Chapitre 1

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Les doigts d’Ariane tremblaient alors qu’elle tentait de se concentrer sur sa broderie. Elle sursautait à chaque explosion de magie, à chaque cri, à chaque bruit de pas qui semblaient s’approcher de son aile du palais. Une heure s’était écoulée depuis que son père l’avait confinée dans ses appartements pour sa sécurité, mais elle commençait à se demander si les gardes étaient capables d’assurer cette dernière.

Elle se piqua à la main pour la sixième fois en poussant un petit cri, les murs de sa chambre ébranlés par une déflagration plus forte que les autres provenant du rez-de-chaussée. Les sourcils froncés, la boule au ventre, Ariane suça la goutte du sang qui perlait.

Comment la situation avait-elle pu dégénérer à ce point ? Certes, les prix des artéfacts de Pactes avaient encore augmenté, mais la famille royale n’était pas responsable des décisions prises par le Congrès… Alors pourquoi les manifestants s’étaient-ils attaqués au palais ?

Ariane songea qu’il représentait une cible évidente, directement placée sur le passage des révoltés, plus accessible que le Congrès. L’intrusion n’avait probablement pas été planifiée, elle semblait être le produit de la colère d’une foule incontrôlable. L’injustice de la situation donnait envie à la jeune femme de hurler dans son oreiller. Qu’avait-elle fait pour mériter ça ? Elle lâcha son ouvrage et s’approcha précautionneusement d’une fenêtre.

En bas, les victimes de la milice d’État s’effondraient en masse aux portes du bâtiment, tandis que certains parvenaient à s’introduire par une fenêtre ou une entrée de service, poussés par leurs camarades, avant d’être abattus par les gardes une fois à l’intérieur du palais.

Le chaos était ponctué d’éclats de lumière bleutée indiquant l’utilisation de sorts magiques de Pactes qui venaient se ficher telles des lames mortelles dans la chair des manifestants. L’un d’eux leva les yeux vers elle, et la haine pure dans son regard la pétrifia. Elle n’avait jamais vu une telle rage sur un visage humain.

Alors que le temps semblait suspendu entre eux, il fut touché par un sort et bascula en avant, face contre terre. Ariane frissonna et s’éloigna précipitamment de cette vision d’horreur. Elle s’efforça de ne pas penser à ce que l’homme aurait pu lui faire si elle s’était trouvée seule face à lui. À la place, elle se demanda comment on pouvait en venir à ressentir une colère si intense.

Ariane avait conscience d’être privilégiée, d’avoir grandi dans un cocon protégé du monde extérieur, mais elle ne saisissait pas la détresse de ceux qui participaient à l’émeute. Après tout, les Pactes existaient pour protéger le peuple des catastrophes engendrées par l’utilisation de la magie à l’état sauvage. Sans ceux-ci, la population serait sans cesse exposée à des drames, comme dans les autres pays du monde, qui ne régulaient pas l’utilisation de la magie.

Le système n’était peut-être pas parfait, puisque seuls les plus riches avaient accès à la magie grâce aux Pactes, mais il protégeait tout le monde. La princesse pouvait comprendre la jalousie des plus pauvres, mais pourquoi voulaient-ils s’en prendre à elle et à sa famille, quitte à perdre la vie ? Elle n’était pas responsable de la misère du monde.

Dans un soupir, elle se rassit sur son lit et songea un instant à reprendre sa broderie, puis la mit de côté, constatant qu’elle était tachée par une trace de sang. De toute façon, elle n’avait plus le cœur à faire comme si de rien n’était.

Elle s’allongea et fixa le plafond en écoutant attentivement tous les sons qui provenaient des combats. Le temps passa, et les cris commencèrent à se faire moins nombreux. Soulagée, Ariane se leva pour tenter une sortie afin d’en savoir plus sur la situation, quand elle entendit des pas mal assurés dans le couloir, ce qui n’était pas arrivé depuis le début de l’émeute. On venait probablement la tenir au courant.

Rassurée, elle ouvrit la porte… et n’eut pas le temps de réagir quand un homme la poussa à l’intérieur avant de refermer la porte derrière lui, haletant, sa main ensanglantée se pressant les côtes droites.

Le premier réflexe d’Ariane fut de pousser un cri, un hurlement de terreur pur qui resta malgré tout coincé dans sa gorge en croisant le regard de l’homme : cette fois, ce n’était pas de la haine qu’elle perçut, mais une supplication muette mêlée d’une certaine douceur. Manifestement, cet homme s’était engouffré ici pour échapper à la mort.

Mais la princesse se secoua, retrouvant son indignation : il ne fallait pas attaquer le palais royal de prime abord ! Elle s’apprêtait à sortir pour alerter les gardes qu’elle entendait approcher dans le couloir, mais un murmure l’en empêcha.

— S’il vous plaît…

La voix était calme, presque un souffle.

Ariane se redressa de toute sa hauteur.

— Vous savez qui je suis ?

— Je le devine…

Il baissa la tête en signe de respect involontaire, à moins que ce ne soit de la soumission, ou encore le signe d’une douleur difficile à contenir… Ainsi, il s’était réfugié ici par hasard, et il ne manifestait aucune intention de s’en prendre à elle. Si elle le livrait au garde, elle aurait sa mort sur la conscience, même si c’était lui qui s’était mis dans cette situation.

Soudain, on frappa à la porte. Les yeux de l’homme s’écarquillèrent.

— Tout va bien, Votre Altesse ?

Celle-ci répondit sans réfléchir, comme si elle avait peur d’être grondée si on la découvrait avec un ennemi dans sa chambre.

— Aucun problème !

L’homme entrouvrit la bouche, interloqué. Il ne s’attendait visiblement pas à ce qu’elle le couvre. Ariane et lui écoutèrent le garde s’éloigner, puis ils se jaugèrent l’un l’autre un moment sans rien dire.

Il devait avoir à peu près son âge, la vingtaine, mais c’était la seule similitude entre eux. Mal rasé, les cheveux hirsutes, il était vêtu d’un simple gilet lacé sur une tunique de lin trouée à certains endroits, d’une culotte avec des bas et de chaussures en tissu qui auraient bien besoin d’être rapiécées.

Ariane baissa les yeux sur sa propre robe luxueuse à corsage allongé et jupe ample, puis déglutit difficilement, souhaitant secrètement que le garde revienne pour faire disparaître cet intrus gênant.

Elle se sentit coupable d’avoir eu cette pensée quand l’homme gémit et chancela, se rattrapant de justesse au dossier de la chaise qui se trouvait dans le coin de la pièce. Il perdait beaucoup de sang et semblait tellement mal en point qu’elle eut soudain peur qu’il meure ici même, dans sa chambre.

Paniquée à cette idée, elle fouilla dans le tiroir de sa coiffeuse et en sortit un collier en argent serti de lapis-lazulis. Elle hésita une seconde (Et si l’homme l’attaquait dès qu’il serait en état de le faire ?), puis elle l’aida à s’asseoir, car il tournait déjà de l’œil. Ariane passa le collier à son cou et souffla en fermant les yeux. Elle rassemblait toute sa concentration, toute sa volonté.

Elle perçut une sensation de froid au niveau du collier, sensation qu’elle incita à descendre dans son bras droit, puis dans sa main. Elle ouvrit les yeux. Une légère lueur bleue luisait dans sa paume, mais elle fronça les sourcils en pensant à la quantité de sang que l’homme perdait. Ce ne serait pas suffisant.

Ariane souffla encore et imagina le flux de magie continuer de passer du collier à sa main droite. Au bout d’un moment, la lueur devenue boule de lumière cessa de grandir. Elle venait d’épuiser l’artéfact… Mais ce n’était pas le moment d’y penser.

Elle se tourna vers l’homme.

— Retirez votre main, je vais refermer la plaie. Ce sera sans douleur, je crois, juste froid. J’ai besoin de voir… Vous pouvez soulever votre tunique ?

Il s’exécuta et elle s’efforça de ne pas montrer son malaise. Leur proximité physique, l’odeur âcre qui se dégageait de lui, et cette peau dénudée, ensanglantée, lui donnaient vaguement envie de vomir.

Se concentrant à nouveau sur la boule de magie dans sa main droite, elle l’appliqua délicatement sur la plaie en se répétant mentalement le mot « guérison ».

L’effet fut immédiat : la chair de l’homme, là où elle était meurtrie, sembla absorber la boule, la lumière s’intensifia un instant et la plaie prit l’aspect d’une blessure presque cicatrisée, recouverte d’une croûte blanchâtre, comme gelée.

L’homme s’examina en touchant la lésion du bout des doigts, puis leva des yeux ronds vers la princesse.

— Merci… Vous avez dû dépenser beaucoup d’énergie magique. Je vous suis redevable.

Ses traits se durcirent tandis que son regard descendait vers le collier. Ariane avait conscience qu’un tel artéfact, non seulement réceptacle d’une source de magie puissante, régulée par un Pacte, mais aussi bijou élégant conçu pour correspondre à la mode Firenzienne, devait coûter une fortune. Elle ne savait pas quelle somme exactement, puisqu’il s’agissait d’un cadeau que son père lui avait offert pour fêter ses dix-huit ans.

Rougissante, la princesse porta la main à son cou et recula d’un pas. Elle prit la parole surtout pour se donner une contenance :

— Comment vous appelez-vous ?

— Matteo.

Il soupira.

— Vous savez, dans ma famille, on n’a pas d’artéfacts.

— Aucun ? Mais… Comment vous faites ?

La voix d’Ariane était montée dans les aigus, davantage que ce qu’elle aurait voulu. Matteo eut un petit rire nerveux, puis il haussa les épaules.

— On se débrouille. Mais vous avez l’air étonnée… Vous ne savez donc pas que les gens à la campagne vivent sans magie ?

La princesse fronça les sourcils.

— Si, si… On a déjà dû me le dire…

— Mais ça restait abstrait, pour vous, hein ? Eh ben voilà, la colère du peuple est venue jusqu’à vous !

Le jeune homme ricana. Il se tenait calmement assis sur sa chaise, sans manifester la moindre intention belliqueuse. Toutefois, Ariane recula encore un peu, jusqu’à se trouver à côté de la fenêtre. Elle jeta un œil à l’extérieur. La foule s’était dispersée, il ne restait devant les portes du palais que des corps inertes.

— À quel prix ? souffla Ariane.

Le visage de Matteo s’assombrit. Après un lourd silence, il s’exprima d’une voix un peu plus rauque.

— J’ai perdu ma mère jeune. En quelques jours de fièvre, c’était fini. Si on avait eu un artéfact, même un faible, on aurait pu la sauver. Et je connais des tas de gens qui pourraient vous raconter une histoire du même genre. Avoir accès à la magie, ce n’est pas un caprice. C’est une question de vie ou de mort.

Matteo laissa peser ces mots sur son interlocutrice, puis reprit avec plus de fougue :

— Tout ce qu’on demande, c’est une baisse des prix. Ou au moins, qu’ils cessent d’augmenter !

— Mais pourquoi vous attaquer au palais royal ?! Ça n’a aucun sens ! gémit Ariane. Nous n’y pouvons rien… Qui plus est, avec la complexité des Pactes, le temps que ça demande et les Mages qu’il faut rémunérer, sans parler des sources de magie qu’il faut protéger, c’est normal que les prix soient élevés.

— Les Pactes étaient censés bénéficier à tous !

— Mais c’est le cas ! Sans eux, nous serions en proie à toutes sortes de drames dont vous n’avez sûrement pas idée. J’ai étudié l’histoire du Firenza, et je suis au courant des catastrophes qui ont lieu partout dans le monde où la magie est utilisée à l’état sauvage, sans être régulée par les Pactes. Croyez-moi, ce n’est pas ce que vous voulez. Ne soyez pas ingrats…

Matteo se leva, et Ariane serra les poings sur sa robe.

— Ingrats ? Alors quoi, on devrait remercier le Congrès de laisser la situation s’envenimer ? On devrait continuer d’admirer votre famille juste parce qu’elle a accepté de se retirer du pouvoir politique au moment où elle n’était plus capable de gérer la situation du pays ? Et vos privilèges, votre richesse, vous croyez qu’ils viennent d’où ? Si la monarchie a accepté de céder son pouvoir, ce n’est pas par bonté, mais parce que seul le Congrès avait la solution ! Les Pactes !

La princesse recula et heurta sa commode. Matteo soupira et se rassit doucement. Il reprit sur un ton maîtrisé :

— Les anciens se souviennent d’un monde où les sources de magie étaient accessibles à tous et où chacun avait une chance de tirer son épingle du jeu. Ma famille n’a pas toujours vécu du travail de la terre. Mon grand-père était orfèvre. Il fabriquait des bijoux-réceptacles que les gens allaient charger aux sources. C'était un artisanat prospère. Quand les Pactes ont été instaurés, la milice a détruit son atelier et confisqué tous ses stocks. Du jour au lendemain, il n'avait plus rien.

Ariane baissa les yeux, affichant une mine désolée.

— Je ne voulais pas vous blesser…

Il haussa les épaules.

— De toute façon, je ne sais même pas pourquoi je vous raconte ça, dit-il avant de rire dans sa barbe. Je n’ai rien à faire là… Je pense que je devrais tenter de sortir. Il commence à faire nuit, les gardes doivent être occupés à ramasser les cadavres…

La posture de la princesse se fit légèrement moins raide.

— Vous savez par où passer ? demanda-t-elle.

— Par où je suis arrivé, j’imagine…

— Non, c’est trop risqué. Je vais vous faire un plan, vous devriez sortir par l’escalier de service. Il débouche sur une porte qui donne directement sur l’extérieur.

Ariane prit une feuille dans son secrétaire et entreprit de tracer à la plume un plan de l’étage, indiquant par des flèches le chemin à emprunter.

— Merci… Votre majesté.

Matteo inclina respectueusement la tête et Ariane leva une main devant sa bouche pour cacher son sourire. Il se leva et écarta légèrement les bras de ses hanches en disant « Bon… »

— Bon courage, s’empressa de dire la princesse.

Et Mattéo tourna la poignée. Il passa la tête dans le couloir pour vérifier que la voie était libre, leva le pouce en direction d’Ariane, puis sortit.

Elle écouta ses pas s’éloigner, prendre le couloir de droite… Le couloir de droite ?! Mais il donnait sur…

La princesse sortit telle une flèche, et courut vers Mattéo, mais il était trop tard. Comme au ralenti, elle le vit s’effondrer sur le sol, frappé par un sort qui l’avait atteint en pleine poitrine.

Des éclats de voix se firent entendre, mais Ariane les ignora. Elle s’agenouilla auprès du jeune homme, qui luttait pour rester conscient. Il retira laborieusement une chaîne qu’il gardait cachée sous sa tunique, et à laquelle était attachée une chevalière représentant des armoiries qu’Ariane ne reconnut pas. Il glissa le bijou dans sa main.

— Pour mes parents… À Pluivière… Rendez-leur en main propre… S’il… vous… plaît.

La princesse sentit qu’on la relevait.

— Votre Altesse !

Elle détourna enfin les yeux de Mattéo. Le garde qui la tenait par les épaules la fixait, les sourcils froncés par l’inquiétude.

— Vous allez bien ?

— Oui… Je… Je sortais de ma chambre quand j’ai entendu du bruit…

— Il ne fallait pas sortir, Votre Altesse ! Mais je pense que cette vermine était le dernier à rôder dans les parages. Il s’était bien caché, le rat.

Ariane déglutit difficilement. Elle ne put s’empêcher de jeter un nouveau coup d’œil à Mattéo, qui gisait dans une mare de sang, la bouche et les yeux ouverts sur une dimension qui n’était plus celle de la princesse.

— Retournez dans votre chambre, je pense que le dîner sera servi plus tard, ce soir…

Ariane cligna des yeux. Le dîner ? Ce brusque retour à une réalité si banale la prit de court. Elle s’exécuta pourtant, serrant dans sa main la chevalière de Mattéo.

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