Chapitre 2

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— Aïe !

Ariane venait de marcher sur le pied de son professeur de danse pour la troisième fois d’affilée.

— Bon, la séance est terminée. Je ne sais pas ce que vous avez aujourd’hui, mais vous êtes ailleurs. La prochaine fois, laissez vos soucis à la porte !

— Désolée, souffla la jeune femme sans faire mine de le retenir.

Depuis l’émeute, elle avait l’impression de traverser les jours comme un fantôme, comme si une part d’elle-même était morte avec Matteo, ce jour-là.

La princesse regarda son professeur sortir de la grande salle de bal, puis s’assit dans un fauteuil, les yeux dans le vide. Ce n’était pas la tapisserie grandiose décorant le mur d’en face qu’elle voyait, mais les images de son cauchemar, le même presque chaque nuit depuis une semaine, depuis que le chaos était entré dans sa vie.

Elle soignait Matteo avec son artefact, mais au lieu de cicatriser, sa plaie s’élargissait et il s’effondrait sur le sol tandis qu’elle tentait désespérément d’arrêter l’écoulement du sang avec ses mains nues et tremblantes.

En général, Ariane se réveillait sur cette vision en pleine nuit, en sueur et haletante. Deux fois, elle avait pleuré. Pourquoi cet homme la hantait-il à ce point ? Était-ce parce qu’elle n’avait pas accompli sa dernière volonté ? Elle frissonna, songeant à la chevalière rangée dans le même tiroir que le collier vidé de sa magie.

Il fallait qu’elle fasse quelque chose. Elle ne pouvait pas continuer à vivre ainsi, rongée par la culpabilité. Certes, elle aurait pu confier la chevalière à un coursier, mais elle n’avait pas osé. Matteo lui avait bien dit en main propre. Mais pourquoi ? Craignait-il simplement que la bague soit volée ? Ou voulait-il qu’elle rencontre sa famille pour leur raconter ses derniers instants ?

La jeune femme n’en saurait jamais rien, mais visiblement, garder la chevalière sans savoir quoi en faire la rendait folle. Et si elle y allait, à Pluvière ? En avait-elle le courage ? Elle devrait y aller seule. Une idée commença à germer dans son esprit.

Elle se leva tout à coup, soulagée de se décider enfin à agir. Fini d’être la victime des événements, confinée dans sa chambre et obligée de manger, de dormir, de danser, de broder, de chanter, de peindre comme si son monde n’avait pas entièrement basculé.

Quelques minutes plus tard, elle frappait au bureau du roi, son père.

— Entrez.

Elle s’exécuta promptement. La pièce était à l’image du souverain. Le moindre document, le moindre livre était parfaitement à sa place sur les étagères qui ornaient les murs. Aucun objet superficiel ne traînait sur l’imposante table qui trônait devant le roi. Il n’y avait dessus qu’un encrier et une plume, ainsi que la feuille sur laquelle il écrivait.

Dans un coin se trouvait un grand globe terrestre, objet précieux qui avait été conçu sur mesure, et sur le mur en face de la porte, on pouvait contempler un tableau au cadre doré représentant le roi et sa femme, avec, au premier plan, la petite Ariane de quatre ans qui jouait sur un cheval à bascule en bois.

L’homme aux tempes de plus en plus grisonnantes posa sa plume et se tint bien droit sur le dossier de sa chaise.

— Ma chère fille ! Quel bon vent t’amène ?

La princesse avança de quelques pas, les mains dans le dos, tâchant de se calquer sur l’allure noble de son père.

— Eh bien, j’ai une faveur à vous demander…

Les sourcils du roi se soulevèrent, puis il lui fit signe de poursuivre.

— Ces derniers temps, vous l’avez peut-être remarqué, je ne suis pas dans mon assiette. Et je ne peins plus, cela me manque terriblement. Je songeais qu’une escapade à la campagne me ferait du bien. J’aimerais emporter un chevalet et mon matériel et y passer la journée…

— Voilà qui est original. Mais après tout, tu es la meilleure juge de ce qui peut t’apaiser. J’ai bien conscience que tu es un peu… perturbée… depuis que ces forcenés nous ont attaqués. Quand veux-tu partir ? Il faut que je prévienne le chef de la garde, deux de ses hommes ne seraient pas trop.

— Oh, mais je comptais y aller seule. Je n’ai pas besoin qu’on me surveille comme une petite fille, et puis je serais beaucoup trop embarrassée de forcer deux gardes à se tenir à côté de moi sans bouger pendant des heures !

Le roi fronça les sourcils.

— Allons, c’est leur travail, ma chérie ! Tu iras escortée, ou tu n’iras pas.

Ariane se retint de taper du pied.

— Mais Père ! Je…

— Ma décision est prise.

— Dans ce cas, je n’irai pas.

— Soit. Je ne te savais pas capricieuse.

La jeune femme tourna les talons et ferma la porte sans la claquer, mais avec fermeté. Elle avait la gorge nouée. Son plan A avait échoué, comme elle s’en était douté… Mais elle avait quand même espéré. Désormais, elle allait devoir passer au plan B, beaucoup plus dangereux.

De retour dans sa chambre, Ariane s’obligea à passer le temps en lisant le recueil de poésie que sa mère lui avait recommandé. Elle aurait tout aussi bien pu lire une recette de cuisine tant la signification des mots et leur agencement lui passaient au-dessus de la tête. Elle n’avait qu’une hâte : que sa femme de chambre vienne la rejoindre comme tous les soirs pour s’occuper de sa toilette… Mais cette fois, même si elle aimait tant le moment où elles discutaient pendant qu’Ariane se faisait longuement coiffer avant d’aller se coucher, elle allait lui demander un énorme service, et elle espérait qu’elle aurait plus de succès qu’avec son père.

Le dîner se déroula comme si elle était figurante. Ses parents discutaient de mondanités. Elle fut exaspérée par les commentaires concernant le manque de goût de telle ou telle duchesse, le mariage précipité d’un couple de jeunes aristocrates, ou encore la nourriture fade qu’on avait osé présenter lors du dernier dîner mondain.

Le morceau de venaison qui baignait dans la sauce devant elle était tout sauf fade, mais c’était une vraie épreuve de mâcher et d’avaler, et de répéter l’opération suffisamment de fois pour ne pas attirer l’attention sur son manque d’appétit.

Enfin, elle se retira dans ses quartiers. Pauline ne tarda pas à frapper à la porte. La princesse s’empressa d’ouvrir et offrit un grand sourire à sa femme de chambre.

— Que je suis heureuse de te voir, Pauline !

Les fossettes de la domestique se creusèrent tandis qu’elle souriait à son tour. À peine plus âgée que la princesse, elles avaient noué une complicité toute naturelle. Le cœur d’Ariane se mit à battre plus fort. Leur amitié était-elle aussi forte que ce qu’elle imaginait ?

— C’est moi qui suis heureuse de vous voir si joyeuse, Votre Altesse ! répondit Pauline. Cela va faire une semaine qu’on ne vous a pas vu sourire. Tout le palais commençait à se faire du souci !

Le sourire d’Ariane se figea jusqu’à devenir une grimace.

— Oh non, j’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? s’inquiéta la femme de chambre.

La princesse lui prit les mains.

— Ce n’est pas ça, mais… Je crois avoir trouvé le moyen d’aller mieux. Et pour ça, je vais avoir besoin de ton aide…

— Bien sûr, tout ce que vous voudrez !

— Vraiment tout ? Serais-tu prête à m’aider à sortir du palais en douce, demain matin ?

Pauline fronça les sourcils et retira ses mains de celles d’Ariane.

— Mais pour aller où ?

— Eh bien, c’est un secret…

— Je n’aime pas ces cachotteries. Et vous savez très bien qu’il serait dangereux de sortir sans garde ! Je ne veux pas qu’il vous arrive malheur.

— Pauline… Je sais que je t’en demande beaucoup, mais il faut que je le fasse. Je t’expliquerai tout quand je serai rentrée, je te le promets !

La femme de chambre fit la moue, et Ariane tenta de ne pas montrer sa jubilation devant ce signe de faiblesse. Elle revint à l’attaque :

— Ça ne t’excite pas de m’aider à me déguiser en femme de chambre, comme dans les comédies ? Je suis sûre que ce sera drôle… Allez !

Pauline soupira et commença à déshabiller Ariane.

— Bon, c’est d’accord. Je vous prêterai l’une de mes tenues. Mais il faudra que vous ne croisiez aucun autre membre du personnel ! Et que ferez-vous une fois dehors, ainsi accoutrée ?

— Je prétendrai faire des courses pour ma maîtresse. Ne t’en fais pas pour moi !

Les gestes de Pauline se firent un peu plus saccadés qu’à l’accoutumée lorsqu’elle retira l’imposante robe de sa maîtresse. Elle manqua de déchirer une couture en tirant trop fort.

— C’est de la folie… finit-elle par dire.

Elle déplaça ensuite le bain au centre de la pièce puis le fit chauffer avec une lampe magique, un artéfact de Pacte usuel qui produisait de la chaleur bien que son utilisation produise la même sensation de froid que le collier d’Ariane.

Une fois que la princesse fut immergée, la tête hors de l’eau, Pauline entreprit de défaire sa coiffure élaborée.

— Si vous ne voulez pas vous faire repérer demain, il faudra que vous sortiez avant 9 h en prenant la porte de derrière, en passant par la cuisine. À cette heure-là, si vous prenez l’escalier principal, vous croiserez peut-être le jardinier une fois dehors, mais c’est tout.

Ariane s’enfonça un peu plus dans le confort de l’eau chaude, entre les mains délicates de sa servante.

— Merci, Pauline… Je ne sais pas ce que je ferais sans toi !

Après le bain, la femme de chambre sécha la princesse avec une serviette chauffée également avec la lampe magique, puis la coiffa longuement. Ariane ferma les yeux, bercée par la douce sensation des poils de sanglier de la brosse massant son cuir chevelu. C’était la première fois qu’elle se détendait vraiment depuis l’émeute. Elle allait enfin pouvoir rendre le bijou qui l’obsédait, et tout rentrerait dans l’ordre.

Prenant congé de sa femme de chambre qui semblait au contraire plus nerveuse que jamais, elle se coucha et s’endormit immédiatement.

Le lendemain, elle s’éveilla en sursaut en entendant trois petits coups frappés à la porte. Tout lui revint en mémoire, et elle fut prise de panique : comment avait-elle pu dormir tranquillement alors qu’elle s’apprêtait à trahir la confiance de son père, et à sortir seule dans un environnement peut-être hostile, où elle devrait se débrouiller sans son statut de princesse pour la protéger ?

Elle ouvrit la porte à Pauline, qui entra avec une de ses tenues entre les bras.

— Vite, enfilez-ça, le personnel de cuisine ne va pas tarder à descendre.

Ariane s’exécuta maladroitement. Heureusement, cette livrée était bien plus rapide à revêtir que ses lourdes tenues habituelles. Elle était très serrée au niveau de la taille et de la poitrine, car la princesse était plus en chair que Pauline, et le tissu était rêche, mais cela ferait l’affaire.

Elle se regarda dans le miroir, méconnaissable : une domestique quelconque, bien moins jolie que Pauline. Mais l’heure n’était pas à ce genre de considérations. Ses mains étaient moites, son cœur battait dans sa gorge. Elle n’était pas prête. Ariane se tourna vers son sa femme de chambre pour trouver du réconfort.

— Il est temps, Votre Altesse. Sauf si vous avez changé d’avis ? demanda-t-elle avoir une pointe d’espoir dans la voix, qui raffermit la volonté de la princesse.

— Non. J’y vais.

Elle sortir de la chambre. Personne dans le couloir. Tout était calme. Elle avança rapidement jusqu’à l’escalier de service, mais au moment de passer devant la chambre royale, elle entendit la poignée bouger. Elle accéléra le pas, dépassa la porte et l’entendit s’ouvrir. Elle pria pour qu’on la prenne pour Pauline et qu’on ne l’appelle pas.

Ariane descendit l’escalier et soupira de soulagement en constatant que son souhait avait été exaucé. Sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration rapide. Elle était presque essoufflée. Maintenant, la cuisine.

Elle était vide, comme l’avait prévu Pauline. Toutefois, elle entendit des pas en provenance du hall. Vite. Elle traversa la grande salle rapidement et ouvrit la porte qui donnait sur le jardin.

Là, elle baissa la tête pour ne pas être reconnue par les ouvriers et fit de grandes enjambées jusqu’au portail. Avant même de s’en rendre compte, elle se retrouva sur le trottoir, à l’extérieur du palais.

Là, elle fut happée par la rumeur de la rue qui s’agitait déjà. Les couleurs de l’aube repoussaient doucement l’obscurité nocturne, et l’air était ponctué d’éclats de voix, du roulement de quelques carrosses sur le pavé, et de bruits divers, comme ceux du déchargement de charrettes pleines de tissus devant le tailleur. Chacun vaquait à ses occupations, dans un ballet qui semblait avoir été répété des dizaines de fois.

Ariane frissonna : seule dans l’air frais de ce matin de printemps, elle avait l’impression que le monde l’ignorait complètement, tout en représentant une menace imminente. Pourtant, elle ne pouvait plus reculer, maintenant.

Elle se dirigea vers la taverne la plus proche, là où elle pourrait trouver une charrette pour l’emmener à Pluivière. Sur le chemin, elle fut surprise – et soulagée – de constater que personne ne prêtait attention à elle. Elle profita de cet anonymat pour mieux observer les alentours. Hormis la présence du tailleur, l’avenue où se situait le palais était surtout résidentielle. De grandes demeures se dissimulaient derrière des portails ouvragés.

Elle tourna à gauche au bout de l’avenue, dans une rue plus petite où les boutiques se firent plus nombreuses. Ariane examina les étals d’un chapelier, eut l’eau à la bouche en passant devant une boulangerie, et sa curiosité fut piquée devant la façade d’un apothicaire. Elle n’était jamais entrée dans ce genre de boutiques, car tout venait à elle. Et concernant les remèdes, elle n’en avait jamais besoin puisque sa famille possédait suffisamment d’artéfacts pour les dépenser en magie de soin, qui consommait beaucoup d’énergie magique.

Ariane, repensant à Mattéo et à son cauchemar, accéléra le pas et cessa de s’intéresser aux boutiques. Quelques minutes plus tard, elle arriva devant la taverne. Elle contourna le bâtiment pour trouver l’écurie, où elle s’adressa au premier palefrenier qu’elle trouva.

— Bonjour, j’aimerais me rendre à Pluivière afin d’acheter des légumes à la ferme, ma maîtresse pense que ce sont les meilleurs de la région. Y a-t-il une charrette qui parte bientôt dans cette direction ?

Le palefrenier la fixa avec des yeux ronds.

— Et comment ça s’fait que c’est une femme de chambre qui doit aller à la ferme ?

— Oh, l’apprentie de la cuisinière est malade, alors c’est à moi qu’on a confié la mission.

L’homme haussa les épaules.

— Ben… Y a une charrette qui vient d’arriver de Pluivière, c’est vrai qu’y z’ont les meilleurs radis du coin. Demandez au cocher, qu’est là-bas, s’il compte repartir bientôt.

— Merci beaucoup.

Ariane sentit le regard du palefrenier sur elle tandis qu’elle avançait vers le cocher. Celui-ci accrochait les chevaux au plateau de la charrette, comme s’il s’apprêtait à partir incessamment sous peu. Quand la princesse fut à sa hauteur, il lui jeta un regard en coin mais continua son travail. Ariane se racla la gorge.

— Bonjour, on m’a dit que vous veniez de Pluivière. Est-ce que vous vous apprêtez à faire le trajet du retour ?

Sans cesser de préparer l’attelage, le cocher lui répondit :

— Tout à fait, ma p’tite dame ! Vous voulez que j’vous y amène, c’est ça ?

— Oui ! Combien vous faut-il pour votre peine ?

— Pour ma peine ?

Le cocher éclata de rire.

— Pourquoi qu’vous parlez comme une dame ? Allez, grimpez, j’ai presque fini.

Ariane, rougissante, ne se fit pas prier. Elle eut bien du mal à se hisser sur la charrette, et une fois cela fait, elle se demanda comment s’asseoir pour ne pas avoir l’air trop guindée. De fait, elle ne s’était jamais assise à même le sol. Elle finit par poser ses fesses puis plier les genoux sur le côté.

Le cocher l’observa en soulevant un sourcil.

— Vous êtes un drôle d’oiseau, vous.

Ariane fit comme si elle n’avait pas entendu, et le cocher s’installa devant elle. Il s’empara des rênes, fit claquer sa langue, et les deux chevaux se mirent en route.

La princesse compris tout de suite que le trajet allait sembler long. Très long, se dit-elle en grimaçant. Elle était ballottée sur son séant qui encaissait les chocs. Ils traversèrent la ville pendant une heure, puis Ariane soupira de soulagement en voyant arriver la fin des pavés. Malheureusement, la route de terre battue s’avéra encore plus éprouvante. Les cahots étaient désormais imprévisibles, et plus importants que sur les pavés. Elle dut se tenir au bord de la charrette pour ne pas risquer de tomber.

Malgré l’inconfort du trajet, Ariane observa avec plaisir le changement du paysage. Elle qui aimait sincèrement les représentations picturales de la nature, elle n’avait que peu d’occasions de s’y aventurer. Une fois le dernier rempart de la ville dépassé, elle sentit sa poitrine se gonfler en admirant les champs à perte de vue sur sa droite, et les arbres épars qui se regroupaient en forêt sur sa gauche.

Une heure de plus passa, pendant laquelle ils traversèrent une petite ville et un grand village, puis ils arrivèrent enfin à Pluivière, où ils passèrent devant une église modeste, un cimetière et une boulangerie avant d’arriver à l’écurie de la taverne.

— Vous êtes arrivée à bon port, ma p’tite dame !

— Merci, répondit simplement Ariane. Elle commençait à intégrer que, pour passer inaperçu, mieux valait employer le moins de mots possible.

La princesse descendit en s’aidant de la main tendue du cocher, et elle alla directement à la taverne, où elle pourrait demander des renseignements sur la famille de Matteo. Elle arrivait dans la partie le plus floue de son plan : trouver les parents du jeune homme. Et si personne ne le connaissait ? Il ne devait pas y avoir tant de fermes que ça alentour…

Ariane entra dans le modeste bâtiment et fut immédiatement frappée par l’obscurité qui y régnait. Seulement deux fenêtres étroites laissaient passer un filet de lumière, et quelques bougies éclairaient faiblement les quelques tables occupées de la salle. La jeune femme avait l’habitude de l’éclairage magique du palais, qui permettait de voir comme en plein jour.

Elle s’avança vers une femme d’une quarantaine d’années, probablement la tenancière, qui débarrassait les restes de petit-déjeuner sur une table en bois. Celle-ci se tourna vers Ariane, une main sur sa hanche charnue.

— Que puis-je pour vous, mademoiselle ?

— Je cherche la ferme d’un certain Matteo…

— Ah, Matteo ! Vous devez parler du jeune Jaubert ?

— Euh… Oui ?

— Il est à 4 km au sud d’ici, ‘suffit de prendre la route des Fleurs.

Ariane lui adressa un sourire chaleureux.

— Merci !

La princesse, en sortant de l’auberge, eut la surprise de constater qu’une cliente l’avait suivie. Celle-ci referma la porte derrière elles et l’attrapa vigoureusement par le bras.

— Qu’est-ce que tu lui veux, à Matteo ?

Ariane sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine.

— On… On m’a dit qu’il vendait les meilleurs radis du coin, improvisa-t-elle.

— Matteo ne cultive pas de radis.

La femme renforça sa prise sur son bras. Ariane grimaça de douleur, tenta de se dégager, mais n’y parvint pas.

— Écoute-moi bien. Je suis la sœur de Matteo, et il n’est pas rentré hier soir. Je ne sais pas qui tu es, mais ça ne me dit rien de bon. Alors pas de bobards, ou tu risques de rentrer chez tes maîtres dans un sale état.

La princesse en était certaine : si elle mentait, la femme le devinerait, et elle sentait à sa poigne qu’elle mettrait alors sa menace à exécution. Mais pouvait-elle révéler qui elle était sans risque ? Elle jeta un coup d’œil alentour. Personne dans les parages.

— Alors ? s’impatienta la femme.

Ariane tenta de se libérer une dernière fois pour reprendre sa dignité.

— D’accord, mais lâchez-moi d’abord, ordonna-t-elle de sa voix la plus princière.

Sur le coup de l’étonnement, la femme desserra sa prise. Ariane en profita pour s’éloigner, lisser sa jupe et se redresser.

— Je vais vous dire la vérité, mais vous devez me promettre de ne la révéler à personne.

— Et pourquoi je ferais ça ?

— Parce que, si vous ne le faites pas, je vous ferai arrêter.

La femme hésita, visiblement impressionnée par l’aplomb soudain d’Ariane.

— Admettons.

— Promettez.

— Oui, oui, je promets.

Ariane prit une grande inspiration. Par quoi commencer ? Elle allait devoir lui annoncer deux nouvelles choquantes : non seulement son frère était mort, mais c’était la princesse elle-même qui venait le lui dire.

— Je sais que ça va vous paraître incroyable, mais je suis Ariane de Montaigu.

— Quoi, la princesse ?

La femme pouffa, mais Ariane continua de la fixer, plus sérieuse que jamais. L’autre perdit son hilarité.

— Je suis désolée… Votre frère est décédé lors d’une attaque contre le palais.

Le visage de la femme rougit brutalement et ses traits se transformèrent sous l’effet de la colère, et serra les poings.

— Qu’est-ce que tu racontes ?!

— Attendez ! cria Ariane en extirpant de sous sa livrée la chaîne à laquelle était attachée la chevalière. Vous reconnaissez ceci ?

La femme sursauta. Elle se décomposa, puis chuchota :

— Matteo…

Elle releva les yeux vers la princesse et l’examina attentivement. Ses traits se figèrent dans une expression glaciale.

— Si vous êtes vraiment Son Altesse, que faites-vous ici, seule, en tenue de femme de chambre ?

— Je… Je vais tout vous raconter… Mais il m’a demandé avant de mourir de ramener la bague à vos parents… Pouvez-vous me guider jusqu’à eux ?

Le silence qui suivit fut tellement long qu’Ariane se demanda si la femme, qui la regardait comme si elle ne la voyait pas, était en état de choc, incapable de répondre. Mais elle finit par le faire, la voix légèrement cassée :

— Suivez-moi. On en a pour une heure de marche, ça va aller ?

La princesse acquiesça, mais au fond, elle s’inquiétait : jamais elle n’avait eu à marcher aussi longtemps dans des chaussures en tissu, et elle craignait de s’abîmer les pieds. Mais elle ne voulait pas paraître fragile, aussi ravala-t-elle ses doutes.

La sœur de Matteo se mit en marche en direction du moulin qu’on pouvait apercevoir au loin. Elle avançait vite, et Ariane peinait à suivre son allure, elle qui était habituée à flâner dans les jardins du palais.

Avec l’effort, la princesse n’avait plus froid du tout. Elle se mit à transpirer dans sa tenue trop serrée, et sa gorge sèche lui donna rapidement envie d’étancher sa soif. Ensuite, comme elle l’avait craint, elle dû se retenir de réclamer une pause pour examiner ses pieds meurtris. Par ailleurs, ses cuisses qui frottaient l’une contre l’autre brûlaient.

Les seules paroles qui furent échangées pendant le trajet furent la question d’Ariane pour savoir si elles approchaient de leur destination et la réponse laconique de sa guide :

— Après le pont, on prendra le chemin à droite derrière la ligne d’arbres. Il mène à la ferme.

Ledit pont offrit une vision enchanteresse. Tout en pierres, il était partiellement couvert de lierre. Un petit ruisseau coulait en-dessous, produisant un son apaisant. Ariane songea que, dans une autre vie, elle aurait réellement pu venir ici pour peindre.

Elles prirent ensuite le chemin indiqué par la sœur de Matteo, et la ferme apparut au loin.

Il s’agissait d’une petite bâtisse délabrée, bien loin de ce qui venait à l’esprit d’Ariane lorsqu’elle imaginait une ferme. Il n’y avait que quelques poules en vue, pas d’étable ni même d’écurie. En revanche, des champs de blé s’étendaient derrière la maison. Dans la prairie fleurie qui se trouvait sur sa gauche, Ariane aperçut deux petites filles qui jouaient à se courir après.

Sa guide pressa le pas. Elle l’invita à la suivre par la porte d’entrée branlante. Une fois encore, Ariane dut plisser les yeux pour s’habituer à l’obscurité. Au moment où elle distingua une silhouette féminine sur une chaise dans un coin de la pièce, elle eut le souffle coupé par l’attaque violente venant de derrière qui la projeta au sol.

Une douleur lancinante dans sa hanche droite qui avait percuté la pierre la première, elle reprit une respiration hachée. Elle n’eut pas le temps de réagir que la sœur de Matteo se plaçait à califourchon sur elle et lui attrapait les deux poignets pour les bloquer.

— Maman, va chercher de la corde !

— Mon dieu, Ophélia, mais qu… ?!

— Je t’expliquerai après !

Ariane entendit du mouvement dans le coin de la pièce, puis aperçut une main qui tendait une grosse corde en chanvre à sa tortionnaire. Elle manqua de tourner de l’œil. Dans quoi s’était-elle fourrée ?

La dénommée Ophélia lui attacha les deux mains sans douceur et resta assise sur elle. Ariane tenta de défaire le nœud en bougeant ses bras, mais la corde frotta contre ses poignets en la blessant. Soudain, un éclat argenté attira toute son attention, et elle se figea. Elle sentit le froid d’une lame contre sa gorge.

— Bouge pas, princesse.

Ariane déglutit et sentit davantage la légère pression du couteau. Elle se tint immobile. Son cœur battait la chamade. Une envie d’uriner urgente l’assaillie.

Oh non, pas ça, pitié, pensa-t-elle en se retenant de toutes ses forces.

Ophélia releva la tête vers sa mère tout en maintenant le couteau en place.

— Je te présente Ariane de Montaigu.

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