Chapitre 58 : A róka (Le Renard)

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Chapitre 57:

A Róka (Le Renard)

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Ferenc n’est pas peu fier de son accomplissement.
La mission a été délicate : neutraliser la Reine des enchanteresses et la livrer à son employeur — un psychiatre brillant, persuadé de comprendre des forces qui le dépassent.

Le docteur Hasser se croit au-dessus des lois. De toutes les lois. Même celles qui régissent les mondes invisibles. Il est convaincu qu’il peut manipuler les Syldraïnes, tromper les enchanteresses, utiliser les guerriers… et rester maître du jeu.

Il ignore simplement qu’il n’est qu’une pièce sur l’échiquier.

Ferenc, lui, connaît les règles.

Revoir ses anciens compagnons est plus difficile qu’il ne l’avait anticipé. Un siècle de silence ne s’efface pas d’un sourire. Il sait que le moindre faux pas pourrait lui coûter la vie.

Mais lorsqu’il les a vus combattre, il n’a plus hésité. Il fera ce qu’il faut. Même si cela signifie passer pour un traître. Même si cela signifie qu’ils le haïront.

Certaines guerres exigent ce genre de masque.

Ferenc se tient maintenant face à son vieil ami.

Egon le fixe, les yeux hagards, la bouche entrouverte. Comme s’il voyait un revenant.

— Salut, mon ami… Ça faisait une paye, non ?

Il pose une tape amicale sur son épaule.

La réaction est immédiate.

Egon le projette violemment au sol. Son poing se referme sur sa gorge. De l’autre main, le glaive pointe vers son cœur.

— Tu étais mort. Une balle en plein front. Explique-moi ça.

Les yeux mordorés du Loup brûlent de fureur.

Ferenc tente de parler.

— Eg… Egon… arrête…

La pression augmente.

— Qui me dit que c’est toi ? Pas une illusion ? Un coup tordu des démons ?

— Parce que… tu m’étrangles… et ça fait… mal…

Le souffle lui manque. Sa vision se trouble.

Egon hésite. Puis desserre lentement son étreinte sans baisser son arme.

Ferenc roule sur le côté, tousse, tente de reprendre son air.

— Toujours aussi méfiant… souffle-t-il entre deux quintes. Mais je te jure… c’est bien moi.

Le glaive ne bouge pas.

— Prouve-le.

— Ok… Comme tu voudras.

Le regard du rouquin change. Ses pupilles se fendent. Une lueur vive irradie son corps. Un flash aveuglant. L’instant d’après, un renard à la fourrure cuivrée se tient à sa place, empêtré dans la robe écarlate.

Il tourne en rond, l’échine basse, pousse de petits cris aigus — posture de soumission évidente.

Egon ne baisse pas complètement son arme, mais sa prise se relâche.

Le renard s’approche, se frotte contre le poing crispé sur le manche du glaive, puis se glisse entre ses jambes avec l’aisance d’un animal domestique trop familier. Nouvelle lueur.

Le renard disparaît.

Ferenc réapparaît, nu, debout sur l’amas de tissus rouges. Les mains ouvertes, paumes vers l’avant.

— C’est bon ? Tu es convaincu que je suis bien moi ?

Egon le fixe encore quelques secondes.

— Admettons. Maintenant explique-moi comment tu as survécu à une balle dans le crâne. À la fin du XIXe siècle, les progrès médicaux avaient leurs limites. Et ne me dis pas que nous sommes invulnérables.

Un sourire en coin.

— Ou alors j’ai une chance insolente.

Lisa se redresse, encore groggy. Chaque muscle proteste. Jareth accourt aussitôt. Il l’observe, inquiet. Cherche un signe.

— Papa… ?

Ce seul mot suffit. Il la serre contre lui, soulagé.

— Ma puce… je suis tellement heureux de te retrouver.

Il s’écarte, la tient par les épaules.

— Tu ne te souviens vraiment de rien ?

Elle secoue faiblement la tête.

— Des bribes. J’ai mal partout… Et je dois partir. Je dois le retrouver.

Elle se retourne.

Et se fige.

Egon tient toujours un homme nu à la gorge. Roux. Hirsute. Debout sur un tas de tissu rouge sombre. Le sang lui monte aux joues.

— Benjamin ?! Mais… qu’est-ce que tu fous là ?

Egon se tend immédiatement. Sa main se resserre.

— Benjamin ? C’est quoi encore ça ? Un autre de tes coups tordus, maudit Renard ?

Ferenc tente d’ouvrir la bouche. Une voix féminine tranche l’air :

— C’est mon ex.

Silence. Ferenc ferme les yeux une demi-seconde. Cette fois, il est mort.

Egon se tourne vers Lisa. Puis revient vers le rouquin, la mâchoire crispée.

— Tu as foutu quoi pendant toutes ces années ? On te croyait mort. Et toi, tu magouilles dans notre dos… Et tu couches avec—

— C’était un accident ! Je le jure !

— COMMENT ÇA, UN ACCIDENT ?

Lisa explose. Elle se jette sur Ferenc, furieuse, ignorant totalement le corps d’Egon entre eux. Tout va trop vite. Ferenc n’a plus le choix. Son corps se trouble, se dilue — devient vapeur. Au moment précis où Lisa l’atteint, il la saisit. Le monde se plie autour d’eux. Et dans une valse folle tourbillonnante dans un nuage de brume, ils disparaissent vers quelque endroit inconnu.

Jareth accourt vers Egon, encore sonné par la disparition soudaine de sa fille.

Il s’arrête une fraction de seconde à ses côtés. Le Pannonien fixe l’endroit où le vide vient de se refermer, incapable d’y trouver un sens.

Puis, sans un mot, Egon pivote et se rue vers la sortie, le glaive toujours en main.

Jareth n’a pas le choix. Il s’élance derrière lui.

****

Ho-Jin regarde autour de lui. Le froid piquant lui confirme qu’il est bien à l’extérieur du temple, près de l’entrée — exactement là où il avait prévu de les téléporter.

Il compte rapidement.

Balázs. Aiday. Viktór. Oktavius.

Mais ni Egon, ni Jareth.

Un frisson lui parcourt l’échine. Et si la téléportation avait déraillé ? Et s’ils s’étaient disloqués quelque part dans une courbe spatio-temporelle ?

— Jareth ? Egon ? Ils ne sont pas avec vous ?

Les autres se retournent, scrutent la nuit. Rien.

Un vrombissement de moteur déchire le silence. Un véhicule blanc, marqué de la barre bleue oblique de la police Magyar, surgit et se plante devant l’entrée du parc.

Viktór se place instinctivement devant les siens.

La portière s’ouvre. Un policier en uniforme descend et avance vers lui, bras écartés, visiblement soulagé.

— Viktór ! Putain, ça fait du bien de te voir en un seul morceau !

Le Hun se détend aussitôt. Il reconnaît son collègue. Un sourire fend son visage.

— Ça fait du bien de te voir aussi, László.

— Én is, a barátom ! Il fallait que je te trouve. Il y a du nouveau sur la tuerie de ce matin. Un témoin. Des détails que je ne m’explique pas. Comme tu étais introuvable, j’ai supposé que c’était lié à tes… affaires parallèles. Qu’est-ce qu’il se passe, Viktór ?

Mais Viktór n’a pas le temps de répondre.
Quelqu’un lui tapote l’épaule.

Il se retourne.

— Qui est-ce ?

Les yeux d’Aiday le fusillent.

Viktór jette un regard à ses compagnons, puis affiche un sourire qu’il veut rassurant.

— Je vous présente le lieutenant László Toth. Nous sommes de la même division… et il est mon complice. Il sait certaines choses. Sur nous. Sur… ce que nous sommes vraiment.

Personne ne réagit.

Tous se tournent vers Oktavius.

Le vieil homme s’avance lentement, observe le policier hongrois, puis tend la main.

— Oktavius. Enchanté, lieutenant Toth.

László, visiblement nerveux — comme un gendre rencontré trop tôt — s’apprête à serrer la main. Un mouvement derrière eux interrompt le geste.

Un homme en robe écarlate surgit de l’accès du temple, les mains levées.

Derrière lui, Garcia apparaît, soutenant Mandrin d’un bras, l’autre main armée pointée dans le dos de l’inconnu.

Ho-Jin se précipite.

— Egon ? Jareth ? Tu les as vus ?

Garcia dépose Mandrin avec précaution. Le jeune lieutenant gémit. Oktavius s’accroupit immédiatement pour l’examiner.

— Oui, ils sont encore en bas. Ils s’occupent de la folle furieuse qui fait tout péter.

Ho-Jin ferme les yeux un instant.

— Donc… ils sont vivants.

— Vivants ? Ça, j’en sais rien. Ils étaient aux prises avec un gugusse comme vous, déguisé en démon. Demandez à celui-là. C’est son pote.

Il secoue légèrement le revolver contre le dos de Samir.

Oktavius relève la tête.

— Qu’entendez-vous par “comme nous”, Capitaine ?

— Eh bien… il se transforme en bestiole après un grand flash lumineux. Et il se retrouve à poil en revenant humain. D’ailleurs vous, non. Vous devriez leur expliquer votre technique, docteur…

— Merci, Capitaine, pour votre sens aigu de l’observation. Vous avez vu cet individu se transformer ? En quoi, exactement ?

Garcia hésite. Tous les regards convergent vers lui.

— Euh… je ne suis pas sûr. Un renard… je crois.

Samir s’agite, paniqué.

— Oui ! Un renard ! Et il devient ombre ! Il emmène les gens qu’il touche ! Il m’a fait ça ! C’est un des leurs ! Les Grands Prêtres ! Ou les Syldraïnes ! C’est un monstre !

Silence.

Garcia appuie le canon contre la tempe du jeune Marocain.

— Ah, quand tu veux, tu parles. Et quoi d’autre, Monsieur l’otage des engeances démoniaques ?

Il plisse les yeux.

— C’est qui, ce type ? Parle.

— C’était Ferenc.

La voix du Loup tranche l’air.

Egon apparaît à l’ouverture du passage du temple, suivi de Jareth. D’un revers de main, il écarte les branches mortes qui dissimulent l’accès.

Ho-Jin, soulagé, se précipite vers lui et l’enlace.

— Putain… trop content de te voir en un seul morceau.

Autour d’eux, les guerriers restent figés.

— Ferenc ?! Mais… il est mort ! Il s’est pris une balle entre les deux yeux !

Viktór secoue la tête, incrédule.

— On ne survit pas à ça. Je n’ai jamais vu… Ou alors…

Un silence.

Oktavius achève la pensée, d’une voix calme :

— Alors nous sommes véritablement immortels.

Il marque une pause.

— Ce qui n’est peut-être pas une bonne nouvelle… pour ceux qui rêvaient de redevenir humains.

Egon tourne vers lui un regard sombre.

— Attendez une minute.

Aiday avance d’un pas.

— Cela veut dire que Ferenc s’est joué de nous ? Qu’il est de mèche avec les Syldraïnes ? Ce type n’est qu’un sale traître !

Aiday serre les poings, les mâchoires crispées. Elle cherche presque quelque chose à frapper. Balázs pose doucement la main sur son épaule.

La guerrière Hun cède d’un coup. Elle se jette contre le torse massif de son mari et éclate en sanglots. Il referme ses bras autour d’elle, l’enveloppe comme un rempart vivant et dépose un baiser sur le sommet de son crâne.

Un raclement de gorge les ramène à la réalité.

Derrière eux, Jareth esquisse un sourire poli — trop poli — trahissant une gêne palpable.

Jareth s’éclaircit la gorge.

— Je comprends votre surprise. Et votre sentiment de trahison envers le Renard. Mais ma fille vient de disparaître. Encore. Nous devons la retrouver. Coûte que coûte.

Ho-Jin lâche Egon et fait un pas vers le prince syldraïne, prêt à l’enlacer lui aussi. Il se ravise en sentant les regards désapprobateurs.

Egon, lui, ne s’arrête pas. Malgré la guerre séculaire entre anges et démons, Jareth reste son ami. Il pose une main ferme sur son épaule.

— Je suis désolé. Et tu as raison. On doit retrouver Lisa.

Un peu à l’écart, Mandrin et Garcia observent la scène, assis sur le capot du véhicule magyar. Mandrin, galvanisé malgré la douleur, lance :

— Oui ! Allons sauver la Princesse Grenouille !

Un léger sourire passe sur le visage d’Egon.

— Oui, il faut la retrouver. Et vite. Mais pas pour elle.

Il marque une pause.

— Je ne m’inquiète pas pour Lisa. Elle est suffisamment puissante pour se défendre seule. Et quelque chose me dit que son “enlèvement” n’est qu’une mise en scène. Elle est derrière tout ça. Avec Ferenc.

Aiday relève brusquement la tête.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, le Loup ?

Viktór fronce les sourcils.

— Tu peux développer ?

Egon se redresse face à eux. Son expression s’est durcie.

— Vous pensez avoir échoué à sauver la gentille princesse des griffes des monstres ?

Il les fixe un à un.

— Et si c’était elle, le monstre ?

Le silence tombe.

— Egon… tu débloques.

La voix de Viktór est mal assurée.

— Tu ne vas pas croire ce que racontait le prisonnier au monastère. Il délirait.

— Tu crois ?

Egon soutient son regard.

— Tu as vu de quoi elle est capable. En un claquement de doigts, elle a réduit en cendres des Syldraïnes et des Grands Prêtres. Tu as entendu ce qu’elle a dit à son propre père. À propos de son peuple.

Il s’approche encore.

— Non, Viktór. Elle n’est pas une princesse fragile.

Il parle plus bas, presque gravement.

— Ce n’est pas pour elle que je m’inquiète. C’est pour nous.

Un battement.

– Nous venons peut-être de libérer l’équivalent d’une ogive nucléaire instable. Une arme consciente. Capable d’effacer toute vie sur cette planète.

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