Chapitre 3

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Ariane sanglotait sur sa paillasse, recroquevillée en position fœtale sous une couverture en laine rêche qu’on avait bien voulu lui laisser. Si elle se fiait au rythme des repas qu’on lui apportait, c’était le matin du troisième jour depuis qu’on l’avait enfermée dans ce grenier lugubre. Ici, l’odeur de poussière régnait sur une obscurité angoissante. Le froid, la nuit, faisait greloter Ariane.

Tout ce temps, elle n’avait fait que pleurer, dormir et manger. La princesse regrettait amèrement sa naïveté, sa trahison envers son père ainsi que d’avoir joué avec les sentiments de Pauline pour mener à bien sa quête absurde. Plus elle y pensait, plus elle songeait qu’elle s’était crue l’héroïne d’un quelconque roman épique, attirée par la promesse de l’aventure comme une enfant qui s’ennuie.

À l’abri dans son palais, elle avait cru pouvoir réaliser le noble dessein d’accomplir les dernières volontés d’un mourant. Mais elle s’était heurtée à la réalité. Personne ne la récompenserait pour son courage. Elle était punie pour son imprudence. En somme, tout était de sa faute.

Et sa première erreur avait été de ne pas avoir dénoncé Matteo lorsqu’il s’était introduit dans sa chambre. Après tout, il était mort, de toute façon. Il aurait mieux fallu que leur discussion n’ait jamais eu lieu.

Pourtant, quand ses larmes séchaient, pendant quelques minutes, Ariane conservait une petite voix dans sa tête qui lui disait qu’elle avait bien agi. Qu’elle avait fait ce qui était juste.

La jeune femme se redressa et cessa immédiatement de pleurer en entendant la porte s’ouvrir et des pas dans l’escalier. C’était l’heure du pain sec et du gruau sans saveur.

Comme à chaque fois, Ophélia apparut en haut des marches avec un plateau en fer sur lequel était disposé le menu habituel accompagné d’un pichet d’eau et d’un gobelet. Cette fois, après avoir déposé le repas à côté de la paillasse, elle regarda Ariane, hésitante.

— Alors ça y est, vous venez m’achever ? lança la princesse sur un ton qui se voulait effronté, mais qui sonna comme une supplique à cause de sa voix qui se brisa sur le dernier mot.

Ophélia soupira.

— Non… Nous n’avons pas l’intention de vous tuer.

— Alors libérez-moi ! Je ne vous dénoncerai pas…

— Trop tard, décréta-t-elle avant de s’asseoir sur la dernière marche. Mais faisons un marché, vous et moi.

Ariane n’était pas en mesure de refuser quoi que ce soit qui pourrait lui donner un avantage dans cette situation désespérée. Elle s’empressa de répondre :

— C’est-à-dire ?

— Si vous me racontez ce qui s’est passé avec Matteo, dans le moindre détail, je vous en dirai plus sur les raisons de votre enfermement.

La princesse aurait pu négocier, puisqu’elle avait un point de pression sur sa geôlière, mais la peur de tout faire capoter l’emporta.

— D’accord. Je vais vous dire tout ce dont je me souviens.

Elle commença par évoquer sa propre peur en entendant l’émeute s’attaquer au palais, puis le calme relatif qui lui avait fait ouvrir la porte, permettant à Matteo de s’introduire dans sa chambre. Ariane décrivit la blessure de celui-ci, raconta comment elle l’avait couvert quand un garde était passé par là. Elle expliqua ensuite comment elle l’avait soigné, sans pour autant préciser qu’elle avait vidé un artéfact de grande valeur pour ce faire.

Le moment de rapporter la conversation qu’ils avaient eue fut délicat, car elle ne se souvenait déjà plus des mots exacts, mais elle fit de son mieux pour retranscrire les idées avec fidélité.

Finalement, et ce fut le plus difficile, elle dut relater le départ de Matteo après qu’elle lui eut montré le plan, qu’il n’avait pas bien retenu, sûrement à cause de l’angoisse. Ariane tourna autour du pot pour décrire la façon dont il était mort, blessé par un sort mortel à la poitrine. Mais elle n’eut aucune hésitation lorsque vint le temps de répéter ses dernières paroles. Elles restaient gravées en elle.

« Pour mes parents… À Pluivière… Rendez-leur en main propre… S’il vous plaît. »

La princesse, consciente de l’impact qu’avait dû avoir son récit sur Ophélia, respecta son silence.

La sœur de Matteo se leva, et il sembla à Ariane que ses yeux brillaient dans le noir ambiant. Elle déclara d’une voix blanche :

— Je reviendrai m’acquitter de ma part du marché.

Puis elle descendit l’escalier et ferma la porte à clé, laissant la princesse seule à nouveau. Celle-ci poussa un cri de frustration, désespérée d’être à la merci du bon vouloir d’Ophélia. Elle n’avait aucun moyen de savoir quand sa geôlière reviendrait, ni même si elle reviendrait.

Ariane passa une main dans ses cheveux. Ils étaient poisseux, plaqués sur son crâne. Elle se dit qu’elle aurait tout donné à cet instant pour un bain suivi du brossage rituel par Pauline. Sa propre odeur l’incommodait, un mélange de sueur et de crasse. Son regard se porta sur le sceau qu’on lui avait confié le premier jour et qu’elle avait relégué à l’autre bout du grenier, là où les toiles d’araignées se faisaient plus nombreuses.

Une colère sourde s’empara d’elle : voilà à quoi était réduite la princesse du Firenza ! Si ses proches l’avaient vue dans cet état, ils ne l’auraient probablement pas reconnue. À cette pensée, son estomac, déjà mal en point à cause du régime qu’on lui imposait, se tordit. Reverrait-elle un jour ses parents ? Et la fidèle Pauline ? Avait-elle été renvoyée à cause d’elle ?

Rongée par l’angoisse, Ariane se rallongea sous sa couverture et fixa le plafond, qui laissait filtrer de très fins rais de lumière. Y avait-il un espoir qu’elle sorte vivante de ce grenier ? C’est ce qu’avait sous-entendu Ophélia, mais la princesse ne comprenait pas comment les choses pourraient ne pas tourner à la catastrophe.

Ressassant dans son esprit toutes les situations possibles et imaginables, elle finit par s’endormir, et le bruit de la clé dans la porte la réveilla. Déjà l’heure du déjeuner ? Ariane se redressa et vit Ophélia monter les escaliers sans plateau puis s’asseoir sur la dernière marche. Son cœur se mit à battre plus fort. Elle allait enfin savoir quel sort l’attendait.

— Matteo et moi, on fait partie d’un réseau de contestataires. Enfin, il en faisait partie. On se fait appeler « les Sauvages ». Ça vous dit quelque chose ?

Ariane fouilla dans sa mémoire mais ne trouva nulle trace d’un tel réseau qui aurait été mentionné par son père ou un noble lors d’un dîner mondain.

— Non, rien du tout.

— Pourtant, ce sont les Sauvages qui ont orchestré la manifestation qui a eu lieu dans l’avenue du palais. Et je peux vous dire qu’il n’était pas du tout prévu de s’y introduire.

Ophélia se passa une main sur le visage.

— Enfin bref, avec l’aide des Sauvages, j’ai réussi à revendiquer votre enlèvement sans me dévoiler, et nous avons promis au Congrès de vous libérer dès lors qu’ils auront accepté et mis en place nos conditions. À mon avis, on devrait pouvoir vous libérer d’ici quelques jours.

Ariane avala difficilement sa salive. Ella allait être libre… Mais elle devrait supporter encore plusieurs journées dans cet horrible endroit ? Il fallait qu’elle en sache davantage.

— Et quelles sont vos conditions ?

— Comme l’avait dit Matteo, nous voulons une baisse du prix des Pactes. Mais ce n’est pas tout. Nous exigeons de pouvoir accéder de nouveau à de petites sources de magie sauvage, et d’avoir l’autorisation de vendre et d’utiliser des réceptacles de faible puissance non régulés par Pactes.

Ariane fixa Ophélia, bouche bée. Jamais elle ne pourrait sortir d’ici. Le Congrès n’accepterait jamais de réintroduire la magie sauvage, même en petites quantités. Ce serait bien trop dangereux. L’instauration des Pactes était la raison même de l’existence du Congrès. La princesse passa sa langue sur ses lèvres sèches et répondit enfin :

— Ça ne fonctionnera pas. Vous êtes allés trop loin.

Mais Ophélia se contenta de sourire.

— Ce que vous ignorez, Votre Altesse, c’est que cette histoire de catastrophes liées à l’utilisation de la magie sauvage, c’est du flan. En tout cas, elles ne sont ni systématiques ni aussi importantes qu’ils aimeraient nous le faire croire.

Ariane fronça les sourcils. La sœur de Matteo prétendait qu’un complot à l’échelle nationale était orchestré par le conseil qui avait été élu par le peuple ? Ça ne tenait pas debout…

— Et que faites-vous des catastrophes qui ont lieu dans les pays non régulés par les Pactes ? lança Ariane.

— Pourquoi croyez-vous que nos frontières aient été autant renforcées après l’arrivée du Congrès au pouvoir ? Pour surveiller toutes les allées et venues de personnes qui pourraient être tentées de révéler la vérité…

La princesse ne put retenir son exclamation :

— Mais j’ai lu des tas de livres concernant ces catastrophes !

— Vos livres, ils datent tous des débuts de l’imprimerie, n’est-ce pas ? Donc ils ont moins de cinquante ans…

Ariane ne sut pas quoi répondre. Ophélia était persuadée de ce qu’elle avançait, et la princesse était à court d’arguments. Pourtant, elle ne croyait pas une seconde à un mensonge institutionnalisé de cette ampleur.

— Gardez espoir, Votre Altesse, c’est tout ce qui nous reste à nous aussi.

Sur ces mots, elle se leva et commença et descendre mais Ariane l’interrompit :

— Attendez ! Que ferez-vous s’ils refusent ?

Ophélia ne se retourna pas.

— Vous le savez très bien.

Quand elle fut dehors, un sanglot s’échappa de la princesse. Elle allait mourir ici. Ses pleurs redoublèrent quand elle se surprit à songer « j’espère que ce sera rapide ».

Le soir, quand l’heure du dîner vint, elle avait les yeux rougis et gonflés, mais secs. Une sorte de calme l’avait envahie, pas encore de la résignation mais une plutôt une détermination sage. Tout n’était pas encore perdu. Elle pouvait encore lutter pour sa vie. Elle sentait chez Ophélia une fragilité qu’elle pourrait peut-être exploiter en sa faveur.

Quand celle-ci arriva, Ariane était prête.

— Ophélia…

— Quoi ? demanda celle-ci avec méfiance.

— Vous ne pouvez pas faire ça…

— Oh mais c’est déjà fait. Il suffit de patienter, maintenant.

— Je veux dire, si votre plan échoue.

Ophélia soupira et s’installa à sa place habituelle.

— Je ne suis pas seule, dans cette histoire. Si on vous libérait quoi qu’il arrive, on n’aurait plus aucun moyen de pression et tout ça n’aurait servi à rien. Je vous en ai beaucoup dit hier, peut-être trop… Si je ne vous avais rien expliqué du tout, nous aurons dû nous cacher pour éviter les représailles. Mais maintenant, je vous fais confiance pour ne pas nous dénoncer quand vous retournerez au palais. Car j’en suis persuadée, le Congrès ne vous laissera pas moisir ici juste pour sauver un mensonge.

— Si vous voulez pouvoir me faire confiance, promettez-moi que vous me laisserez filer en cas d’échec. Sinon, je vous dénoncerai. Vous ne pouvez pas me tuer pour l’instant.

Ophélia marqua une pause.

— C’est vrai. Mais vous avez aidé mon frère alors qu’il s’était introduit dans votre chambre, en pleine insurrection. J’ai foi en votre jugement et en votre compassion. Même si vous n’y croyez pas encore.

La sœur de Matteo se leva et sortit. Ariane médita longuement ces paroles, le cœur serré. Ses bons sentiments pouvaient parfois prendre le pas sur la raison, mais au point où elle ne dénoncerait pas ceux qui lui avaient retiré toute dignité ? Pour un délire conspirationniste ? Non… N’est-ce pas ?

Comme le doute l’assaillait, Ariane redirigea ses pensées vers le plus important : sa survie. Elle avait une fois encore sentit une faille chez Ophélia. Un soupir qui marque l’épuisement, un acte de foi irrationnel… La princesse songea que sa geôlière pourrait très bien décider de la relâcher en prétendant auprès des Sauvages qu’elle s’était enfuie au moment de son exécution.

Cette lueur d’espoir l’aida à tenir pendant les deux jours qui suivirent, mais l’attitude d’Ophélia, désormais beaucoup plus fermée, finit par la décourager. Ariane recommença à pleurer sur son sort, et elle se surprit même à supplier qu’on la laisse se laver et qu’on lui amène des repas différents. Ophélia ne répondit pas.

Pourtant, la fois suivante, elle apporta une bassine d’eau froide avec un gant de toilette et du savon. Tandis qu’Ariane faisait sa toilette en grelotant, elle sentit une pointe d’optimisme renaître. Peut-être que le comportement d’Ophélia était justement un signe de faiblesse, il dénotait probablement un besoin de se protéger de l’humanité de la princesse, sans toutefois y parvenir.

Ce manège dura encore cinq jours. Cinq jours incroyablement longs, durant lesquels elle oscilla sans cette entre espoir et désespoir. Cinq jours durant lesquels Ophélia refusa de lui parler, faisant monter en elle une angoisse de plus en plus forte.

Il lui arrivait d’avoir la sensation de suffoquer, souvent pendant ses crises de larmes, mais aussi de manière subite à des moments où elle était calme.

À l’aube du sixième jour, elle fut réveillée par un grand fracas au rez-de-chaussée, comme si la porte avait été défoncée. Elle se redressa comme un ressort. Un cri aigu suivit, celui d’une fillette. Puis Ariane entendit des bruits de pas lourds.

— Où est la princesse ? demanda une voix d’homme d’un ton brusque.

— Dans… dans le grenier, lui répondit un autre homme, au timbre chevrotant.

Ariane se leva, et elle chancela. Elle avait passé les treize derniers jours assise ou allongée sur sa paillasse, ce qui avait eu pour effet d’atrophier ses muscles.

Lorsque la porte s’ouvrit à la volée, Ariane recula au fond du grenier. Malgré l’espoir qu’on soit enfin la délivrer, elle craignait que les Sauvages aient décidé d’envoyer des hommes impitoyables à la place d’Ophélie pour l’exécuter.

Mais c’est un milicien qui apparut en haut de l’escalier, dans sa tenue de cuir sombre mettant en valeur sa carrure imposante. Il s’efforça de parler doucement, comme s’il avait affaire à une biche apeurée.

— Votre Altesse ?

— Oui, souffla Ariane, le cœur au bord des lèvres.

— Venez avec moi, on va vous ramener au palais.

Une vague de chaleur déferla dans la poitrine de la princesse. Elle se précipita en avant, et s’arrêta net juste avant de se jeter dans les bras de l’homme. Il était temps qu’elle retrouve sa dignité.

Le milicien descendit les marches puis passa la porte après avoir vérifié que la voie était libre.

Ariane suivit. La scène qu’elle découvrit la figea sur place. Dans la grande pièce à vivre, quatre miliciens tenaient fermement chacune des deux fillettes, un homme plutôt jeune et un autre d’âge mur. L’une des petites pleurait, tandis que l’autre regardait Ariane avec des yeux ronds. Un cinquième milicien se tenait sur le pas de la porte, une grande lance pointée vers les deux hommes entravés.

Constatant que la princesse ne bougeait plus, le milicien qui était venu la chercher fit demi-tour. Il lui tendit la main avec douceur.

— Allez, il faut y aller.

Soudain honteuse qu’on se comporte avec elle comme avec une enfant, Ariane ignora le milicien et se dirigea vers la porte d’entrée. Une fois dehors, elle dut cligner des yeux plusieurs fois et mettre sa main en visière pour s’habituer à la lumière du jour.

Devant la ferme l’attendait un carrosse, symbole de faste incongru dans cette campagne misérable. Elle s’avançait vers sa libération quand elle entendit un chuintement suivi de cris qui l’incitèrent à se retourner.

Les miliciens étaient tous sortis, et celui qui tenait la lance venait de jeter un sort de feu à l’intérieur de la bâtisse. La charpente, visible depuis l’encadré de la porte, brûlait. Il relança un sort, et cette fois, Ariane vit les flammes sortir de l’arme pointée vers la maison. En entendant les cris se muer en supplications, la princesse porta la main à sa bouche à demi ouverte.

Des flammes magiques surgirent encore, puis encore, jusqu’à ce que les supplications deviennent des râles. Il ne resta plus finalement que le bruit du feu qui dévorait la bâtisse et celui du bois qui craquait avant de s’effondrer à l’intérieur.

Les miliciens retournèrent à leurs chevaux, tandis que le cocher du carrosse, en livrée, invitait Ariane à monter. Elle baissa lentement la main pour prendre celle que lui tendait le cocher et s’installa dans le véhicule, qui ne tarda pas à se mettre en route.

Jusqu’à ce que le carrosse tourne, la princesse garda les yeux rivés sur la ferme en feu. Et quand celle-ci eut disparut, malgré le vacarme produit par les roues sur la route accidentée, Ariane n’entendit plus que les supplications résonner dans sa tête.

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