Vendredi
La semaine s'est déroulée d'une façon étonnement rapide. Les heures se sont enchaînées, si bien que j'ai du mal à croire que ce cours sera le dernier avant le week-end. Je jette un coup d'œil à mon emploi du temps. Je constate que j'ai la troisième D, ce qui m'arrache un sourire. Je l'aime bien, cette classe.
— Bonjour, je lance avec un sourire en ouvrant la porte.
Les adolescents de cette classe me regardent un peu différemment des autres. Ils me sourient comme si j'étais un des leurs, que je faisais partie de la même communauté qu'eux. C'est un sentiment que l'on a pas souvent, nous, les professeurs.
Je les autorise à s'asseoir et ferme la porte.
— Ouvrez vos manuels, page 146.
Ils obéissent, mais semblent préoccupés.
— Maïssa, peux tu lire le poème ?
Maïssa, c'est la grande à lunettes qui semble toujours triste. Elle grimace mais s'éxecute d'une voix monotone qui donne envie de dormir. Je finis par craquer et demande à Léo de la remplacer.
Le cours se déroule calmement, mais il me semble affreusement long. Les élèves ne sont pas vraiment là, ils semblent penser à quelque chose.
— Quelqu'un peut il lire la consigne de l'exercice trois ?
Quelques mains se lèvent. Lorsque j'aperçois que Kaïs, un perturbateur du fond de la salle, a lui aussi le bras levé, je me hâte de l'interroger. Kaïs, lire une consigne de son plein gré ? Je prend ça pour une victoire. Malheureusement, ce n' est pas exactement ça qu'il avait en tête.
— Pourquoi vous lui dites pas ?
Je fronce les sourcils.
— De quoi tu parles ? Je demande, inquiet.
— Éléa, lance t'il. Pourquoi vous lui dites pas que vous l'aimez ?
Je sens mon cœur battre a mille à l'heure. La classe entière me regarde avec satisfaction, comme si chacun avait envie de parler de ça depuis le début du cours.
Je secoue la tête.
— Ce... Ce n' est pas vos affaires, dis-je doucement.
Les élèves baissent un peu la tête, honteux, décus aussi. Pourtant, Nolan, le meilleur ami de Kaïs, prend la parole.
— Si ça se trouve, elle vous aime depuis le début mais elle croit que ce n'est plus réciproque.
Je sens tous les regards sur moi.
— Dites lui la vérité, m'sieur, lance quelq'un.
Je me masse doucement les tempes et regarde mes élèves uns par uns. Je me rends compte qu'ils essaient simplement de m'aider et qu'au fond... ils ont raison. Je prends une grande inspiration.
— Vous croyez ?
Ils hochent tous la tête, enthousiastes. Même Maïssa approuve timidement. Je ne peux retenir un petit sourire. Ils sont adorables.
— Bon, dans ce cas je vous dirai sa réponse lundi.
Toute la classe éclate de joie.
— Mais seulement si tout le monde participe aujourd'hui, ajoute-je.
Ils se calment immédiatement mais les sourires sont encore ancrés dans leurs visages. La fin du cours se déroule rapidement. Ils lèvent tous la main dès qu'ils en ont la possibilité, mêle les timides. À croire qu'ils ont vraiment envie de connaître la suite de mon histoire d'amour. Je sens toute fois une inquiétude serrer mon cœur. Et si elle me dit simplement non ? Ils seront déçus, j'en suis sûr.
La sonnerie retentit et la classe se vide. Comme toujours, Léo range ses affaires pendant que Logan l'attend, et que Lou regarde ce dernier avec un petit sourire.
— Bon courage, monsieur, me lance Léo.
Je comprends qu'il parle de ma déclaration à Éléa et sourit.
— Bon weekend !
Je me retrouve seul dans ma salle. Je me masse les tempes. Bien sûr, je pense à lui dire que je l'aime depuis la seconde où je l'ai revue, il y a seize ans, mais je n'avais jamais eu le courage nécéssaire. Cette fois-ci, c'est différent. Je ne suis pas seul. Le troisième D m'a redonné espoir. Ils semblent tous tellement sûrs qu'elle m'aime encore...
Je sors de la salle et ferme la porte à clé. En marchant vers ma voiture, j'apperçois Diego.
— Salut !
Il me sourit et me rejoins.
— C'est le weekend ! Lance t'il.
— Oui, enfin !
— Tu as des choses de prévues ? Me demande t'il.
Hors de question que je lui parle d'Éléa. Ça reste entre moi, elle, et la troisième D.
— Pas vraiment.
On termine la conversation rapidement, puis il me salut.
J'entre dans ma voiture et la démarre.
Lorsque j'ouvre la porte de chez moi, je constate qu'elle n'était pas fermée à clé. J'entre et la referme derrière moi. J'avance dans mon petit salon et marche jusqu'à ma chambre avec une seule envie : m'affaler sur mon lit et ne rien faire jusqu'à demain. Lorsque je pousse la porte de ma chambre, je me retiens de crier. Une énorme pile de vêtements est entassée sur mon lit. Je fronce les sourcils.
Soudain, une silhouette surgit derrière moi et manque de me faire faire une crise cardiaque.
— Éléa ! M'écrie-je en me laissant tomber sur le lit. Tu m'as fait peur.
Elle esquisse un grand sourire.
— Je voulais te faire une surprise, dit elle. Je nous ai préparé un goûter.
— Et c'est quoi, ça ? Je demande en pointant la pile de vêtements sur mon lit.
— Ho, j'ai fait un peu de shopping avant de venir. D'ailleurs, j'ai besoin que tu m'aides à choisir ma tenue pour demain soir.
Je fronce les sourcils.
— Pourquoi, qu'est-ce qui se passe demain soir ?
Son visage s'illumine.
— Je ne t'ai pas dit ? S'exclame t'elle. Théo m'a invité à dîner dans un resto de luxe !
Je sens ma gorge se nouer.
— Théo ?
Elle sourit et vient s'assoir à côté de moi.
— Tu sais, le mec que j'ai rencontré sur les réseaux. Il est trop, trop, craquant.
Mon cœur se serre tandis que je lui souris. Bien sûr. Ce ne serait pas drôle, sinon.
— Du coup, tu comprends, continue t'elle, il faut que je sois magnifique pour ce date.
Je me retiens de lui dire qu'elle n'a pas besoin de beaux vêtements ou de maquillage pour être magnifique.
Éléa attrape quelque chose dans le tas de vêtements.
— Regarde pas, s'écrie t'elle.
Je tourne le dos et patiente en fixant mes doigts pour empêcher les souvenirs de m'envahir. Pourtant, l'image de mes doigts attachant doucement les boutons de sa robe, quinze ans plus tôt, envahissent mon esprit.
— C'est bon, souffle Éléa.
Je me retourne lentement et mon cœur se soulève. Elle porte une sublime robe rouge qui couvre à peine la moitié de son corps, et s'accorde parfaitement au blond de ses cheveux lâchés.
— Tu aimes bien ?
Je me mords la lèvre pour ne pas sourire et hausse les épaules.
— Mouais. C'est pas trop mal. Un peu trop décolleté à mon goût.
Je vois qu'elle semble déçue, presque vexée, et je me haïs intérieurement. Pourquoi suis-je si froid ? C'est ma meilleure amie, non ?
— Bon, je vais essayer autre chose, souffle t'elle, les yeux baissés.
Mon cœur me hurle de la retenir et de lui dire à quel point je la trouve belle dans cette robe, comme dans chaque vêtement qu'elle a porté dans sa vie. Pourtant, je ne dis rien. Je repense à mes élèves qui voulaient que je lui dise la vérité. Comment ai-je pu croire une seconde que j'en aurai le courage ?
Elle finit par opter pour une jolie robe bleu nuit, puis remet ses vêtements normaux et soupire.
— Bon, on va goûter.
Nous marchons tous les deux jusqu'à ma cuisine et je m'assieds, la tête dans les mains. Éléa pose sur la table un magnifique gâteau au chocolat et rempli de crème avec nos initiales dessinées en caramel dessus.
En temps normal, j'aurais sauté dessus. On ne trouve pas plus gourmand que moi. Pourtant, cette fois, le cœur n'y est pas.
Éléa s'assied en face de moi et me sourit.
— Qu'est-ce qui se passe , Nico ? Me demande t'elle doucement. Tu n'as pas l'air bien.
Elle attrape tendrement ma main dans ses doigts fins, et je frissone tandis que mon cœur se serre. Je retire ma main et me lève. Je n'ai pas le courage de la regarder en face.
— Ça va, lui dis-je, tout va bien.
Elle se lève et s'approche de moi. Je jette un petit coup d'œil vers elle. Une moustache de crème est dessinée sur son visage. Elle est absolument craquante, ce qui me fait baisser les yeux d'avantage.
— Allez ! S'écrie t'elle. Ça te fait toujours, d'habitude.
Soudain, la porte s'ouvre en grand. Éléa s'empresse d'essuyer sa moustache en riant. Steven déboule dans la cuisine.
— Ey, mec.
Il me donne une grande tape dans le dos et enlève ses chaussures en les faisant voler dans la pièce.
Steven, c'est mon colocataire. Au fond de moi, je l'adore, même si il faut dire que vivre avec lui est un véritable enfer.
Il commence à partir mais se retourne.
— Tu ramènes des jolies filles, maintenant ?
Je suis certain que mes joues virent rouge tomate et je me promet de poursuivre Steven dans toute la maison, plus tard.
— Steve, dis-je.
Éléa éclate de rire.
— Je te l'ai déja un million de fois, mais je suis la meilleure amie de Nico.
Il nous fait un clin d'œil.
— Mais oui.
Steven fait cette blague littéralement à chaque fois qu'il me voit avec Éléa. Ça fait partie des choses qui me donnent envie de lui envoyer ma brosse à dents à la figure, quelques fois.
— Bon, je vous laisse, les tourtereaux, s'exclame t'il avant de partir de la pièce.
Je croise le regard d'Éléa et lève les yeux au ciel tandis qu'elle s'exclaffe.
— Je vais y aller, dit elle en tentant de calmer son rire. Je te raconterai mon date en détail, ne t'inquiètes pas.
Elle enfile son manteau et ouvre la porte.
— Attend ! Je m'écris.
Elle se retourne et esquisse un sourire tendre.
— Oui ?
Je secoue la tête. J'ai mille pensées à l'esprit, et tout se bouscule, me donnant le vertige.
— Non, laisse tomber.
Éléa me salut et ferme la porte derrière elle. J'entends ses pas dans l'escalier, et je soupire. Je ne comprends pas ce qui m'arrive.
Je tourne la tête et aperçois son gâteau sur la table. Elle l'a oublié. Je m'affale sur une chaise et me coupe une large tranche que je fourre dans ma bouche, salissant mon visage et mes mains de miettes collantes.

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