Mardi

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Je respire aussi fort que me le permettent mes poumons et serre doucement mes doigts autour de la poignée, puis j'ouvre la porte. Un vent frais vient me carresser le visage, et le soleil me dit salue timidement derrière les nuages. Je ferme la porte à clé derrière moi et me dirige vers ma voiture. Et puis non. Je vais prendre le métro, aujourd'hui. J'ai envie de marcher, sans trop savoir pourquoi.
Je descend donc les escaliers et me faufile dans le véhicule déjà bondé de monde. Je m'aggripe fermement à une barre de métal et laisse le métro partir en désequilibrant tous les passagers, mais moi j'ai l'habitude. Je reste bien droit, l'esprit ailleurs. J'ai hâte de lire les rédactions de mes élèves, celles qu'ils avaient à faire pour aujourd'hui.
Le métro s'arrête brusquement et je me glisse parmis les passagers jusqu'à enfin poser le pied sur le quai. Le métro repart et me laisse seul dans la tranquillité du sous-sol. Je monte les escaliers rapidement, refusant d'être en retard une troisième fois cette semaine.
Lorsque j'arrive dans la salle des professeurs pour déposer un sac dans mon casier, une voix chaude me surprend.
— Vous êtes nouveau ?
Je me tourne. Une femme d'une soixantaine d'années me regarde, un sourire bienveillant sur son visage.
— Oui, je répond simplement.
Je tente de lui sourire a mon tour mais je suis si peu à l'aise que je sens une gène s'installer entre nous. Pourtant, la femme me regarde avec douceur puis me souhaite bon courage avec mon prochain cours, avant de partir de la salle dans un sourire.
— Elle est adorable, lance un autre prof d'à peu près mon âge, pas loin de moi.
Je lui répond par un sourire maladroit. Il a une belle peau dorée, presque brune, et des yeux noirs pétillants.
— Moi, c'est Diego, me salut en me tendant une main que je serre timidement.
— Nicolas.
La sonnerie retentit et Diego me lance un sourire.
— Tu manges avec nous, ce midi ?
Je ne sais pas trop quoi dire. Au fond de moi, j'espérais manger avec Éléa, comme hier, mais d'un autre côté il faut que j'apprenne à être plus sociable.
— Oui, bien sûr, je répond.
Je sors de la salle des profs et marche jusqu'à la mienne, à l'étage. J'ai à peine le temps de m'installer derrière mon bureau que les élèves envahissent le couloir, passant leurs têtes dans la salle, impatients de rentrer. C'est la troisième D, celle dont je suis prof principal. Je leur fait un petit signe de tête pour leur indiquer qu'ils peuvent venir, et très vite la salle se remplit.
— Bonjour monsieur, me lance Lou avec un sourire.
Lorsque tout le monde est assis et que le silence s'installe enfin dans la pièce, je prends la parole.
— Bonjour à tous. J'aimerais que vous veniez uns par uns au tableau lire la rédaction que vous aviez à faire pour aujourd'hui sur votre plus beau souvenir.
La réaction des élèves n'est pas exactement comme j'imaginais. Ils semblent embêtés, presque gênés. Je me rends compte alors qu'ils ont sûrement raconté un souvenir personnel, et qu'ils n'ont pas envie que la classe entière l'entende.
— Seulement ceux qui veulent, j'ajoute doucement.
Les adolescents ne cachent pas leur soulagement.
— Qui veut venir ?
Le jeune homme dont je me souviens comme celui qui prenait tout son temps pour ranger ses affaires, Léo, lève la main. Je lui souris et lui indique qu'il peut y aller. Il se lève donc et se place devant le tableau, une feuille a la main.
— Mon plus beau souvenir était il y a quelques années. C'était une après midi ensoleillée, et mes parents m'avaient emmené dans un petit bar qui servait des cocktails délicieux. Je ne savais pas trop pourquoi ils m'emmenaient là, parce que d'habitude on restait toujours à la maison. Eux, ils n'arrêtaient pas de se sourire discrètement et de se murmurer des choses à l'oreille. Moi, je ne comprenais pas bien ce qu'il se passait. Et puis, là, ils l'ont dit d'un coup, mon père m'a pris les mains et ma mère a sortit : "Tu vas avoir une petite sœur". J'ai mis quelques minutes avant de me rendre compte de ce que ça voulait dire, car je n'y avait jamais pensé, mais j'étais super heureux, on a même pleuré de joie tous les trois. C'était vraiment un souvenir inoubliable.
Léo nous fait un grand sourire et esquisse une petite réverence, après quoi tout le monde applaudit, moi y compris.
Plusieurs élèves passent ensuite, racontant tous des souvenirs qui m'émeuent malgré moi. Nina parle de son père qui lui racontait des histoires lorsqu'elle était enfant, Lou, elle, raconte la fois où elle est partie en Grèce. Quelques autres elèves présentent leur rédaction, mais bientôt il n'y a plus de volontaire.
— Logan, dis-je, tu ne veux pas nous la lire ?
Le jeune homme se mord la lèvre, intimidé.
— Non, souffle t'il. C'est nul.
Je m'apprête à insister mais comprend qu'il n'est pas prêt. Il est juste timide.
— Et vous, monsieur ? Demande alors Logan.
Je fronce les sourcils.
— Moi ?
— Oui, lance Lou avec un sourire. C'est quoi votre plus beau souvenir, à vous ?
Je secoue doucement la tête en riant, déclinant la question, mais soudain je perçois une pointe de curiosité teinter sur chaque visage.
— S'il vous plaît, monsieur !
Je ferme une seconde les yeux pour ne pas montrer mon anxiété, puis leur sourit.
— Bon, d'accord.
Personne ne m'acclame, mais je vois un frisson d'excitation parcourir la classe.
Je prends une grande respiration. Je sais déjà quel souvenir je vais leur raconter, car c'est celui auquel je ne peux m'arrêter de penser, de rêver. Pourtant, je ne suis pas sûr de moi. Je commence d'une voix douce :
— C'était il y a dix ans, j'avais votre âge.
La curiosité est bien visible cette fois-ci, dans leurs yeux. Ils ne m'imaginent sûrement pas, moi, leur prof de français, avoir eu quinze ans un jour.
— Depuis tout petit, j'étais amoureux d'une fille, qui m'aimait elle aussi, et nous étions les meilleurs amis du monde. Nous avions l'habitude de nous retrouver le dimanche dans les champs autour de chez nous, nous courions dans les hautes herbes, parfois même nous restions allongés des heures durant, main dans la main, à rire de la vie.
Je sens mon cœur se serrer. Je ne sais même plus pourquoi je raconte ça à mes élèves, que je connais depuis deux jours, et ça me fait tout drôle d'en parler à voix haute. Je lève les yeux vers la classe. Les élèves me regardent avec des yeux ronds, étonnés, attendris pour certains. Même les garçons du fond ont les yeux qui pétillent. Personne ne s'attendait à ce que je leur parle de mon histoire d'amour étant enfant.
— Ce jour là, donc, c'était le jour de ses quinze ans. Je voulais lui faire une surprise inoubliable, qui resterait dans son cœur jusqu'à la fin de sa vie. Et j'ai eut une idée. Comme c'était dimanche, elle a accepté lorsque je lui ai demandé de me rejoindre sur la rive d'un lac voisin. Quand elle est arrivée, j'avais préparé pour nous deux une petite barque en bois qui appartenait à mon grand père. On s'est tout les deux assis dedans et j'ai ramé jusqu'à ce que la rive ne soit plus qu'un petit point à l'horizon. On était tous les deux, seuls, au milieu de nulle part, et on riait comme jamais. À un moment, elle m'a même poussé de la barque, et je suis tombé dans l'eau. Quand je suis remonté avec elle, j'étais trempé, mais je n'avais jamais eté aussi heureux de ma vie. On a fini par rejoindre la terre ferme. Lorsqu'on est rentrés chez moi, à la tombée de la nuit, mes parents nous ont hurlé qu'ils nous avaient cherchés partout et qu'ils s'étaient inquiétés, pourtant elle et moi on s'aimait, et ça suffisait à faire de nous les plus heureux du monde.
Il y a un long moment de silence. Je me fais force pour empêcher les larmes de couler, tandis que les souvenirs me reviennent un à un. Ses mains dans les miennes, son regard doux sur moi, son sourire qui me faisait craquer.
Personne ne parle. Les adolescents me regardent, dans un mélange d'incompréhension et d'émerveillement. Je regrette un peu de leur avoir parlé de quelque chose d'aussi intime. En fait, mon cœur a parlé sans vraiment que je le lui demande.
Soudain, la main de Lou se lève et brise ma bulle de nostalgie.
— Oui ? Soufflé-je doucement.
— Est ce que... Hésite t'elle. Vous êtes toujours ensemble ?
La question me prend de cours. Je ne m'attendais absolument pas à ce qu'ils veuillent en savoir plus. Mon cœur se serre et je lui souris tristement.
— Non.
C'est comme si la classe se réveillait soudainement. Les sourcils se froncent et des murmures de déception et d'indignation parcourent la salle.
— Pourquoi ? Demande alors un garçon du fond.
Je reste un instant bouche bée. Je ne vais quand même pas leur raconter toute ma vie. Pourtant, tout le monde semble aggripé à mes lèvres, attendant l'histoire. Je soupire.
— À seize ans, elle est partie emménager au Canada. Avant son départ, elle m'a promis de revenir me voir, et elle m'a dit qu'elle m'aimerait toujours, qu'elle penserait à moi chaque seconde. Je lui ai promis la même chose. Pourtant, pendant cinq longues années, je n'ai pas eu un seul signe qui me prouvait qu'elle était encore vivante. J'ai finit par penser qu'elle m'avait simplement oublié, qu'elle avait tourné la page, et c'était normal.
Les regards autour de moi se remplissent de tristesse, je jurerait même voir des larmes dans les yeux de certains.
— Pourtant, moi, je ne pouvais m'empêcher de penser à elle encore et encore, en me levant, en me couchant. Et puis un jour, alors que je me promenais dans la rue, je l'ai vu, là, à quelques mètres de moi, en train de marcher, et encore plus belle qu'avant.
Je perçois les corps qui s'avancent, se pressent contre leurs bureaux, comme pour mieux m'entendre. Leurs yeux sont grands ouverts, ils attendent la suite, happés par mon histoire.
— J'attendais, paralisé, je la reconnaissais, bien sûr, mais je n'osais rien faire, j'étais comme dans un rêve. Et alors elle s'est mise à courir et elle s'est jeté dans mes bras, manquant de me faire tomber par terre, en criant mon nom.
Un soupire de soulagement passe sur chaque visage, et les adolescents ne peuvent s'empêcher de sourire, heureux, émus.
Pourtant, je n'ai pas terminé.
— J'étais tellement aveuglé par l'amour et la joie que je ne me suis pas rendue compte immédiatement d'une chose : son regard avait changé. Lorsqu'elle me racontait des souvenirs, c'était toujours ceux de deux meilleurs amis. Elle semblait ne se rappeler en rien de notre histoire d'amour. Et moi, j'ai voulu lui demander pourquoi elle faisait comme il n'y avait jamais eu que de la amitié entre nous, mais je n'ai pas osé. Et c'est ça depuis plus de quinze ans, nous sommes meilleurs amis, et j'aime ça, mais je semble être le seul à me rappeler qu'au départ nous étions bien plus que ça.
Je reste silencieux. J'ai finis de raconter mon histoire, et je me sens vide à présent. Les adolescents semblent au contraire emplis d'une énergie nouvelle, une sorte de colère mais remplie d'espoir, comme s'ils voulaient agir pour réparer mon cœur brisé. Je ne prend pas la peine de répondre aux dizaines de questions des élèves, mais je finis par interroger Logan qui lève timidement la main.
— Comment s'appelle t'elle ? Demande-t-il.
Je respire profondément. Le simple fait de penser à son nom me donne envie de sourire et de pleurer à la fois.
— Éléa.

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