Chapitre 16 ~ Âme blanche (7/7)
Je clignais des yeux et tentais de revenir à la réalité. La lumière artificielle me piquait la rétine, mais je finis par m’y habituer. Le professeur fit signe aux élèves de quitter la salle. Je restai statique, encore pris dans la vie de Sofia qui n’avait pas été toute rose. J’avais ce sentiment étrange d’inachevé, de frustration. Mais, c’était bien ça le thème de son âme. Je prenais conscience de la difficulté de n’être qu’un simple spectateur de ce chaos.
Je me penchais en avant pour replacer l’âme dans sa fiole.
— Qu'est-ce que... ?
L’âme qui flottait devant moi était rose pâle, presque blanche. Le professeur me regardait avec un air de merlan fris. Son regard était fixé sur la fiole. Il avança lentement vers moi.
— Comment t'as fait ? Wow, Matt... C’est... Bravo.
— Je sais pas, je lui ai juste parlé avec mon cœur.
— Ton... ?
Ses yeux fouillaient les miens, pris dans une tornade d’émotion. Je me demandais à quoi il pensait actuellement. Il souleva le verre avec délicatesse, comme s’il avait peur qu’il vole en éclat.
— Tu es doué… J’ai hâte de voir comment tu évolueras l’année prochaine.
— Merci.
Il fouilla dans sa poche et sortit une loupe au manche doré. Il examina la fiole. Quand il abaissa sa main, j’eus l’impression qu’il était perdu dans ses pensées. Je me perdais dans les miennes également.
Comment avais-je fait ? Et, du premier coup, en plus ? Est-ce que ça concernait ma condition de fraude ?
— Que lui as-tu dit, exactement ? Je suis curieux…
Je lui racontais sans omettre aucun détail. Il m’écouta attentivement et se frotta le menton, comme un tic de concentration. Un voile passa dans ses yeux, sans que je n’en comprenne le sens. Il n’ajouta rien, et me fit un signe de la main pour me permettre de disposer. Quand je sortis, je l’entendis marmonner. Son regard se prolongea sur moi, jusqu’à ce que je disparaisse.
Dans la cour, Mirabella m’attendait sagement, pianotant sur son Platphone. Comme Célestin était encore dans sa spécialité, j’avais proposé à Mirabella de m’accompagner faire quelques courses pour la soirée d’Alice. Elle me serait d’une aide préciseuse, elle qui connaissait les codes humains bien mieux que moi.
Quand elle m’aperçut, elle m’adressa un sourire accueillant et rangea son appareil dans sa poche. Elle attrapa mon bras et m’invita à la suivre.
Sur le trajet, elle se confia un peu plus sur son adolescence. C’était la première fois qu’elle m’en parlait. Même si elle semblait encore peser ses mots, je sentais qu’elle dégageait une espèce de tristesse qu’elle n’avait jamais évacué. Elle me parlait de ses voisins, et notamment de leur chatte, Syra, qu’elle avait l’occasion de garder quand ils étaient en vacances ou en déplacement professionnel.
— Elle te manque ? lui demandai-je.
Mirabella me lança un regard en biais.
— Bien sûr. J’adore les animaux. C’était agréable de prétendre en avoir un, de temps à autre.
Un silence s’installa entre nous. Puis, elle se tourna vers moi.
— Qu’est-ce que ça fait d’être dans… ta condition ? Tu te trouves différent ?
Je haussais les épaules, pas sûr de savoir où elle voulait en venir.
— Tu penses que c’est ça qui te fait tout remettre en question ? Ajouta-t-elle.
— Je sais pas. Peut-être. Comment je pourrais le savoir ?
À son tour de hausser les épaules.
— C’est une bonne chose, tu sais, confiai-je.
Elle fronça les sourcils.
— De se remettre en question, je veux dire, précisai-je.
Je lui racontai ce qu’il s’était produit dans notre cours.
— Je sais pas… Même si tu changes, ta nature reste la même. On est la Mort, Matt. Je suis pas sûre que ce soit une bonne idée de traîner avec des humains. Tu penses pas que ça peut être dangereux ?
— Écoute, je passe pas mal de temps avec Alice et elle n’est pas morte que je sache. En quoi c’est dangereux ?
Elle haussa les épaules.
— Une intuition, peut-être, murmura-t-elle.
Je n’ajoutais rien de plus à ce sujet. Je n’avais pas envie d’entendre son avis à propos d’Alice. Pour rien au monde je ne souhaitais rompre notre amitié, peu importe ce qu’on pourrait me dire.
— Bon, on a des trucs à acheter, non ?
Mirabella fit un mouvement de danse, puis se tourna vers moi avec un grand sourire. Elle m’entraîna devant une vitrine colorée. À l’intérieur, la lumière morne me fit grimacer. Cette grande surface portait bien son nom. Un lieu qui ne donnait pas envie de s’y attarder. Ça puait un mélange de pisse et de javel. Les rayons s’étendaient à perte de vue. J’en avais déjà marre.
Elle me devança pour me guider. Elle avait attrapé un panier bleu à roulettes, qu’elle avait déjà rempli de bouteilles d’alcool et de soda. Nous étions à présent dans un rayon apéro, avec une multitude de choix.
Alors qu’elle regardait différent paquet de chips, mon esprit vagabonda ailleurs. Je ne savais pas pourquoi, mais je repensais à Vilenia, qui adorait ce genre de soirée entre amis. Je poussais un soupir nostalgique. Melvin et Timéo nous avaient délaissé, préférant rester dans leur coin. Je me demandais comment ils allaient. Puis, une question me vint :
— Pourquoi tu l’aimes pas ?
— Hein ?
Mirabella laissa son regard traîner sur son paquet avant de se tourner vers moi.
— Qui ?
— Melvin.
Elle haussa les épaules.
— Y’a un truc chez lui que j’ai jamais aimé. Et puis, son arrogance…
Elle pencha la tête de côté, une moue sur les lèvres. Elle énuméra sur ses doigts :
— Son narcissisme, son assurance décomplexée, ses blagues pourries, son…
— Je pense que j’ai compris l’idée, la coupai-je en riant.
Elle me fit un sourire léger avant de reporter son attention sur les articles dans ses mains. C’était étrange. Parfois, j’avais l’impression qu’elle et Melvin brûlait d’un même feu. Comme s’ils partageaient une même frustration, une rage de vivre. Bien sûr, je ne lui évoquerais jamais le fond de ma pensée. Je tenais à la vie.
Après avoir terminé nos achats, nous retournions à l’université. Célestin m’envoya un message pour me dire qu’il prenait une douche avant de nous retrouver.
— Tu vas être sage avec les humains ce soir ? demandai-je en rangeant mon Platphone.
— Un vrai petit ange ! fit Mirabella. C’est pour ça qu’on a acheté de l’alcool, non ?
— T’es au courant que ça nous fait rien, l’alcool ? Ça t’aide en quoi ?
— Mais tu oublies qu’à eux, ça fait effet. C’est pas pour me saouler moi que j’ai pris ces bouteilles, répondit-elle en affichant un sourire malicieux.
— T’es incorrigible.
Nous nous dirigeâmes vers les douches communes du rez-de-chaussée, pour avoir accès à un lavabo. Mirabella me montra comment préparer les cocktails. Elle tenait un shaker dans ses mains. De mon côté, je suivais ses instructions avec difficulté, je devais l’avouer.
— Attention, n’en mets pas trop ! s’écria-t-elle.
Elle éclata de rire avant de hausser les épaules.
— Ils seront bourrés plus vite, c’est pas plus mal.
Je ris. Nous finissions de préparer les boissons et discutions des Anges Noirs. Depuis quelques jours, j’avais ralenti les recherches. Ce n’était pas bien, je le savais, mais comme mes recherches ne donnaient rien, je perdais courage. Et puis, il fallait dire que j’étais occupé. Madame Brindillovan n’était jamais revenue vers moi concernant l’incident du début d’année. Et je n’avais pas remarquer quoi que ce soit d’étrange. Pour le moment, j’étais tranquille.
Soudain, mon Platphone émit une vibration.
“N’oubliez pas, rendez-vous à 20 heures à la bibliothèque. Normalement, on devrait être tranquille. À toute !”

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