Chapitre 45 : Une partie d'enfer.

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Budapest, samedi 15 décembre, quatre heures du matin.

Comme dans toutes les grandes villes et capitales du monde, les vendredis soir ouvrent la perspective à de nombreuses réjouissances. Le milieu estudiantin, notamment, en est très friand, comme en témoigne ce groupe d’amis aux multiples origines : John, l’Anglais de Birmingham, Eva, la jolie blonde de Copenhague, Umberto de São Paulo et Sofia, la Milanaise. Tous les quatre sortent de la discothèque à la mode chez les jeunes étudiants de Budapest. Ils sont de très bonne humeur grâce aux nombreuses pintes de bière et shots de liqueur qu’ils se sont mis sous la panse. Leur démarche hésitante ne fait que rajouter à leur hilarité éthylique.

Ils sont bientôt rejoints par leurs hôtes et guides, Péter et Zsuzsi, un couple de jeunes autochtones de la capitale magyare. Ces derniers ont l’idée brillante de continuer leur petite fête déjantée aux bords du Danube avec leurs amis. Ils connaissent une petite plage isolée et cachée sur les rives, qui permet de partager en toute discrétion des cigarettes qui font rire.

Le groupe de joyeux lurons se retrouve sur la petite crique et continue de faire la fête en s’échangeant des bouteilles et des calumets de la paix.

Au milieu des rires, Umberto a une envie pressante. Il se lève et part trouver un arbre à l’abri des regards pour se soulager. Alors qu’il fait sa petite affaire dans les bois adjacents au fleuve, il est pris d’une soudaine panique. Quelqu’un l’observe, ce qui est très inconvenant. Il termine vite ce qu’il a à faire et hèle l’intrus. Aucune réponse. Aucun mouvement. Il se rhabille et se précipite vers le mystérieux personnage, qui ne bronche pas. La silhouette est petite, fine et féminine. Elle lui dit quelque chose dans une langue familière, mais qu’il ne comprend pas.

— Excusez-moi. Parlez-vous anglais ? lui rétorque-t-il.

— Partez ! Vous êtes en danger, lui répond l’étrangère dans la langue de Shakespeare.

— Quoi ? Comment ça ? Qui êtes-vous ?

— Aucune importance. Vous ne pouvez pas rester ici. Partez pendant qu’il en est encore temps. Ils arrivent !

— Qu’est-ce… »

Il entend des voix derrière lui, là où est situé leur petit camp de fortune. Mais ce ne sont pas celles de ses amis.

« Trop tard ».

Elle lui prend le bras et le tire vers elle. Elle se met à courir dans le petit bois, dans le noir. Il n’a pas d’autre choix que de la suivre, parce qu’elle ne lâche pas sa prise tandis qu’elle poursuit sa course. Derrière lui, il entend des cris de terreur — ceux de deux de ses amis — qui masquent les rires et les voix d’hommes. Il tente de se retourner, alors qu’il est entraîné par l’inconnue dans les sous-bois, mais ne voit que de sombres silhouettes. Soudain, des rayons rouges transpercent les feuillages, puis plus rien.

L’incompréhension de ce qu’il vient de voir le tétanise et l’empêche d’avancer plus loin. Une main l’agrippe à l’épaule, ce qui le fait sursauter. Il peut voir, pour la première fois, une partie du visage de la jeune femme.

« NE TE RETOURNE PAS ! COURS ! » lui somme-t-elle.

Ils arrivent devant un escarpement abrupt qui monte jusqu’à une route. La jeune femme l’emprunte ; il l’imite. Alors qu’ils gravissent la pente jusqu’à la bordure de la voie routière, elle le pousse brutalement au milieu du basalte, tandis que les phares d’un véhicule s’approchent un peu trop rapidement de lui.

La voiture pile et s’arrête à la pointe de ses genoux. Un monsieur à la moustache élaborée et au tour de taille proéminent, vêtu d’une chemise chamarrée et d’un gilet aux motifs tziganes, en sort et se met à gesticuler, jurant tous les noms d’oiseaux en hongrois. Umberto réussit à lui demander de l’aide, même s’il n’a pas encore réalisé ce qui vient de se passer. Il tente de lui expliquer qu’il doit les amener, lui et sa nouvelle amie, au poste de police le plus proche.

Le chauffeur regarde par-dessus son épaule et lui fait remarquer qu’il est seul. Umberto se retourne. Sa mystérieuse sauveuse n’est pas là.

Alors que le conducteur magyar, encore sous le choc d’avoir presque eu un mort sur la conscience — et tous les ennuis juridiques qui vont avec —, continue d’exulter ses plaintes et sa panique, le jeune Brésilien fixe l’endroit d’où il est venu.

Il entend des bruits de mouvement au travers des branchages en contrebas. Son interlocuteur, sans doute surpris par le mystérieux tapage, se tait lui aussi et écoute. D’étranges lueurs rouges fusent par alternance, ponctuées de jurons, de grognements et de voix métalliques. Puis une étrange litanie, portée par une voix cristalline, se fait entendre, suivie d’une violente lumière blanche qui envahit tout l’espace jusqu’à l’éblouissement. Ils ne peuvent que se protéger les yeux de leurs avant-bras tant la lueur est forte. Des cris de douleur et d’agonie s’ensuivent. La puissante lueur disparaît et fait place à un silence morbide.

Le chauffeur, déjà dans tous ses états, s’approche du bord de la route, le plus prudemment possible, et penche lentement la tête vers le lieu de l’extraordinaire phénomène. Umberto ne saura jamais ce que l’homme tzigane a vu, car, dès qu’il a pu pencher la tête, les seuls mots intelligibles qu’il parvient à sortir de sa bouche sont :

« Rendőrségre !! AZONNAL !! (ndt : à la police !! Tout de suite !!) »

Il attrape le jeune homme par le collet et le jette littéralement dans son véhicule. Il se précipite sur son siège conducteur et démarre à toute bombe, faisant crisser ses pneus sur plusieurs mètres.

Un bon quart d’heure plus tard, Umberto et le gros Tzigane du nom de János Kolompár sont au commissariat le plus proche, où ils termineront leur incroyable nuit en garde à vue. En effet, les policiers locaux sont un peu trop méfiants, surtout devant un étudiant étranger à l’haleine un peu trop alcoolisée et un autochtone coupable du délit de sale gueule.

Heureusement, après quelques âpres négociations et bakchichs, les voilà, au lever du soleil, accoudés au comptoir du bar d’à côté, à siroter leur café et à tergiverser sur ce qui a bien pu leur arriver.

Pendant ce temps, une patrouille, constituée du lieutenant Varga et de son second, l’agent Molnar, se dépêche vers les rives du Danube afin de vérifier les dépositions fumeuses de deux hurluberlus qui ont débarqué au milieu de la nuit. Tout ce tapage doit certainement être l’élucubration de deux ivrognes, mais la procédure étant ce qu’elle est, la police se doit de vérifier toutes les déclarations, même les plus improbables.

Les deux policiers marchent tranquillement sur le rivage légèrement enneigé du grand fleuve. Alors qu’ils tentent d’esquiver les plaques de glace et les congères, ils sont arrêtés par une vision d’horreur : sur la petite crique, souvent monopolisée par quelques fêtards, dorment paisiblement des corps placés en forme de cercle, étendus sur le dos — trois femmes et deux hommes.

Ils ont les yeux grands ouverts, mais vides. Deux larges trous noirs et calcinés remplacent leurs orbites. Une large traînée rouge, séchée, leur recouvre le visage et le torse. Le sang s’est écoulé depuis tous les orifices de leurs visages, désormais masqués par le voile froid de la mort.

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