Chapitre 37 : Les visions de Cassandre.

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Mardi 11 décembre, dans l’après -midi.

Le Royau.

Les deux véhicules se suivent sur les routes de la campagne armoricaine. Lorsqu’ils longent la côte, la vue de la mer est fascinante, même sous le crachin breton. Les policiers suivent la voiture d’Egon, lui-même guidé par Salomé.

Dans la voiture des policiers, Ho-Jin et Mandrin sont en pleine discussion sur les nouvelles stratégies à adopter dans ce jeu de stratégie sur ordinateur. Mandrin est aux anges. Il n’arrive pas à croire qu’il discute avec un véritable guerrier hunnique — petit-fils du célèbre chef dont il est en train d’incarner l’armée dans l’extension.

Il est tout de même un peu déçu : Ho-Jin a été très clair, la réalité n’a pas grand-chose à voir avec le jeu. En revanche, le « Petit Prince » est très au fait des mécaniques du PC et dissuade Mandrin de jouer son peuple.

— Les Francs ou les Angles sont plus faciles à ton niveau. Et tu ne te fais pas emmerder par les raids des groupes nomades.

— Mais… vous faisiez ça en vrai ?

— Faire quoi ?

— Vous alliez raser des villes entières pour le butin ?

Ho-Jin ne répond pas tout de suite. Il hausse simplement les épaules, l’air désolé.

— C’était cruel… mais à l’époque, c’était normal. C’était notre mode de survie. Et c’est ce qui nous a détruits.
À la mort de mon grand-père… c’était horrible. Mais je n’étais plus là. J’ai eu de la chance de ne pas avoir vécu toutes ces guerres intestines. Ou pas… J’aurais aimé dire adieu à ma famille.

— Ah oui ? Où étais-tu ?

— Je ne m’en souviens plus. J’ai juste des images confuses de lumières… d’êtres célestes, angéliques, très beaux. Par contre, j’ai toujours une grande sensation de malaise, et de fortes douleurs dans tout le corps, quand j’essaie de m’en rappeler. C’est très étrange…

— Mais qu’est-ce qui s’est passé juste avant ? demande Mandrin.

Intrigué, il voit que tout cela plonge le jeune homme dans une profonde confusion. Ho-Jin murmure, le regard perdu dans un lointain passé :

— Je ne me souviens que d’une chose : on était une cinquantaine d’hommes à cheval, et on se dirigeait vers Constantinople. C’était notre mission. On était dans les Grandes Plaines et, soudain… le noir.
Aucun de nous ne se souvient de ce qui s’est passé. J’ai de très vagues images… des démons qui nous foudroyaient d’éclairs rouges, et des anges qui descendaient du ciel pour nous sauver.
Une chose est sûre : de tous ces siècles, cet instant a été le plus terrifiant que j’aie pu vivre. Je pense que nous avons tous traversé le Voile. Et les Anges du Seigneur nous ont renvoyés sur Terre. Nous nous sommes réveillés avec nos pouvoirs respectifs.

— Wouah… Vous êtes des super-héros, en fait !

— Peut-être… Du moins, c’est ce qu’on essaie de croire pour donner un sens à tout ça.

— Ou alors, vous avez été kidnappés par des extraterrestres qui ont fait des mutations génétiques sur vous !

— On y a pensé. Mais c’est tout aussi absurde que la théorie des anges et des démons. Et croire que nous sommes des soldats de Dieu… c’est l’option à laquelle on adhère le plus. Au moins, ça donne un sens à notre existence.

À l’orée du village balnéaire, ils arrivent devant un grand domaine encerclé de murets en granit. Derrière le haut portail en fer forgé, on aperçoit une colline recouverte d’un gazon vert fraîchement coupé. Des arbres fruitiers sont répartis au hasard dans le jardin. Un chemin de graviers mène à un grand manoir de pierre grise, aux tuiles d’ardoise, flanqué de deux tours latérales.

Après s’être garés près de la grille et avoir obtenu l’autorisation d’entrer grâce à l’enchanteresse, les visiteurs se dirigent vers la demeure.

La grande porte s’ouvre, et une très belle femme quadragénaire, aux longs cheveux d’un roux flamboyant, les accueille avec un grand sourire.

— Salomé ! Sois la bienvenue, avec tes amis.

— Merci à toi, ma chère Nolwenn.

Les deux femmes s’embrassent, puis Salomé présente les policiers, qui la saluent en retour. Mais lorsque la maîtresse des lieux entrevoit les deux autres hommes, son regard s’attarde.

— Ah ! dit-elle. Soyez les bienvenus en cette humble demeure, guerriers de la Lumière !

Egon et Ho-Jin saluent d’un hochement de tête, nullement surpris par sa perspicacité. Ils n’en disent pas plus, laissant Salomé reprendre :

— Je vous présente Nolwenn Briand. C’est la responsable de ce lieu… un lieu de recueillement pour nos sœurs. Nous venons voir Cassandra. Est-elle disponible ?

Nolwenn les invite à entrer. Ils se retrouvent dans un vestibule où trône une petite table ancienne, sur laquelle repose un grand coquillage faisant office de vide-poche. Deux accès s’offrent à eux : devant, une double porte vitrée menant à un grand salon ; à droite, un long couloir conduisant à d’autres pièces et, au fond, à un grand escalier.

Nolwenn s’engage dans le corridor. Tous la suivent.

Ils montent l’escalier de marbre jusqu’au deuxième étage, puis se dirigent vers la gauche. Ils s’arrêtent devant la porte du fond, fermée, qui donne accès à l’une des deux tours.

Nolwenn toque doucement. On entend du bruit de l’autre côté. Puis elle chuchote, à l’embrasure :

— Cassandra… c’est ta maman. Elle est venue avec des amis. On peut entrer ?

Des pas s’approchent lentement. Une respiration forte contre le bois : quelqu’un écoute, tente de deviner si les nouveaux venus sont une menace. Puis le silence, quelques secondes.

Et soudain, la porte s’ouvre avec fracas.

Une femme apparaît, longue chevelure folle et éparse, boucles petites et indisciplinées. De grands yeux verts et inquisiteurs dans un visage constellé de taches de rousseur.

Egon est sous le choc.

La forme du visage aux traits fins et enfantins, le petit nez retroussé, la bouche en cœur… c’est Lisa, mais version « doigts dans une prise » en pleine nuit d’orage, avec en bonus un visage éclaboussé de marmelade de coing. Et ces yeux émeraude ajoutent ce quelque chose de dérangeant.

Elle les toise un par un, s’arrêtant sur chaque visage inconnu : d’abord Mandrin, puis Garcia, puis Ho-Jin… avant de s’immobiliser sur Egon, qu’elle dévore littéralement du regard.

Le guerrier ne détourne pas les yeux. Il soutient, par défi.

Elle lève lentement une main vers sa bouche, la caresse du bout des doigts, abaisse ses paupières en rapprochant son visage du sien… puis l’attrape par la nuque et l’embrasse fougueusement.

Egon ne bronche pas. Il garde les lèvres closes, ne répond pas. Il observe. Il attend.

Autour, le malaise est total.

Salomé tente d’interrompre sa fille. Egon la dissuade d’un geste vif, l’invitant à laisser faire.

Cassandra s’arrête brusquement sans quitter des yeux le Pannonien. Elle lâche son emprise, le contemple, l’air complètement ahuri, murmure quelque chose d’incompréhensible, puis — comme si de rien n’était — se tourne vers sa mère avec un immense sourire.

— Maman ! Je suis tellement contente de te voir aujourd’hui. Je t’ai fait des cookies !

Toute guillerette, elle va vers un buffet blanc sur lequel repose une assiette de petits gâteaux aux pépites de chocolat. Puis elle se retourne vers les visiteurs et, d’un geste, les invite à entrer.

La chambre est une grande pièce, joliment arrangée. Une large fenêtre, habillée de rideaux translucides, la rend très lumineuse. Les meubles sont clairs, décorés de bibelots, de cristaux et de petites plantes vertes. Un grand lit garni de coussins aux couleurs pastel, faisant aussi office de canapé, est installé au fond de la pièce, derrière une table basse en verre entourée de trois poufs lilas.

— Allez ! Asseyez-vous ! déclare Cassandra en désignant le pseudo-canapé. Je vous amène les gâteaux. Vous préférez du thé ou du café ?

Les jeunes s’installent tant bien que mal entre les coussins et quelques peluches, visiblement en plein cache-cache entre deux oreillers, tandis que Garcia et Egon préfèrent les tabourets de velours.

Salomé se tient près de sa fille, l’aidant à brancher une bouilloire qui ne doit pas servir souvent, et sort les tasses.

Tout ce cinéma entretient une impression étrange, amplifie le malaise général… sauf pour Cassandra, trop heureuse de jouer à la dînette avec ses nouveaux amis.

Salomé tente de sourire, gênée. Mais elle reste près de sa fille, inquiète, comme si elle attendait à tout instant une réaction imprévisible.

Garcia se penche vers Egon et se permet une question à voix basse :

— Pourquoi vous l’avez laissée faire ? Ce n’est pas un peu… pervers, votre truc ?

Egon sourit en coin et répond, tout aussi bas :

— Je comprends, Capitaine. Mais non, je ne l’ai pas laissée m’embrasser pour « profiter » de la situation.
Ce genre de comportement arrive chez les prophétesses. Ce n’est pas qu’elle est… nympho. Elle a pris l’identité de quelqu’un avec qui j’ai eu ce genre de relation récemment. Elle a vu quelque chose. Je veux savoir quoi.

— Ah oui… Vous voulez dire qu’elle a vu quelque chose sur… qui vous savez ?

— C’est fort probable.

Ils sont interrompus par le bruit sec d’un plat posé sur la table. Les cookies aux pépites de chocolat, à la texture étrange, s’éparpillent sur le verre. Des tasses sont déposées devant chaque convive.

— Servez-vous, messieurs !

Mais personne n’ose toucher aux gâteaux.

Cassandra s’assoit entre les deux jeunes hommes et commence à servir du thé. Puis elle réalise sa méprise :

— Oh ! Je suis désolée… je ne vous ai pas demandé si vous préfériez du thé ou du café.

Elle se relève, va chercher d’autres tasses — plus petites — les pose sur la table basse et les remplit de café.

Salomé, debout près de la kitchenette de fortune, regarde sa fille, les larmes aux yeux. Peut-être parce qu’elle n’est plus la seule témoin de la folie de son enfant. Un sentiment sourd de honte monte en elle. Pourtant, elle joue le jeu : elle propose du sucre aux invités, qu’elle finit par poser sur la table.

Mandrin ose prendre un cookie, par politesse. Il le met en bouche… mais n’arrive même pas à le mâcher : c’est du plâtre mélangé à de l’huile rance. Même les morceaux de cacao n’en effacent pas le goût infect.

Il fait tout de même semblant d’apprécier. Mais dès que Cassandra a le dos tourné, il recrache discrètement dans sa main, faute de récipient.

Le voilà bien embêté : il doit se débarrasser du « contenu » et libérer sa main gauche.

Heureusement, il repère une plante verte à côté du lit. Il y dépose le cookie mâchouillé dans le pot de terre.

Ce n’est pas très ragoûtant, mais au pire… ça servira d’engrais. Ou de poison.

Cassandra revient, s’installe de nouveau entre les jeunes hommes. Elle prend un gâteau et l’avale sans vraiment mâcher. Tous la regardent, impressionnés — ou choqués.

Puis elle saisit sa tasse de thé, la déguste lentement, repose la tasse dans la soucoupe, et pousse un profond soupir de ravissement.

— Ça fait tellement plaisir d’avoir de la visite ! Vous savez, je suis seule la plupart du temps. Ma mère vient me voir… et plus rarement mon ami, quand il est de passage en France.

Ho-Jin oublie aussitôt les consignes de Salomé et demande, innocemment :

— Oh ! Vous avez un ami ? Il travaille à l’étranger ? Import-export ?

Tout le monde le fixe d’un seul mouvement.

Salomé, elle, ne relève pas : elle a le dos tourné, penchée sur le lavabo, en train de rincer des ustensiles.

Ho-Jin se couvre la bouche de la main.

Cassandra, trop heureuse qu’on s’intéresse à elle, répond le plus naturellement du monde :

— Non, non ! Il est scientifique. Et archéologue. Et… c’est un chercheur !

Puis, sur le ton de la confidence, elle se penche et chuchote :

— C’est un homme extrêmement intelligent, vous savez. Il travaille sur un projet top secret, dans la génétique. Il fait des recherches pour créer un surhomme… une sorte de superman ou superwoman. Et il fait ça avec toute une équipe, en Europe centrale. Mais ne lui dites pas que je vous l’ai dit… sinon il pourrait être très, très en colère !

Tous se sont penchés pour mieux l’entendre. Sauf Egon, qui observe Cassandra du coin de l’œil tout en surveillant Salomé.

Cassandra lève les yeux vers lui. Son air enfantin a disparu.

Elle ne sourit plus.

— A neved, uram ? demande-t-elle tout de go. (NDA : « Votre nom, monsieur ? » en hongrois.)

Egon sursaute : entendre sa langue dans la bouche d’une étrangère le surprend. Ho-Jin aussi.

Un silence tombe.

Cassandra fixe Egon sans le regarder vraiment : elle contemple autre chose, un défilement d’images intérieur.

Egon connaît ce phénomène chez les prophétesses. Il sait qu’une révélation approche.

Il se penche vers elle.

Les yeux verts se retournent lentement, ne laissant plus qu’un blanc vitreux dans les orbites.

Egon se lève, s’accroupit entre la table basse et la femme aux cheveux hirsutes. Elle lui prend les mains.

Il attend.

Ses lèvres remuent. Elle entre dans une transe.

Garcia, aux aguets, pose par réflexe la main sur sa poche droite — là où se trouve d’habitude son holster — et réalise qu’il n’est pas armé. Il s’avance d’un pas.

Egon lui fait un geste calme : ne pas intervenir.

Le policier se détend un peu, sans baisser la garde.

Mandrin s’est levé, debout près du canapé-lit. Ho-Jin surveille, planqué entre deux nounours géants. Salomé s’est retournée et attend, elle aussi, l’angoisse au ventre.

Cassandra halète. Un filet de bave glisse au coin des lèvres. Un non-initié pourrait croire à une crise d’épilepsie.

— C’est toi… le gardien de la Grande Enchanteresse !

Sa respiration s’accélère. Elle se lève brusquement.

Egon se relève, calme, sans la quitter des yeux.

Cassandra se jette sur lui, le saisit par les épaules :

— Trouve-la ! Elle est en grand danger. Ils veulent la détruire pour toujours !

— Où ? Où est-elle ?

— Je ne sais pas, guerrier. Mais François le sait.

Elle le fixe, mais ne le regarde pas : elle regarde à travers lui.

— Cherche la jeune fille qui tend la grande plume vers le ciel.
Elle veille sur le fleuve immense qui traverse la cité.
À sa droite se tient le porteur de lumière.
À sa gauche, le pourfendeur du dragon.
Là où les pierres dominent l’eau, le message t’attend.

Egon esquisse un sourire : il est visiblement le seul à comprendre, à part peut-être Ho-Jin, dont le visage s’éclaire après quelques secondes.

Les deux policiers, abasourdis, tentent de raccrocher les wagons. Mandrin se répète les paroles… puis, soudain, a une illumination.

— Je sais ! On doit aller dans une église !

— Félicitations, Mandrin… Et qu’est-ce qui te fait dire ça ? réplique Garcia, sarcastique.

— Le porteur de lumière, c’est Lucifer, et le pourfendeur de dragon, c’est l’archange Michel ! En revanche, la jeune fille qui tend la grande plume… là, je sèche.

— OK, c’est bien. Mais quelle église ? Il y en a des millions. Et où ?

— Vous me décevez, Capitaine, remarque Egon.

Puis, s’adressant à Mandrin :

— Pour vous, en revanche… j’aime bien votre idée. Mais il faut être hongrois pour comprendre ce dont elle parle. Ce n’est pas d’une église qu’il s’agit, mais d’une citadelle bien précise. Et croyez-moi… ça n’a rien de religieux.

Les yeux de Cassandra reprennent leur couleur verte. Elle cligne, ahurie, comme au réveil après un cauchemar, puis contemple son salon de thé improvisé.

Egon s’approche, pose une main sur son bras, et lui tend la joue — geste de salutation typiquement français.

Tout en lui faisant la bise, il susurre :

— Merci, ma chère, pour votre accueil. Le thé et les cookies étaient délicieux. Nous avons été enchantés de faire votre connaissance.

Puis il se tourne vers les policiers :

— Messieurs… préparez vos bagages. Nous partons pour la merveilleuse Budapest !

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