Le frère Obscur (1)

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L’Obscur observa le campement avec attention. Il n’y avait pas de danger pour lui sur l’instant, car il avait réprimé son Don au point de rendre sa présence imperceptible. Le jeune homme s’avança d’abord avec méfiance, puis avec plus d’assurance. Il passa devant les gardes qui ne perçurent qu’un mouvement fugace du coin de l’œil. Le temps qu’ils se tournent, il n’y avait plus rien à voir.

L’Obscur repéra la large tente du chef de tribu. Toujours silencieux, il se glissa à l’intérieur et fouilla l’endroit du regard. Il aperçut la petite table et le miroir dessus. Rapidement, avec des gestes sûrs, l’Obscur décrocha le miroir, défit un large tissu qu’il utilisait en ceinture et l’enveloppa dedans. Puis, c’est une corde que le jeune homme détacha de sa taille et utilisa pour accrocher le paquet sur son dos. Certain que le miroir ne bougerait pas, il repartit comme il était venu.

Sur le chemin du retour, les gens remarquèrent à peine sa présence tant il gardait son Don bas et calme. Malgré tout, cette maîtrise sur le long terme lui demandait beaucoup d’effort. L’Obscur traversa campements et villages sans boire, ni manger.

Quand il arriva enfin à destination, le jeune homme était en sueur et ses bras semblaient peser des tonnes. Il avait fini par concentrer son Don dans ses jambes, devenant une pulsion aux muscles pour continuer d’avancer. On le connaissait dans la région qu’il traversait à présent et qu’on le voit n’avait plus d’importance. Les terres de son maître n’étaient pas si vastes que celui-ci l’aurait voulu. Les portes de l’opulente demeure du chef de tribu s’ouvrirent devant lui. L’Obscur bifurqua vers les appartements privés du Seigneur et s’agenouilla devant la porte. Le garde qui se tenait là, annonça :

-L’Obscur du maître.

-Fais entrer.

Le garde ouvrit la porte et le jeune homme, à genoux, s’appuyant sur ses mains, entra en se faisant glisser sur le sol. La porte claqua juste derrière lui. Dans la salle emplit de bibelots précieux, un vaste lit rond prenait la place centrale. Le chef, aidé de deux serviteurs, s’habillait pour les festivités de la soirée.

-Alors ? Tu l’as eu ?

L’Obscur détacha son fardeau et le posa sur le sol avec précaution. Le voyant faire dans le large miroir qui occupait les deux tiers du mur, le chef sourit de satisfaction :

-Merveilleux.

Stoppant l’un des serviteurs qui arrangeait sa coiffure, il ordonna :

-Va chercher ma femme.

L’interpellé sortit rapidement. Le Seigneur poursuivit sa préparation, ignorant l’Obscur jusqu’à l’arrivée de son épouse. Celle-ci entra dans une envolée de soie et de parfum :

-Il l’a ?

Le Seigneur lui présenta le miroir et la chef éclata de rire :

-Voilà qui lui clouera le bec à cette Dhse.

L’Obscur n’écoutait pas la conversation, préoccupé par le fait que ses forces allaient définitivement le lâcher. Son Don, seul, le gardait en position.

-Sors, toi.

A l’ordre sec de son maître, le jeune homme plaqua son front au sol et se recula de la même façon qu’il était entré. Sans s’attarder, l’Obscur se rendit dans la petite pièce qui lui servait de chambre. La voix de sa sœur résonna dans son esprit quand il s’effondra sur son lit :

-Ça va ?

Il répondit de la même manière :

-Je vais dormir. Réveille-moi quand il faudra se préparer.

Lorsque la voix de sa sœur l’appela, il croyait bien n’avoir fermé les yeux qu’une seconde. En grommelant, l’Obscur se redressa pour passer le costume et le masque qu’il devait porter pour les soirées de son maître. Le tout pesait lourdement sur son corps encore fatigué. En sortant, il vit une silhouette portant la même tenue que lui. Sous le lourd masque doré, il distingua les yeux de sa sœur.

-Tu es rentrée quand ?

-Ce matin.

-La chance.

-Tu vas tenir ?

Il voulut hocher la tête, mais le poids du masque manqua le faire tomber en avant. Retenant un juron, il le réajusta, s’empêtrant les mains dans ses manches trop longues.

-C’est vraiment n’importe quoi ces histoires.

Il devina le rire de sa sœur et gronda :

-C’est pas drôle.

Un garde surgit à cet instant :

-Hey ! Qu’est-ce que vous faîtes ?! Les invités sont en train d’arriver.

Les Obscurs se mirent en marche vers la salle de réception. Se glissant par une porte à l’arrière, ils allèrent s’installer. Une petite plateforme dissimulée aux yeux des invités par un rideau les attendait. Les Obscurs grimpèrent les deux marches et s’agenouillèrent à leur place où ils devraient rester immobiles durant toute la soirée. Discrètement, ils écartèrent le rideau pour observer l’entrée des invités. Ils avaient encore un long moment à attendre avant que leur maître ne les révèle au public comme il le faisait à chaque fois.

Différents Seigneurs aux tenues colorées commencèrent à entrer. L’Obscur repéra des Perdus de la région de l’Océan Doré, des Gardiens de l’Epée de Verre, des Pêcheurs des Monts de l’Ombre, des Oiseaux des Fonds Purs, des Justes des Frondaisons Eternelles, des Coureurs de la Flèche des Vents et des Suivants de l’Etoile Brune. Des visiteurs de sept des huit régions avaient fait le déplacement. On peut dire qu’il a mis les bouchées doubles cette année.

-C’est quoi ça ?

L’Obscur capta la pensée de sa sœur :

-Qu’est-ce qu’il y a ?

-Le Seigneur de Tiwr.

Il le chercha un moment avant de repérer la haute silhouette aux épaules larges au milieu de la petite assemblée qui occupait maintenant la pièce. Après une observation rapide, l’Obscur put affirmer :

-Je ne vois rien de spécial.

-Regarde qui l’accompagne.

D’ordinaire, le Seigneur venait à ces soirées accompagné de sa fille, Futur de leur tribu. Mais, cette fois, un jeune homme se tenait légèrement en retrait, en position de serviteur. Cependant, l’Obscur devinait que ce n’était pas ce qui avait interpellé sa sœur. Il fronça les sourcils sous la concentration.

-Son Don…

-Il est ridicule. Même un apprenti peu assidu ne serait pas aussi mauvais à cet âge.

L’Obscur ne put qu’acquiescer aux pensées de sa sœur.

-Qu’est-ce qu’il fait là ?

-Comment son Don peut être aussi peu développé ?

Pendant que les invités finissaient de se saluer et de s’installer, l’Obscur cherchait une explication à ce détail qui le taraudait, tout en s’amusant de la déception de sa sœur. Au fil des années à voler et tuer pour leur maître, elle avait découvert l’existence des cinq Fabuleuses, des épées de légendes qui la fascinaient. Hors, la Futur de la tribu Tiwr en possédait une qui ne quittait jamais sa ceinture. Ces banquets étaient la seule chance de sa sœur de pouvoir voir une Fabuleuse.Mais pas cette fois.

L’Obscur sourit sous son masque tout en notant les agissements des invités. Dans la salle, il pouvait voir que peu de Seigneurs se donnaient la peine de parler au jeune homme. De son côté, celui-ci semblait émerveillé par tout ce qui l’entourait.Il a l’air un peu bêta, non ?L’Obscur entendit un ricanement provenir de sa sœur.Elle trouve aussi.Il ricana à son tour.

Les invités s’installèrent peu à peu aux tables dispersées dans la salle. Un espace resté vide au centre serait l’endroit où les Obscurs seraient exhibés. Les discussions et les rires se poursuivirent autour des plats qui défilaient. Les deux Obscurs restèrent agenouillés, écrasés par le poids de leur costume ridicule et le masque devenait moite sur leurs visages. Ils commençaient sérieusement à s’endormir lorsque les desserts furent servis et que leur maître se leva pour prendre la parole.

-Je suis heureux de vous accueillir à nouveau pour nos petits paris annuels. Et, à nouveau, je pense que vous tous pouvez témoigner des incroyables capacités de mes Obscurs.

Il fit un signe et la plateforme fut avancée au centre de la pièce. Le mouvement réveilla les Obscurs qui se redressèrent. Durant les prochaines minutes, les invités pourraient leur tourner autour pour les admirer, poser des questions au maître et discuter entre eux. Ceux qui n’étaient pas à leur première visite pouvaient crânement jouer les indifférents à un spectacle qu’ils avaient déjà vu.

Au bout de plusieurs minutes, le maître finit par annoncer :

-Si vous voulez bien me suivre, nous allons à présent vous restituer les objets dérobés.

La salle se vida peut à peu, permettant aux Obscurs de laisser échapper un soupir en s’affaissant un peu.

-Excusez-moi.

Ils se redressèrent aussitôt, surpris.

-C’est qui ça ?

-Ah, c’est l’autre.

Ils regardèrent approcher le jeune homme au Don médiocre qui passait son regard de l’un à l’autre, d’un air gêné :

-Excusez-moi.

-Qu’est-ce qu’il fait ?

-Il n’a pas l’air au courant que l’on ne peut pas parler.

L’homme attendit un instant avant de continuer :

-Il paraît que les Obscurs sont capables d’utiliser leur Don de manière incroyable, c’est vrai ?

Pas de réponse.

-Est-ce que par hasard vous pouvez influencer le Don des autres ? J’ai entendu ça quelque part.

-Il a besoin d’un Obscur.

-C’est sûr, mais pour quoi faire ?

Le jeune homme semblait s’être fait à l’idée qu’on ne lui répondrait pas, mais n’en continuait pas moins de parler dans l’espoir de déclencher une réaction.

-Vous venez de la région des Perdus de l’Océan Doré, à ce qu’on raconte. Il y a vraiment un Océan Doré ? Ou c’est juste pour faire joli ? Chez nous, on a une forêt enflammée. C’est une illusion, mais on a l’impression qu’elle brûle toute l’année….

Il se tut soudain en percevant un très léger tressaillement chez l’Obscur sur sa gauche.

-Fais attention.

L’avertissement de sa sœur venait trop tard. Il n’avait pas pu s’empêcher de réagir aux paroles du jeune homme. Si sa sœur rêvait des Fabuleuses, lui ne songeait qu’aux forêts de la région des Frondaisons Eternelles. Toutes ses années à voler pour son maître ne l’avait jamais mené si loin. Il rêvait de voir la forêt enflammée par-dessus tout.

-Vous avez faim ?

Ce changement de sujet les prit par surprise, mais cette fois, ils ne laissèrent rien échapper de leur sentiment. Le jeune homme se leva pour aller chercher une grappe de raisin et revint vers eux pour escalader la plateforme.

-Qu’est-ce qu’il fait ?

-Je sais pas, mais j’ai vraiment faim.

Des serviteurs surgirent pour le prévenir :

-Il est interdit de monter. Vous ne pouvez pas toucher les Obscurs.

-Je vais pas les toucher, enfin. C’est quoi cette idée bizarre.

-Veuillez descendre où nous devrons vous y forcer.

-D’accord. Le temps que vous vous prépariez…

Il se tourna vers les quatre hommes qui restaient interdits devant l’affront du jeune homme. Celui-ci leur sourit avant de détacher une bourse de sa ceinture :

-Voilà, ça vous va comme ça ?

L’un des serviteurs prit l’initiative de s’emparer de l’argent avant de s’éclipser, suivi de ses acolytes.

-On ne peut pas dire que notre maître sache s’entourer.

Il entendit sa sœur ricaner :

-Imagine que nous sommes ses plus fidèles serviteurs.

-Et c’est parce qu’on n’a pas le choix

Ils retinrent un rire tandis que le jeune homme s’approchait de lui.

-Veuillez m’excuser, je vais devoir…

Plutôt que de finir sa phrase, il souleva légèrement le bas du masque pour glisser un grain de raisin dans la bouche de l’Obscur. Celui-ci mâcha avec volupté tandis que son bienfaiteur allait faire de même pour sa sœur. Puis, il revint à lui, puis retourna à sa sœur.

-Je vous préviens que sans signal d’aucune sorte, je vais vous gaver jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de raisin.

-Fais donc.

La faim qui tenaillait l’Obscur depuis des heures s’apaisait à peine. Lorsqu’il n’y eut plus de raisin, le jeune homme se proposa de leur donner à boire, mais la tâche fut plus laborieuse.

-Je crois bien qu’il va falloir faire tomber les masques.

Les deux Obscurs se penchèrent légèrement en arrière pour montrer que c’était hors de question.

-D’accord, d’accord.

Il s’assit en tailleur face à eux, pour demander brusquement :

-Ça marche comment exactement ? Ce truc d’Obscur et de maître ? Il y a un contrat, un pacte ? Vous êtes obligés de faire tout ce qu’il demande ou vous faites un choix ? Est-ce qu’on peut briser ce pacte ? Comment ça se passe alors ? Vous rentrez chez vous ? Vous choisissez un nouveau maître ?

L’Obscur plissa les yeux sous son masque.Il a vraiment besoin d’unObscur, mais pourquoi ?Le jeune homme s’adressa soudain à lui en particulier, fixant le regard derrière le masque :

-Tu as déjà vu la forêt enflammée ? Tu voudrais la voir ?

Cette fois, l’Obscur ne réagit pas. Il savait que le jeune homme ne pouvait rien faire dans cette situation. A cet instant, des pas et des voix se firent entendre. Lorsque les invités, le maître et sa femme revinrent dans la salle, le jeune homme avait déjà rejoint sa place.

-Mais dites-moi, est-ce vrai qu’ils peuvent tout faire ?

Le maître se rengorgeait sous le redoublement d’attention de ses invités. C’était toujours lorsqu’ils avaient pu voir la masse des objets volés, que chacun avait pu raconter ce qu’ils avaient vainement inventé dans l’espoir de faire échouer les Obscurs, qu’ils réalisaient leur potentiel.

-Jusque là, ils n’ont jamais échoué. Souhaitez-vous aussi les tester avant la prochaine fête ? Mon secrétaire va commencer à noter les participants.

-Que dois-je faire exactement ?

-Simplement penser à un objet en votre possession que mes Obscurs devront essayer de voler. Vous pouvez utiliser tous les moyens possibles pour protéger l’objet. S’ils échouent, je devrais vous payer la valeur de l’objet, sinon, il suffira de venir à la fête pour le récupérer.

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