Chapitre 18 ~ File d'attente (1/3)
Une boule au ventre me tenaillait depuis quelques jours. Mirabella n’avait toujours pas de nouvelles pour le contact avec les Anges Noirs, et, puisque je m’étais mis Alice à dos, je n’avais plus rien côté humain non plus.
Ces derniers jours, je rasais les murs, me faisais tout petit. Malgré tout, les paroles de Melvin m’avaient mis un bon coup au moral. Si bien que je n’osais plus faire quoi que ce soit. Je me déplaçais dans les couloirs comme une ombre.
Nous étions installés en cours d’Histoire de la vie. Je ne l’écoutais qu’à demi-mot nous parler de la procédure des naissances.
— Les Maîtres de la Mort, comme vous le savez désormais, sont ceux qui s’occupent de laver l’âme. Pour ce faire, ils accompagnent la personne qui vient de mourir dans les moments clés de sa vie. Il va se charger de modifier la couleur de l’âme en blanc. En effet, pendant chacune de ses étapes, l’âme devra effacer sa couleur d’origine. Une fois accomplie, l’âme blanche retournera dans sa fiole. Ils rangeront la fiole dans l’Âmularium. Toute cette étape est délicate et primordiale pour que le Maître de la Naissance puisse effectuer son rôle sans erreurs. Si une âme n’arrive pas à perdre sa couleur malgré l’aide du Maître de la Mort, il devra alors la stocker dans un autre secteur. Si mélange il y a, la vie de l’individu aura des séquelles.
« Ensuite, un des Maîtres de la Naissance ira chercher une fiole contenant une âme blanche dans l’Âmularium afin de l’insérer dans le corps du nouveau-né à l’aide de son binôme. On sait que le rôle du Maître de la Naissance est rempli une fois que le bébé pleure. J’insiste sur le fait que l’âme insérée doit être blanche, et seulement blanche.
« En ce qui concerne la naissance de personnes comme nous, c’est différent. Nos âmes sont stockées dans un troisième secteur. Il nous sépare des âmes blanches et des âmes en cas critiques.
Une main se leva, le professeur interrogea la jeune femme.
— Comment devient-on un Altruiste ?
— Toutes les âmes que l’on utilise ont déjà vécu des millénaires. Au bout d’un moment, à force de vécu, d’apprentissage, d’expérience, une sorte de noyau arc-en-ciel va se former dans l’âme de l’humain. Ce noyau commence à apparaître cinq vies avant la fin. Quand l’humain en sera à sa dernière vie, il sera convoqué par le Grand Conseil qui lui fera passer des tests d’aptitude. Si le test est réussi, la personne devient un Altruiste.
— Et si le test échoue ? demanda un autre.
— L’âme est détruite.
Je me retins de montrer une quelconque émotion.
— Le Grand Conseil se réserve le droit de sélectionner les meilleures recrues. On ne prend pas de risque. Notre but est de poursuivre une lignée pure, sans défaut. Malheureusement, il arrive encore que des anomalies apparaissent. Une fraude ou une erreur dans le choix de la fiole. Les cas critiques, que j’appelle âmes résiduelles, peuvent être sélectionnés par inadvertance. Les membres de la Mort et de la Naissance jouent un rôle très important, car ce sont eux qui conservent la bonne pérennité de notre cycle.
Du coin de l’œil, je remarquai que Melvin m’observait. Je l’ignorai et reportai mon regard sur le professeur.
— Mais comment peut-on frauder ? questionna une fille au fond de la salle.
— Un Maître de la Mort peut transformer une âme de la couleur qu’il le souhaite. Quand il visionne la vie de l’âme, il peut lui murmurer des choses afin que celle-ci devienne de la couleur qu’il veut qu’elle soit. Vous apprendrez au cours de l’âme et ses secrets combien il est facile de modifier la couleur d’une âme… C’est pour cela qu’on choisit nos descendants, pour éviter les erreurs de ce genre. Nous choisissons des personnes de confiance.
« Si un Maître de la Naissance aide un Maître de la Mort en insérant l’âme modifiée dans un nouveau-né, celui-ci devient un Altruiste. Pour être humain, une âme doit obligatoirement être blanche. Si elle est colorée, elle fait partie des nôtres. Si elle est noire, c’est un Maître de la Mort ; si elle est rouge, c’est un Cupidon ; si elle est verte, c'est un Naturel ; si elle est bleue, c'est une Muse… Bref, vous avez compris l’idée.
« N’importe quel membre du processus peut subtiliser une fiole, Maître de la Naissance ou de la Mort… Les âmes non aptes, non désirées, sont détruites immédiatement. Il en va de même pour les âmes en fin de cycle qui n’auraient pas réussi notre test. Nous supprimons les fraudes, les anomalies. J’ai cru comprendre que le Grand Conseil avait récupéré une âme cette année…
Le silence se fit dans la pièce. Plus personne n’osait dire quoi que ce soit. Je me tournai de nouveau vers Melvin. Comme à son habitude, il affichait un visage neutre. Au fond de lui, je me demandai ce qu’il pensait de toutes ces histoires.
— Une fois que notre âme est devenue un Altruiste, nous ne pouvons plus revenir en arrière, fit le professeur, rompant le silence pesant. Nos âmes sont non recyclables. Quand notre rôle est terminé et que l’on passe le flambeau, notre âme est déposée dans notre paradis personnel. Je devais faire partie des morts lorsque j’ai finalement obtenu ma place dans le Grand Conseil. D’où le fait que mon corps ne ressemble pas à un humain : nous avons emprunté un cadavre.
Tous mes camarades émirent un son de dégoût.
— Je plaisante, je plaisante… Nous avons créé ce corps avec notre magie. Comme vous pouvez le voir, elle a ses limites, car mon corps se détériore. Enfin. Avez-vous d’autres questions ?
Le discours du professeur dénotait parfois avec les valeurs du Grand Conseil. Même s’il gardait son rôle, je sentais qu’il y en avait plus sous la surface.
Alors que j’écoutais ses paroles, une question émergea dans mon esprit : est-ce que j’avais mis Mirabella et Célestin en danger en leur dévoilant la vérité ? Connaître une fraude était tout aussi dangereux que d’en être une. Seulement, j’avais une certitude, je mourrais pour les protéger, coûte que coûte. Cette responsabilité était mienne, et j’en assumerais les conséquences seul.
Le métal de ma bague me donna la sensation de brûler contre ma cuisse. Je la sortis de ma poche et l’observai de plus près. Ses pierres brillaient encore d’une brume gris clair. Je l’enfilai de nouveau et détendis mes doigts. Même si Melvin m’avait dit de la mettre, ce n’était pas à lui que je faisais confiance, mais à mon père. La raison m’échappait un peu, je ne savais pas comment ce bijou me protégeait. Mais s’il y avait une chance qu’elle fonctionne, autant la saisir.
Quand le cours se termina, je rejoignis Mirabella et Célestin devant l’entrée de la salle. Comme je n’avais pas eu l’occasion de leur raconter mon altercation avec Alice, Maxime et Melvin, j’en profitai alors que nous avancions vers la sortie.
— Je me disais bien que tu t’en étais mieux sorti hier au cours de Développement ! T’as réussi à faire disparaître la moitié de ton corps.
Je haussai les épaules. C’était vrai, mais nous ne pouvions pas qualifier ça d’exploit. La seule raison de ma réussite était ma colère contre moi-même. Il y avait peut-être une piste à explorer pour être plus performant. Je fis part de ma pensée à mes amis.
— Et surtout, je sais pas pourquoi j’ai agi comme ça avec Alice... J’ai été un vrai con.
— Ah, la jalousie... Ça fait des ravages, hein ? C’est une émotion destructrice, me fit Célestin avec un sourire amusé.
— La jalousie ? Mais non, n’importe quoi ! Je suis pas jaloux. Et puis, jaloux de quoi, exactement ?
— Plutôt jaloux de qui. De sa proximité avec Maxime.
Je balayai cette pensée d’une main ferme. Moi, ressentir de la jalousie ? Et puis quoi encore ? Ça ne me ressemblait pas, c'était impossible, n’est-ce pas ?
— Tu nous dis que t’as pas réussi à contrôler tes propos, que ça sortait tout seul sans que tu arrives à le contrôler... Eh bien ça, c’est de la jalousie, mon pote.
— Ou, il était peut-être simplement de mauvaise humeur ? proposa Mirabella pour me défendre.
Célestin secoua la tête d’un air mi-irrité, mi-amusé.
— Ça se voit que vous maîtrisez pas votre sujet.
— Excusez-nous, monsieur l’Expert.
Il poussa un soupir taquin par le nez.
— Non mais, pourquoi y’a autant de monde, là ? souffla Mirabella en nous montrant d’un geste de la main la file géante qui s’était formée devant nous.
— Fais chier, j’ai la dalle, moi, râla Célestin en essayant de regarder par-dessus les épaules.
— À votre avis, il se passe quoi ? demandai-je, légèrement inquiet.
Mirabella et Célestin se tournèrent vers moi et me firent signe qu’ils n’en avaient aucune idée.
Pour essayer d’apercevoir quelque chose, je me dressai sur la pointe des pieds. Avec l’agitation ambiante, je ne distinguais pas grand-chose, si ce n’était la foule en colère.
— C’est quoi l’histoire ? nous interrogea Melvin quand il vint à nos côtés.
Mirabella se tourna lentement vers lui, le regard noir.
— Encore un truc que t’as provoqué, j’imagine, lui cracha-t-elle, mauvaise.
Melvin lui lança un regard amusé.
— Que se passe-t-il, Bella, t’as pas pris tes cachets ce matin ?
— C’est quoi ton problème ? Ça t’amuse de tourmenter les gens ? pesta-t-elle entre ses dents.
Les yeux de Melvin roulèrent vers moi avant de se poser de nouveau sur Mirabella. Il pencha la tête de côté, un sourire en coin.
— Oh, j'ai compris. Tu défends ton lionceau, c’est ça ?
— Fiche-nous la paix, veux-tu ?
— Ou devrais-je dire ton lion. Ce serait plus approprié, tu ne penses pas ?
Mon amie l’observait toujours avec cette lueur sombre dans le regard.
— De quoi il parle ? s'enquit Célestin.
— Melvin… marmonna Timéo, mettant son bras contre son buste, comme pour lui indiquer de ne pas attaquer.
— Ne t’avise surtout pas de… souffla Mirabella.
— De leur petite sauterie, finit Melvin, un air satisfait sur le visage.
Mon amie se pinça les lèvres tandis que Timéo leva les yeux au ciel et poussa un soupir résigné.
— Quoi ?! s'écria Célestin, l’air surpris. Mais comment c’est possible ?
— Tu sais, on s’est mis tout nu et on… commençai-je en agitant les doigts pour mimer mes propos.
— Merci, je sais ce que « sauterie » veut dire. Ce que je ne comprends pas, c'est comment vous avez pu me cacher une info pareille ?!
Melvin secoua la tête, amusé.
— À la base, ça ne regardait que nous, grogna Mirabella, dont les yeux lançaient des éclairs à Melvin.
— Non non non, vous êtes censé tout me dire ! rétorqua Célestin.
— Mais là, c'est pas pareil, c’est…
— Oui, justement, ça devrait être prioritaire !
Je ne pus m’empêcher de lâcher un rire.
— Et toi, mêle-toi de ce qui te regarde ! Gronda Mirabella, se tournant de nouveau vers Melvin.
Melvin lui fit une moue amusée.
— Oh arrête, tout l’étage vous a entendu.
— Quoi ?! S’étrangla Mirabella.
Melvin haussait les épaules, gardant son exaspérante moue amusée. Timéo leva les yeux au ciel une nouvelle fois. Puis il jeta un coup d’œil sur la file qui avançait lentement. Melvin l’imita.
— Bon, ils avancent ? râla-t-il. C’est pas que cette charmante discussion m’ennuie, mais j’ai faim.
— Personne te force à rester avec nous, répondit Mirabella sur le même ton irrité.
— Et louper le privilège d’être en ta compagnie ? fit Melvin d’une voix enfantine.
— Tous ceux que tu côtoies finissent morts. J’ai pas envie d’être arraché comme…
L’agitation soudaine de la foule coupa la phrase de Mirabella. Un peu plus loin, la R.D. scannait chaque personne qui sortait de l’établissement. Une irrésistible vague de panique m'envahit.
Merde ! C’est quoi ce bordel ?
— Qu’est-ce que tu as fait ? lâcha Mirabella à Melvin, qui lui répondit par un regard noir.
À en juger par son changement d’humeur, il n’avait pas du tout apprécié la pique de mon amie.
Est-ce qu’il m’avait balancé ? Est-ce que la R.D.Â. était là pour moi ?
Merde merde merde !
Que devais-je faire ? À première vue, pas grand-chose, à part attendre. Si je quittais la file, ma tentative de fuite serait directement remarquée. Sous les feux des projecteurs... Et des arracheuses.
Le silence était chargé d’un poids invisible. Plus personne n’osait émettre le moindre son ou faire le moindre mouvement. Même Melvin, qui dégageait habituellement une énergie vive, était tendu comme un bâton. Son expression était neutre, mais je sentais qu’au fond de lui, il n’était pas complètement serein.
Mon front me paraissait humide. Chaque pas que je faisais était ponctué par les battements de mon cœur qui menaçaient d’exploser ma poitrine. Mes jambes me portaient à peine, comme si mes os étaient faits en caoutchouc. Je ne devais pas céder à la panique, cela me mettrait non seulement en danger mais également mes amis.
Plus que quelques mètres... Il y avait comme un tic-tac régulier dans mon esprit, qui m’annonçait ma fin imminente.
La lumière emplit ma vision, j’arrivais au bout du chemin. La R.D. était si proche que mon image m’était renvoyée dans leur casque. Les voix furent des échos. Mon corps ne m’appartenait plus, comme si j’avais actionné la marche automatique. Mes poumons semblaient bloqués. Je n’aurais jamais pensé que je finirais dans ces conditions...
— Bon, tu dégages ? Tu bloques le passage, fit une voix graveleuse.
Comme les ailes d’un papillon, je battais des paupières. Le colosse de la R.D. observait mes yeux de merlan frit avant de poser une main métallique sur mon épaule et de m’éjecter vers la sortie. Je me rattrapai de justesse.
Marcher. Partir. Rester calme.
Mes amis étaient probablement partis en direction de la cafétéria mais je n’avais pas faim. Tout ce que je voulais était de me cacher dans ma chambre. Je me tenais immobile au milieu de la cour, avant que je prenne la décision de retourner souffler de mon côté.
— Ça va ? me demanda une voix que je ne reconnus pas.
Une main chaude se posa sur mon épaule. Des yeux, je longeais le bras pour remonter jusqu’à deux billes ambrées qui me fixaient avec intérêt. Fay.
D’un geste un peu trop brusque, je me dégageai de son emprise. Cet inconnu se permettait trop de familiarité avec moi, nos âmes ne vibraient pas sur le même spectre.
Son regard se fit insistant, comme s’il essayait de me sonder. Ses iris me détaillaient, et finirent leur course sur ma bague.
— Oui, répondis-je d’une voix sèche, sans me retourner.
Je me précipitai vers la sortie.
Ce type dégageait une aura bizarre. Fallait-il que je me méfie de lui ?

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