tant pis pour l’avion.
— Tout de suite, mon capitaine !
Lisa perçoit alors le bruit d’un autre véhicule qui approche. Étrangement, le 4x4 noir placé en face d’eux — celui qui leur bloquait la route lors de la marche arrière précipitée de Viktòr — n’a pas bougé pendant toute l’attaque.
Ce n’est qu’à cet instant que ses portières s’ouvrent, tandis qu’un autre véhicule freine brutalement derrière eux.
De nouvelles rafales s’abattent sur le SUV kaki qui leur sert de bouclier de fortune. Deux hommes vêtus de noir surgissent de la grosse voiture face à eux. Ils sont armés. Ils s’apprêtent à tirer.
À cet instant précis, Ho-Jin saisit le bras de Lisa, le serre de toutes ses forces et pousse un cri rauque, comme s’il puisait au plus profond de lui-même pour libérer une puissance colossale.
Egon lui agrippe l’autre bras, au point de presque le lui briser.
Une détonation retentit.
Puis une lumière fulgurante explose, ne durant qu’une fraction de seconde mais suffisamment intense pour l’aveugler.
L’onde de choc la traverse de part en part.
Lisa perd connaissance.
Egon serre encore l’avant-bras de Lisa au moment de la téléportation et s’attend à se retrouver à Paris. Du moins, il l’espère.
Il ouvre lentement les yeux.
Le paysage enneigé des plaines de Pannonie a disparu. À sa place s’étend une salle remplie d’écrans d’ordinateurs dernier cri.
À côté de lui se tient Viktòr, nu comme un ver lui aussi. Un peu plus loin, Ho-Jin est à genoux, peinant à reprendre son souffle. Il se tient le flanc droit, d’où suinte un liquide rouge.
— BLEDA !!
Egon se précipite sur Ho-Jin. Viktòr le suit, et tous deux l’aident à se relever avant de l’asseoir sur l’un des sièges placés devant les moniteurs.
— Où est-ce que tu nous as amenés, Ho-Jin ? demande Viktòr.
— Au QG parisien… mon bureau… aïe !!
Egon examine la blessure.
— Lorsqu’on s’est enfuis, un des démons a tiré pendant la téléportation. Bleda a été touché. Mais je ne vois pas la balle…
Il relève la tête et aperçoit l’un des nombreux écrans, entièrement explosé, percé d’un énorme trou en son centre.
— C’est bon. J’ai trouvé la balle. Elle ne l’a fait qu’érafler… mais elle a voyagé avec nous.
Il tapote l’épaule de son ami.
— Désolé pour ton matériel, Bleda…
Ho-Jin gémit de désespoir en fixant son écran haute définition de trente-six pouces désormais hors service.
Egon se redresse brusquement, balayant la pièce du regard.
— Lisa ?
Il cherche partout. Viktòr fait de même.
Lisa n’est pas là.
Ho-Jin laisse échapper un gémissement :
— Elle ne résiste pas qu’au feu des démons…
Il relève la tête, grave.
— Elle résiste à tous les pouvoirs. Même aux nôtres.
Oubliant la blessure de Ho-Jin, Egon l’attrape brusquement par les épaules.
— RENVOIE-NOUS LÀ-BAS. MAINTENANT !
Ho-Jin gémit de plus belle, manifestement affaibli. Viktòr lui pose une main ferme sur l’épaule.
— Ho-Jin, arrête ta comédie. Tu n’as qu’une éraflure.
— Mon écran trente-six pouces… il est… mort…
— BLEDA ! tonne Egon.
La voix furieuse d’Egon agit comme un électrochoc. Ho-Jin se redresse aussitôt, l’air soudain alerte. Sa douleur semble s’évaporer.
Il se précipite vers un autre écran, pianote une série de séquences numériques incompréhensibles, puis se tourne vers eux.
— Bon, les deux éphèbes, tenez-vous la main. Je ne peux pas vous suivre. J’ai vidé toutes mes ressources physiques pour l’instant.
Il inspire profondément.
— Si je nous ai envoyés ici, c’est parce que je peux utiliser mes programmes en cas de problème.
Il lève un doigt.
— Attention. Retour au point de départ dans trois… deux… un… MAINTENANT.
Viktòr et Egon se saisissent la main. Une lumière aveuglante les engloutit.
Puis ils disparaissent.
Gabor est recroquevillé dans son trou. Il n’en bouge plus, tétanisé.
Il n’entend que des salves de tirs, des cris de femme. Il se bouche les oreilles comme il peut.
Une voix masculine annonce qu’il ne reste plus que deux hommes. Puis viennent des bruits d’animaux sauvages, des râles humains. Un autre véhicule s’arrête brutalement. Des portières claquent. De nouvelles salves éclatent.
Une vive lumière surgit au-dessus de lui. Un dernier coup de feu. Puis plus rien.
Le silence retombe pendant quelques secondes.
Ensuite, des bruits de portières. Sans doute la dernière voiture arrivée en trombe. Un moteur démarre, manœuvre, puis s’éloigne.
Des pas.
Une femme pleure et supplie dans une langue qu’il ne comprend pas. On dirait du français. Ses paroles sont bientôt étouffées, remplacées par des gémissements. On l’empêche de parler. Elle est peut-être bâillonnée.
De nouveaux pas s’éloignent vers le véhicule qui bloquait la route lors de la marche arrière du 4x4 vert. Des portières se ferment.
Puis d’autres pas se rapprochent.
Gabor peine à respirer. La peur lui noue les tripes. Il se dit que c’est peut-être la fin.
Lentement, malgré la terreur, il relève la tête.
Un visage d’homme le fixe. C’est la première fois qu’il le voit.
Des traits fins et élégants. Une barbe parfaitement taillée. Des cheveux noirs de jais. Une peau mate, tirant étrangement vers le rouge.
Dans ses yeux d’ébène, de fines stries rouges scintillent.
L’homme se penche et lui chuchote quelques mots. Puis il se retire.
Gabor reste immobile, à l’affût du moindre bruit. Il entend l’homme à la peau rouge s’éloigner. Une portière s’ouvre, se referme. Un moteur démarre. Le véhicule manœuvre et disparaît.
Il attend encore.
Un flash de lumière. Puis un autre.
Plus rien.
Gabor se redresse prudemment et ose jeter un œil hors de sa cachette.
Deux camionnettes noires sont encastrées l’une dans l’autre. Le 4x4 kaki est là. Plusieurs corps jonchent le sol.
Un grand loup gris et un lynx reniflent la zone. Peut-être cherchent-ils de la nourriture. Étrangement, ils ne s’attardent pas sur les cadavres.
Le loup se dirige vers l’endroit où se tenait la femme qui parlait français. Il en suit la trace jusqu’au point où se trouvait le dernier véhicule à partir. Il s’arrête et fixe la direction prise par la voiture.
Le lynx le rejoint et regarde dans la même direction.
Gabor ne quitte pas les animaux des yeux.
Soudain, un flash aveuglant l’oblige à se couvrir le visage de son bras.
Lorsque sa vue revient, quelques secondes plus tard, il voit à l’endroit exact où se tenaient le loup et le lynx… deux hommes nus. Debout. Regardant exactement dans la même direction.
Même si cela lui paraît totalement fou, Gabor comprend ce qu’il doit faire.
Il a un message à transmettre. Il ne sait pas pourquoi. Il n’en comprend pas le sens. Mais il sait que c’est important.
Il se redresse un peu plus et interpelle les deux hommes. Ceux-ci se retournent, visiblement surpris.
Toujours pétrifié, Gabor rassemble son courage.
— J’ai un message… de la part d’un type à la peau rouge… pour… le loup ?
Le plus grand des deux s’avance. Le froid ne semble pas l’affecter malgré sa nudité. Il s’arrête à quelques centimètres de Gabor.
— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— Euh… il… il a juste dit :
— « Pauline. 1944. »
L’homme pâlit. Après quelques secondes de réflexion, il hoche lentement la tête.
— Merci. Où sont-ils partis ?
— Je… je ne sais pas. J’étais dans mon trou. Je n’ai rien vu. Juste entendu.
— Et qu’avez-vous entendu ?
— Un coup de feu… puis une femme qui parlait français, je crois. Ils l’ont emmenée dans une voiture. Ils sont partis dans la direction où… vous regardiez.
À ce moment-là, l’autre homme — typé asiatique — revient vers eux. Il est désormais habillé et tend des vêtements au premier.
Celui-ci se rhabille, puis se tourne vers Gabor.
— S’il vous plaît, ne restez pas ici. C’est dangereux.
Il ramasse le vélo resté intact sur le bas-côté et le lui tend.
Gabor n’attend pas davantage. Il enfourche sa bicyclette et reprend sa route sans demander son reste.
Les vapeurs de pálinka se sont mystérieusement dissipées. Il se fait une promesse solennelle : plus jamais il ne boira d’alcool concocté par des copains.

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