Chapitre 17 ~ Rapprochement (1/5)

6 minutes de lecture

Comme l’heure du rendez-vous approchait, nous nous étions quittés pour nous préparer. Dans ma chambre, je me revêtis d’une chemise blanche et d’un jean. Simple, efficace.

Quand je gagnai le hall, Célestin nous attendait déjà, les cheveux encore humides. Je lui adressais un grand sourire et lui demandais :

— Ç’a été, ton cours ?

Il sautillait presque en avançant.

— C’était trop bien ! On entre enfin dans le vif du sujet. Le prof nous montre comment maîtriser notre don. L’année prochaine, on aura des ateliers avec les Empathes pour s’entraîner sur des humains.

— T’as hâte ?

— Grave !

Depuis le début de l'année, ce cours semblait lui faire du bien. De mon côté, j'avais également hâte d’en apprendre davantage avec Monsieur Rhânlam.

Mirabella descendit les quelques marches qui nous séparaient et nous fit un sourire chaleureux. Elle posa une main sur l'épaule de Célestin, et nous nous remîmes en marche. Durant le trajet, nous échangeâmes quelques banalités à propos de nos spécialités. Mes amis me suivaient puisque je connaissais déjà le chemin. Avant que nous arrivions, Célestin nous décrivit les sentiments amoureux qu'il ressentait à travers ses visionnages, et je sentis un peu de mélancolie dans sa voix.

Quand je poussai la porte de la bibliothèque, des éclats de voix nous parvenaient. L’ambiance était déjà bien installée : rires, verres à la main, discussions animées. Une fois arrivés au niveau des invités, Sophie et Antoine se jetèrent presque sur Célestin et l'entraînèrent à leur suite. Ce dernier nous lança un regard mi-amusé, mi-blasé.

Plus loin, je remarquai Alice qui rigolait avec Melvin. De sa main, elle le poussa au niveau du torse et Melvin se fendit d’un sourire amusé. Tous deux paraissaient plutôt proches, ce qui me surprit. Mon amie dut sentir le poids de mon regard sur elle, car elle se tourna vers moi et m’adressa un salut énergique. Je la saluai d’un mouvement de tête.

Comme j’étais statique, Mirabella me tira par la manche et m’invita à la suivre à la buvette. Elle me donna les instructions pour disposer les différentes boissons et cocktails que nous avions préparés. À nos côtés, deux garçons vinrent observer avec curiosité ce que nous venions de déposer.

Une odeur familière s’infiltra dans mes narines : du soufre. Par-dessus mon épaule, et le plus discrètement possible, je balayai la pièce du regard et constatai une multitude de lueurs blanches qui dansaient autour des convives. L’effluve me montait à la tête, si bien que j’eus l’impression de vaciller. C’était très mauvais signe pour moi.

Mirabella frôla ma main et son regard inquiet se porta dans le mien. Pendant quelques secondes silencieuses, nous nous comprenions, et je savais qu’elle sentait la même chose que moi. Puis elle continua de répartir les verres sur les tables.

Une fois qu’elle eut terminé, ses yeux dérivèrent du côté d’Alice et de son nouveau meilleur ami.

— Qu’est-ce que Melvin fout ici ?

D’un geste automatique, je tournai la tête vers eux et haussai les épaules.

— Aucune idée.

Elle laissa le silence planer entre nous puis reprit un visage neutre avant de se tourner vers les autres invités.

— On a préparé des cocktails maison, n’hésitez pas à venir vous servir !

— Tu gères ! lança un blondinet.

— Trop cool ! s’écria Jaya.

Melvin s’approcha doucement de nous, mais ne fit aucun commentaire. Pour une fois, il paraissait calme. Mirabella fit comme si elle ne l’avait pas vu et servit deux ou trois verres. Son épaule vint frôler la mienne.

— Tu veux goûter ?

Dans ses mains, elle tenait un verre avec un liquide orangé.

— C’est quoi ?

— J’intitule ce cocktail « La Mira ».

— « La Mira ? », répétai-je avec amusement.

Elle me fit un sourire en coin et se tourna complètement vers moi, une main posée sur la table.

— Bois, tu vas comprendre, m’invita-t-elle en me faisant un signe de la main.

Je lui lançai un regard curieux avant de sentir le contenu du verre. Le mélange était trop mixé pour que je discerne quoi que ce soit. Alors, je pris une gorgée. Au départ, le liquide était épicé, relevé. Mais une fois avalée, il laissait un arrière-goût assez doux et agréable. Effectivement, cette boisson lui ressemblait bien.

Je hochai la tête. Elle me répondit par un sourire avant de se mêler à la foule qui se servait.

— Ah, et une fois que vous terminez la bouteille, n’oubliez pas qu’il faut les trier dans les bacs prévus à cet effet ! lança-t-elle avec sérieux.

Je ne pus m’empêcher de rire.

— Bah quoi ? murmura-t-elle en revenant vers moi.

— Tu parles comme une Naturelle.

— Oui, eh bien, le verre, ça peut tuer les animaux s’il est jeté n’importe comment !

Quand j’eus terminé mon verre, je m’en servis un autre. Les cocktails de Mirabella étaient vraiment succulents. Je les enchaînai, comme si j’essayais de faire disparaître l’odeur de soufre qui me montait dangereusement à la tête. Quelques personnes vinrent discuter avec moi. Je me montrais bref et poli. Puis, je cherchai Célestin des yeux. Je finis par le repérer, presque ratatiné entre Sophie et Antoine. Il ne parlait pas et se contentait de les écouter avec un air gêné.

Je traversai la pièce pour le rejoindre. Une fois à son niveau, et sans un mot, je l’attrapai par le bras et l’entraînai entre les rangées de livres. En échange, je reçus les regards noirs des deux humains, prêts à me tuer sur place.

— Ça va ? lui demandai-je une fois que nous étions à l’écart.

Célestin me lança un regard vide avant de se perdre dans les étagères.

— Ouais...

Il marqua un silence avant de reprendre :

— En fait, je les aime bien, ils sont adorables tous les deux, mais... Savoir qu’ils vont mourir bientôt... Ça me pèse, tu vois ? Je pensais pouvoir faire abstraction, mais j’y arrive pas. Je pensais que le plus dur était de ne pas pouvoir tomber amoureux, mais je me rends compte que j’arrive à tenir à des gens. Et être là, avec eux, en sachant qu’ils vont bientôt disparaître... Je peux pas.

J’essayai de capter son regard et d’observer sa tristesse, mais il me fuyait. À la place, il attrapa un livre au hasard et feuilleta les pages. Avant aujourd’hui, je n’avais pas pris conscience du mal que cela pouvait générer pour lui.

— Je suis désolé, Cyl. Je me rendais pas compte que ça te touchait autant. Tu sais qu’on est là pour toi, Mira et moi ? Tu peux nous parler quand ça va pas.

— Je sais. C’est juste que... il serait peut-être préférable que je les évite, pour pas trop m’attacher à eux et souffrir de leur perte.

— Dans tous les cas, tu les perdras.

Célestin releva sa tête vers moi, un air intrigué sur le visage.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— À la fin de notre apprentissage, on devra tout laisser derrière nous. On disparaîtra du monde des humains. On ne pourra plus jamais les revoir. Alors… qu’ils partent maintenant ou plus tard, qu’est-ce que ça change au final ? Autant en profiter, non ? C’est toi qui me l’as conseillé, d’ailleurs.

Il esquissa un léger sourire.

— C’est vrai que je donne de bons conseils… ironisa-t-il. C’est juste dur de penser à… l’après.

— Les choses sont comme elles sont. Soit tu gardes tes distances, soit tu fais avec. À toi de choisir ce qui te convient.

Il hocha la tête, l’air pensif.

— Écoute, ce soir, oublie tout ça. Profite. Si, après coup, tu vois que c’est trop difficile, alors tu prendras ta décision. Mais ce soir… On met tout ça sur pause, d’accord ? Prenons ce qu’on peut, comme dirait Mira, et ne pensons pas au futur.

Après avoir inspiré longuement, il finit par acquiescer.

— Ok. Je vais essayer.

Il réduisit l’espace entre nous et me serra dans ses bras. Sa chaleur m'étreint. Je lui rendis son câlin, comme si je voulais le protéger du monde extérieur.

— Merci, Matt. C’est agréable de pouvoir compter sur ses amis.

Après encore quelques secondes, il me relâcha et partit sans me jeter un regard. Je le soupçonnai de cacher sa tristesse. Mes yeux le suivirent instinctivement, bien que je fusse perdu dans mes pensées.

Célestin était un être empathique, touché par l’humanité et le monde. J’oubliais parfois qu’il pouvait être affecté par mes mots. Même si je m’ouvrais de plus en plus à mes émotions, je restais une personne maladroite. Ce n’était pas encore inné pour moi de voir les choses avec plus de sensibilité. Peut-être que, pour tous les sujets qui concernaient la mort, je devrais me référer à Mirabella. Elle serait plus à même d’encaisser mes paroles. Non pas que Célestin fût fragile – loin de là. Mais la mort avait un impact différent sur lui que sur nous qui y étions habitués.

Avec le temps, j’espérais acquérir plus d’empathie. Mieux comprendre les autres, le monde. Au fond, avoir deux amis complètement différents dans leur mode de fonctionnement m’aidait à voir à travers deux points de vue. Peut-être qu’il me fallait m’ouvrir à plus d’âmes pour avoir une vision plus globale des autres.

Est-ce que, moi, j’étais un bon ami ?

Annotations

Vous aimez lire Lexie_dzk ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0