Chapitre 2

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 La journée était bien avancée au manoir du vampire. Julia était en train de débarrasser le repas du maître dans la salle à manger. Contrairement au reste du manoir qui résonnait silencieusement des messes basses des servantes, la salle à manger se démarquait dans la solitude d'un grand silence. C'était toujours ainsi pour Julia. Être la servante attitrée du vampire lui conférait une certaine notoriété parmi les serviteurs du manoir mais faisait aussi d'elle une paria. Les servantes la jalousaient et médisaient sur son compte. Les hommes, eux, pensaient pour la plupart qu'elle était le garde-manger du suceur de sang et peut-être même sa catin personnelle. Être la seule à pouvoir le servir directement et à pouvoir manipuler ses affaires , bien que ce soit pour nettoyer derrière lui, était loin d'être une bénédiction ou une histoire de passion comme dans les romans à l'eau de rose.

L'entrée de la jeune servante dans la cuisine fut accueillie par un silence total : les jacassements et rires retentissants des employés, les tintements de la vaisselle, les semelles sur le carrelage, le raclement de chaises, tous se turent sourdement. Elle marqua une pause de surprise qu'elle cacha bien vite en reprenant sa progression dans la cuisine, poussant le chariot de vaisselles sales la tête haute et le regard droit . Les conversations reprirent, mais à un niveau bien moindre. Des paroles échangées, à demi chuchotées, crachèrent sur son chemin, des regards de côtés pour sa personne. Julia fit de son mieux pour ne pas y prêter attention et s'arrêta devant un évier qu'elle remplit.

Alors qu'elle terminait de laver la saucière, une grande main forte s'abattit sur son épaule en une accolade qui se voulait chaleureuse, manquant de lui faire glisser la porcelaine des mains.

- Bonjour ma grande. Belle journée, pas vrai?

- B-bonjour Maria, répondit Julia à la ronde cinquantenaire qui venait de la saluer. Oui, le printemps revient doucement et la chaleur avec.

- Tu tiens le coup ? "

Julia prit le temps de s'essuyer les mains sur son tablier avant de répondre à la cuisinière en chef, la seule à ne pas la traiter comme une paria.

" La journée à bien démarrée et le printemps revient, donc je vais bien oui, conclut-elle."

Maria était une amie de sa tante décédée il y a cinq ans. À l'époque sa tante, Lucia, était la servante attitrée du maître. Elle était tout comme Julia maintenant : mise à l'écart, insultée, méprisée et enviée pour sa proximité avec le maître. Seule Maria, déjà vieille cuisinière en chef à l'époque, la traitait normalement : avec le respect et la bienveillance que l'on doit à une collègue proche. La vieille cuisinière avait aidé Lucia à élever Julia, faisant travailler la petite en cuisine avec elle lorsqu'elle était trop jeune pour accompagner la servante dans ses tâches spécifiques. Puis, quand la jeune enfant eut atteint l'âge de dix ans, sa tante s'était mise à l'emmener partout avec elle : lui apprenant les ficelles du métier de servante et surtout celles de la servante attitrée du maître. Et Julia avait découvert ce qu'était d'être le centre de ces regards en coin, de ces murmures méchants à peine dissimulés, de ce traitement de paria. Mais elle avait réussi à l'endurer auprès de sa tante. Et après la mort de Lucia, c'est son souvenir d'elle et les grandes mains fortes de Maria qui l'ont aidé à ne pas tomber et à continuer seule sur cette corde raide au-dessus du vide.

Ses tâches terminées, le repas de midi du maître passé, Julia avait un moment d'après-midi pour elle.

Elle retourna à sa caravane, dans la clairière où étaient regroupées toutes les caravanes des serviteurs humains. L'intérieur et l'extérieur étaient semblables à toute autre caravane : dans un bois de basse qualité, petit, isolé du froid et contenant peu de meuble. Mais pour une jeune servante seule comme Julia s'était bien assez, voir même trop grand certaines nuits.

Elle entra dans la petite pièce servant de douche, se déshabilla et entra dans le baquet, tira le rideau de douche et alluma l'eau. Laissa la fraîcheur du doux liquide limpide lui détendre les muscles des épaules et les nerfs. Elle ne s'attarda pas longtemps cependant : ils avaient un quota à respecter. Elle prit sur le rebord du lavabo un grand bocal contenant une mixture violette et des herbes : un savon bio fait à base de feuilles et de racines. Une recette que lui avait transmise sa tante. Elle racontait que cela éloignait le mauvais œil. Julia n'y croyait pas. Enfin, petite elle y avait cru, mais plus maintenant. Seulement, réunir les ingrédients, prendre le temps de préparer en suivant la recette au mot, se laver avec en imaginant un voile de protection l'enrouler pour la protéger... Tous ces petits détails étaient restés gravés en elle comme une part de ses origines; ils lui rappelaient une partie des bons moment passés avec sa tante et le parfum qui lui flottait autour lorsqu'elle quittait la douche. Ils lui donnaient l'impression que Lucia était encore là, avec elle. Mais depuis le drame survenut il y a cinq ans, elle préférait imaginer que cette senteur ramenait sa tante et que cette dernière l'entourait de ses bras pour la réchauffer, qu'elle la serrait très fort contre elle, lui caressait la tête comme quand elle était enfant et lui promettait "Je serai toujours là ma Julia. Peu importe ce que nous réserve le futur, je veillerai toujours sur toi."

Après la douche, n'ayant rien de prévu, elle alla s'allonger pour faire un petit somme. Mais elle n'y arrivait pas. Quelque chose empêchait son esprit de se reposer, une pensée encore inconnue à sa conscience venait la perturber dans ses tripes, sonnant l'alarme. Elle se rassit dans son lit et porta par réflexe, pensive, sa main en dessous de son coup. Là ou devrait reposer le collier de sa famille froid contre sa peau tiède. "Devrait" car, bien sûre, il n'y était pas. Elle se leva et revînt sur ses pas. Le collier était posé là sur le lavabo, attendant sagement que sa maîtresse vienne le récupérer. Elle raccrocha la chaîne autour de son cou et la glissa sous sa grande robe de nuit. C'était la première fois qu'elle oubliait de le remettre.

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