Lundi
Arriver en retard, quand on est prof, ça craint. Surtout quand on est nouveau et que c'est le jour de la rentrée.
Je presse le pas et arrive devant la porte de ma nouvelle salle de classe. Les élèves de la troisième D se tiennent devant moi, dans un rang qui ne ressemble pas à un rang. Je les salue et m'excuse rapidement du retard, tout en étudiant du regard les adolescents. Je repère immédiatement les gentils, ceux qui me sourient, l'air anxieux. Il y a aussi les duos de meilleurs amies, celles qui, je le sens, ne s'arrêteront jamais de parler. Et puis, il y a les perturbateurs, avec qui je vais avoir du fil à retordre, qui sont déjà occupés à rire, de ce rire gras d'adolescent qui attire l'attention.
J'attrape le trousseau de clé de ma poche et dévérouille maladroitement la serrure. J'ouvre la porte et aussitôt les premiers élèves entrent dans la salle, avec un petit sourire en ma direction. Je perçois des bribes de conversations des pipelettes qui ne m'adressent même pas un regard. Les garçons du fond, eux, tentent de réprimer leur rire et de se tenir à peu près droit, mais chacun de leur geste semble n'être que du théâtre.
Lorsque la dernière élève, une fille très grande à lunettes, rentre dans la classe, je la suis et ferme la porte derrière moi.
Les adolescents se sont déjà placés par deux derrière leur bureau, appuyés contre le mur pour certains, bien droits pour d'autres.
Je pensais décider moi même de leurs places mais devant leurs airs confiants, je ne me sens pas de taille à les affronter.
— Bonjour à tous, je lance, un peu intimidé malgré moi. Je suis votre nouveau professeur de français, M. Wilson.
Au premier rang, deux jeune filles me sourient, l'air presque excité. L'une d'elle est de taille moyenne, avec des cheveux châtains qui tombent dans son dos et des yeux verts. Il y a quelque chose de touchant dans son regard, elle semble gentille, et simple. À côté d'elle se tient une jeune fille petite aux traits enfantins, et aux lunettes rondes. Je constate qu'elles l'une comme l'autre l'air adorables et souriantes. Je leur souris.
— Vous pouvez vous assoir, dis-je.
Des raclements de chaises éclatent de tous les côtés, des bavardages, des rires, mais je garde patience. Je suis curieux, à présent, de découvrir cette classe.
J'explique rapidement quelques points importants concernant le collège ; étant leur professeur principal, je suis chargé de distribuer les papiers à signer, le règlement intérieur, et un tas d'autres documents barbants.
Au bout de deux longues heures, la sonnerie retentit enfin. Les adolescents se précipitent vers la sortie avec une rapidité impressionante. Je songe que si je les laisse partir ainsi, ce cours ne m'aura rien apporté.
— Attendez, je m'écris en tentant de faire porter ma voix.
Les élèves s'arrêtent brutalement et me regardent avec impatience.
— Pour demain, vous m'écrirez une courte rédaction qui raconte votre plus beau souvenir.
La majorité des élèves soupirent, certains discrètement, d'autres bien au contraire. Les deux filles du premier rang ouvrent de grands yeux émerveillés. Elles semblent adorer l'idée, et je m'en réjouis.
— À demain ! Je lance en direction du couloir.
Bien sûr, pas de réponse. Je ravale mon énervement et me tourne vers les quelques élèves restant. Il y a les deux jeunes filles souriantes, ainsi qu'un garçon blond au fond de la classe qui s'affaire à ranger ses affaires. À côté de lui, un autre jeune homme plutôt grand avec des cheveux bruns et des yeux vert pâle l'attend impatiemment. Enfin, la jeune fille qui dépasse de deux têtes la normale traîne dans un coin, comme si elle ne voulait pas partir.
Je fais nerveusement jongler mes doigts sur mon bureau. J'attends qu'ils s'en aillent pour enfin me retrouver seul et respirer, mais les adolescents prennent tout leur temps.
— Allez, Léo ! Soupire le garçon brun. Dépêche-toi !
Le dénommé Léo parvient enfin à fermer son sac et se dirige lentement vers la sortie.
En passant, l'ami de Léo donne une légère claque sur la tête de la jeune fille aux lunettes rondes.
— Logan ! S'exclame t'elle.
Je m'apprête à agir, outré par ce geste, mais la jeune fille éclate de rire et lui flanque un violent coup de pied dans la cheville. Le jeune homme se tient la jambe, faignant la douleur en poussant des petits cris aigus. Je me mords la lèvre pour ne pas sourire. Décidément, les amitiés sont parfois surprenantes. Je surprend la jeune fille aux yeux verts esquisser un petit sourire en coin en direction du dénommé Logan.
Cette année va être croustillante, me dis-je pour moi-même.
— Au revoir, Monsieur, lance timidement Logan.
— Au revoir !
Les deux garçons sortent de la pièce et j'adresse un sourire aux filles du premier rang, qui marchent vers moi.
— Alors, comment vous appelez vous ? Je demande.
— Nina, répond la plus petite.
— Et moi, c'est Lou, ajoute son amie.
Je hoche la tête. En postulant pour le poste de professeur, je ne m'attendais pas à ce que les élèves tentent de m'aborder, de créer un lien avec moi.
— À demain ! Lance Lou avant de quitter la salle.
Son amie la suit immédiatement après m'avoir salué à son tour.
Ne reste dans la salle plus que la jeune fille très grande à lunettes. Elle ne semble pas vouloir me parler, elle traîne simplement des pieds, la mine ennuyée. Elle semble vide, triste, comme si sa vie n'avait aucun sens. Lorsqu'elle arrive enfin près de la porte, elle jette un petit regard vers moi, un regard qu'elle veut froid mais dans lequel j'aperçois une peur vive. La jeune fille part de la salle sans rien dire et je me précipite pour fermer la porte. Je me relâche enfin et pousse un long soupire. C'est ma première matinée de cours, et je me sens déjà épuisé. Curieux, aussi. Un peu inquiet. Je me lance le défi d'apprendre à connaître ces adolescents qui semblent si complexes.
Je range rapidement mes affaires dans mon petit sac à dos. J'ai prévu de passer m'acheter un repas a la boulangerie. Je n'ai pas envie de manger au self, avec tous les autres professeurs. J'étais toujours été quelqu'un d'un peu solitaire.
Je suis dans ma vingt sixième année, et mes amis me décrivent souvent comme un jeune homme au charme éclatant, même si je ne me vois en rien ainsi moi-même. Je suis de taille moyenne, mes cheveux châtains dorent par endroit, presque blonds. J'ai des yeux verts éclatants entourés d'assez longs cils. Ma peau est par endroits décorée de grains de beauté, sur ma paupière gauche, derrière l'oreille, également. Malgré la mode qui a changé depuis bien longtemps, j'aime porter des chemises à bretelles, qui me donnent un look de prof de français canon du vingtième siècle.
Je sors de ma salle et ferme la porte derrière moi. Je prie secrètement pour ne croiser personne dans les couloirs, cela m'éviterait de me ridiculiser.
Lorsque je sors du collège et arrive à ma voiture, je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. Je ne peux retenir un sourire en voyant la destinataire. Je décroche.
— Nico ? Dit la voix claire à l'autre bout du fil.
— Qu'est-ce qu'il se passe encore, Eléa ?
— J'ai la flemme de cuisiner, répond elle, viens me chercher, qu'on se fasse un petit fast food.
Je soupire. Je me mords la lèvre pour ne pas sourire et lui lance avec une voix que je veux ennuyée :
— Bon, j'arrive.
Je saute dans ma voiture et fonce jusqu'à chez elle. Je connais son adresse par cœur depuis toujours, normal, nous sommes meilleurs amis. Je gare ma petite voiture et l'attends. Au bout de quelques longues minutes, la porte de l'appartement s'ouvre et Eléa en sort, dans une jolie salopette en jean. Elle accourt et ouvre la portière pour venir s'assoir sur le siège passager, à côté de moi.
— Alors, cette première matinée ? Me demande t'elle avec un grand sourire.
Je lui explique en détail les deux heures passées dans mon nouveau collège, décrivant chaque élève et chaque phrase qui m'a fait rire. Éléa m'écoute attentivement, comme toujours, éclatant de rire de temps en temps. Nous arrivons bientôt devant une petite pizzeria d'où sort une incroyable odeur.
Éléa fronce les sourcils.
— On n'est jamais allés ici, fait-elle remarquer.
Je lui souris.
— Il n'est pas trop tard pour nous initier à la cuisine italienne. Je commence à en avoir marre, de la malbouffe américaine.
Éléa laisse échapper un petit rire qui fait se soulever doucement mon cœur.
Nous sortons tous les deux de la voiture et entrons dans la pizzeria. L'odeur est divine. Un homme vêtu d'un large tablier blanc nous salue. Éléa et moi nous asseyons à une petite table deux personnes, discrète, au fond de la pièce, et le pizzaiolo vient prendre notre commande.
Je parcours le menu des yeux. J'opte finalement pour une pizza aux truffes, qui me semble tout à fait exquise.
— Pff, aucune originalité, se moque Éléa. Je vais prendre une pizza à la raclette, s'il vous plaît.
Elle me lance un grand sourire et j'observe ses yeux l'espace d'un instant. Ils sont d'un bleu intense, magnifique. Des petites tâches de rousseur constellent son nez fin et ses joues roses, ses cheveux blonds sont réunis en un chignon mal fait, mais qui ne manque pas de me faire craquer.
Elle n'a pas changé, depuis toutes ces années, songé-je.
Nous mangeons nos pizzas en riant, nous racontant les anecdotes de notre journée.
— Donc tu penses que la petite intello sympa... Lou, est amoureuse du beau gosse timide ? Me lance Éléa avec un sourire en coin.
J'aquiesce, légèrement excité malgré moi.
— Il s'appelle Logan, d'après ce que j'ai entendu.
— Tu dois les caser ensemble. Met les à la même table, demain.
— Mais personne ne comprendra pourquoi je les change de place, et pas les autres. Je vais laisser les choses se faire, du moins pour l'instant.
Éléa termine sa pizza et se frotte les mains, faisant tomber des miettes sur la table.
Je jette un coup d'œil à ma montre.
— Ho ! Je reprends dans un quart d'heure !
Éléa ne peut s'empêcher de rire.
— C'est ta première journée et tu auras déjà été en retard deux fois.
Je la fusille du regard.
— Ce n'est pas drôle.
Elle s'exclaffe d'avantage. Elle attrape la fin de ma pizza et l'enfourner dans sa bouche. J'ouvre de grands yeux et elle hausse les épaules.
— De toutes façons, tu dois y aller. Tu n'aurais pas eu le temps de la manger.
Je fais semblant d'être vexé et elle éclate de rire, ce que je prend pour un petit triomphe.
Je me lève et me dirige vers la caisse.
— T'inquiètes, me lance Éléa, c'est moi qui paie !
Je la remercie et sors du magasin en trombe, conscient de mon retard, conscient aussi qu'il va me falloir l'éternité pour que son sourire s'efface enfin de mon esprit.

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