Le frère Obscur (2)
Un petit groupe de nouveaux participants s’était formé autour de leur maître et sa femme, tandis que le secrétaire se préparait à noter. Du coin de l’œil, l’Obscur vit le jeune homme se glisser dans le groupe, pour s’adresser au maître :
-Excusez-moi, mais comment vous les avez eu exactement ?
Le Seigneur Tiwr qui n’était pas loin sembla scandalisé et s’empressa de rejoindre l’homme pour s’excuser auprès du propriétaire des lieux :
-Pardonnez-le. C’est la première fois que je le fais venir dans un événement d’importance et j’ai bien peur qu’il ne sache pas se tenir.
Le maître qui rougissait de plaisir, apaisa le Seigneur d’un geste de la main :
-Pas du tout, pas du tout. Ce n’est pas la première fois que l’on me pose la question vous savez. Et je ferai la même réponse qu’aux autres…
Il se pencha en avant pour donner plus d’effet à ce qui allait suivre. Dans l’impatience, son auditoire se pencha vers lui pour mieux entendre.
-On m’a fait jurer de n’en parler à personne. C’est un secret.
Ils partirent d’un grand éclat de rire, pour la majorité d’entre eux, un peu forcé. Mais l’Obscur remarqua que le jeune homme ne se joignait pas à l’hilarité général. Il se contenta de sourire en demandant :
-Si c’est un secret, comment avez-vous su vous les procurer ?
Sa question se perdit dans les voix du groupe, mais le Seigneur Tiwr ne le laissa pas la réitérer. Il saisit brusquement le jeune homme par le bras pour l’isoler. Les Obscurs ne pouvaient plus entendre ce qu’il disait, à cause de l’agitation générale, mais aux gestes, ils comprirent que le jeune homme n’avait plus le droit de se mêler à la discussion.
Cependant, les questions fusèrent concernant les Obscurs. Si bien, que le chef et sa femme durent demander le silence pour pouvoir répondre. Tout joyeux de l’intérêt qu’on leur portait, le couple invita leurs hôtes à parler l’un après l’autre :
-Est-ce vrai que l’on peut leur demander n’importe quoi ?
-Oui, absolument tout.
-Vous pouvez les utiliser pour tuer ?
-Nous ne l’avons jamais fait, mais c’est fort probable.
Menteur.
-Il n’y a aucune condition ? Ça me paraît étonnant.
-En fait, il y en a une, en quelque sorte. Ils doivent obéir en tout, mais, en contre partie, ils n’ont pas à sauver leur maître de la mort.
-C’est à dire ?
-On suppose que s’il venait à nous arriver quelque chose, ils pourraient ne pas avoir à intervenir.
-Oh, est-ce qu’ils retrouveraient la liberté ?
-C’est fort probable.
-Est-ce qu’on a déjà vu un Obscur libre ?
-Allez savoir…
-Cela veut dire qu’ils n’ont pas de marque distinctive sous ce masque ?
Le chef posa un doigt sur ses lèvres en souriant :
-C’est un secret.
-Comment faites-vous pour qu’ils vous obéissent ?
-Secret.
-Et si un jour, ils tentent de vous tuer, vous ?
-Ils ne peuvent pas.
-Comment ça ?
-Secret.
-Ils coûtent chers ?
-Très, vous imaginez bien.
-Et où on les trouve ?
-Secret.
L’Obscur retint un bâillement et se désintéressa du groupe pour se concentrer sur le jeune homme. Celui-ci prêtait une oreille attentive, en revanche. Pourquoi tu veux un Obscur toi ? Il sentit l’intervention de sa sœur :
-Comme tous les autres probablement. De l’argent, du pouvoir… amuser la galerie.
Le jeune homme fronça le nez sous son masque, pas convaincu.
-Non, mais regarde son épée, c’est une plaisanterie.
L’Obscur chercha à quoi sa sœur faisait allusion et se rendit compte qu’il portait effectivement une épée dans son dos. Une petite épée en bois grossièrement taillée, glissée dans sa ceinture.
-Peut-être un souvenir d’enfance.
-On n’emporte pas ce genre de chose à un dîner quand même.
-Peut-être un lien affectif plus important.
Ce fut à sa sœur de faire une moue peu convaincue.
La soirée s’étira longuement dans les rires et les discussions. Lorsque les Obscurs furent enfin retirer de la salle et qu’ils purent enlever leurs costumes, le duo était épuisé.
-Je vais aller voler à manger.
-Je viens.
Ils effacèrent leur présence pour se glisser dans les cuisines. Ils ressortirent les bras chargés de nourriture et se rendirent dans la petite chambre qu’ils partageaient. Assis chacun sur leur lit, ils discutèrent encore une bonne partie de la nuit tout en mangeant, buvant. Riant sans retenu dans leur petite chambre isolée, se moquant l’un de l’autre, de leur maître, de sa femme. Se lançant des défis idiots : Celui qui réussirait à mettre le plus de groseille dans sa bouche, celui qui pourrait créer le mélange le plus immonde et réussirait à le faire boire à l’autre. Ils s’effondrèrent sur leur lit, s’endormant sans s’en rendre compte.
Une douleur les réveilla en sursaut. La voix de leur maître résonnait dans leur crâne.
-Il a toujours pas compris que ça ne sert à rien de crier ?!
-Je suis sûr qu’il le fait exprès.
Plus l’homme criait, plus la douleur devenait insoutenable, mais déjà, les deux Obscurs étaient debout, bien réveillés. Remarquant que le jour n’était pas levé, ils devinèrent que quelque chose n’allait pas. Ils sortirent et se propulsèrent sur les toits d’un bond. Maintenant, leur maître les appelait clairement à l’aide. Ils courraient droit vers sa résidence, ignorant les gardes et serviteurs qui se démenaient contre des silhouettes vêtues de noir. Se déplaçant de toit en toit, ils ne tardèrent pas à atteindre celui de la résidence. Le jeune homme allait descendre se rendre compte de la situation quand sa sœur le retint. Elle retira une des larges tuiles du toit, pour observer ce qui se passait à l’intérieur sans être remarquée. Leur crâne était au bord de l’explosion avec ces cris, mais ils ne bougèrent pas en voyant le chef mortellement blessé, ramper vers le corps de sa femme.
L’Obscur sentit son cœur battre plus fort. Il comprenait ce que sa sœur avait déjà deviné. Ils n’avaient pas l’obligation de secourir leur maître, mais ne pas obéir à un ordre n’était pas sans conséquence. Alors que l’homme les appelait à l’aide et qu’ils refusaient d’obéir, la première brûlure se fit sentir. L’Obscur vit une entaille apparaître sur la main de sa sœur, alors qu’il en sentait une sur son bras. Une deuxième arriva, une troisième. Cela continuerait tant qu’ils n’obéiraient pas. Ils avaient le droit de ne pas sauver leur maître de la mort, dans l’espoir d’être libre, mais il fallait que l’homme meurt avant qu’eux-même ne se vident de leur sang suite aux Mille Coupures. De plus, si le maître venait à survivre, ils seraient toujours liés à lui et ils pouvaient être sûrs que la punition serait infernale.
Les deux Obscurs fixaient la scène. Le cœur battant la chamade, les coupures se formant lentement, le sang tâchant leurs habits et soufflant dans leurs esprits au milieu des appels à l’aide de leur maître : Meurs, meurs. Qui que soit l’assassin, il ne semblait pas pressé d’achever sa victime. L’Obscur saisit la main de sa sœur et ferma les yeux. Il ne pouvait ni ralentir, ni guérir les blessures infligées par les Mille Coupures, mais il était décidé à rester serein en espérant le pire pour son maître. L’Obscur se concentra sur sa respiration, ignorant le sang qui coulait, collant ses vêtements à son corps. Face à lui, sa sœur faisait de même. Ils ne pouvaient rien faire qu’attendre et si leur maître venait à survivre, autant se vider de son sang maintenant.
Un silence soudain dans leur esprit et un picotement sous la langue leur fit ouvrir les yeux. Les deux se dévisagèrent, refusant d’y croire. Ils se penchèrent ensemble sur le lieu du meurtre. Une fois assuré que leur maître ne bougeait vraiment plus, le duo se dévisagea en lançant en même temps :
-Fais voir ta langue.
Les deux bloquèrent leur langue contre leur dents pour en révéler le dessous. Celle-ci ne montrait plus aucune marque du sceau du maître. Ça a vraiment marché ! Émerveillés, ils s’enlacèrent fortement avant de sauter à bas du toit, uniquement pour se retrouver face à un homme à la stature imposante. Sous son masque grimaçant, il ricana en les voyant et déclara avec beaucoup d’emphase :
-J’ai tué votre maître, vous m’appartenez à présent.
Les Obscurs firent un geste du bras et l’homme se retrouva coupé en trois. Les quelques hommes qui l’accompagnaient restèrent interdits pour une part, s’enfuirent pour une autre. Le frère et la soeur s’éloignèrent rapidement, effaçant leur présence, ignorant les cris, les suppliques. Ils se dirigeaient vers la sortie du domaine sans se demander pourquoi cette attaque, ni qui en était la cause.
Ce n’est que lorsqu’ils passèrent l’arche d’entrée qu’ils s’arrêtèrent, soudain hésitant. C’était la première fois qu’ils partaient sans mission à accomplir, sans objectif, rien d’autre que de suivre leurs envies. Ils fixaient le chemin qui se découpait dans l’obscurité, sans bouger. On fait quoi en fait ? Sa sœur lui saisit soudain la main pour l’entraîner plus loin, hors du chemin. Ils marchèrent sans but, simplement pour s’éloigner du lieu de leur emprisonnement. Lorsque les Obscurs ne purent rien entendre d’autre que les sons de la nuit, ils s’arrêtèrent.
Devant eux, une montagne se dressait et c’est au pied de celle-ci qu’ils s’assirent. Silencieux, le duo observait la nature. Ils commencèrent à avoir froid, à avoir faim, mais ils ne bougèrent pas. Tout ce qu’ils voyaient, entendaient, sentaient leur semblait soudain nouveau. Ils redécouvraient les couleurs du ciel, les odeurs apportées par le vent, les formes des roches et la température de la terre.
Au fond, ils attendaient le moment où un ordre leur vrillerait le crâne, où des gardes apparaîtraient à l’horizon pour les ramener. Au bout de plusieurs heures, sa sœur se redressa.
-C’est vraiment fini alors ?
Il hocha la tête.
-Je crois bien.
Prenant soudain un air résolu, elle se leva et il l’imita.
-Si plus rien ne nous retient, alors je vais chercher les Fabuleuses.
Son frère ne pouvait pas dire qu’il était surpris :
-Je vais voir la forêt de flammes.
-C’est la fin pour nous aussi.
Il lui sourit en hochant de nouveau la tête. Ils se laissèrent tomber dans les bras de l’autre et restèrent enlacés longuement. Il était rare qu’un maître accepte d’acheter deux Obscurs en même temps et ils savaient qu’ils avaient eu une chance incroyable de ne pas avoir été seuls toutes ces années.
-Tu vas par où ?
-Les Gardiens de l’Epée de Verre. Avec un nom pareil, ils doivent bien en avoir une quelque part.
-Logique. Je vais aux Frondaisons Eternelles.
-Je sais.
-Je sais que tu sais.
-Tu veux pas me lâcher hein ?
-Non.
Après encore quelques minutes, ils réussirent à s’écarter l’un de l’autre pour se décider à partir. L’Obscur avança de plusieurs mètres en direction de la route. S’il pouvait rattraper les envoyés de la tribu Tiwr, il pourrait se rendre dans la région des Frondaisons Eternelles sans se perdre.
-Tu m’entends encore ?
Il sentit sa gorge se nouer et sa vision se brouilla en entendant la pensée de sa sœur.
-Oui.
Il continua d’avancer, cette fois, plus lentement. Il n’était pas pressé de se trouver hors de sa portée. Ce serait sûrement la dernière fois qu’il entendrait sa voix. Ce fut à son tour de poser la question quelques mètres plus loin :
-Tu m’entends encore ?
-Oui.
Lorsqu’il arriva sur la large route en terre rouge, il s’arrêta pour se tourner vers d’où il venait. Sa sœur ne lui avait toujours pas reposé la question, alors il formula avec une certaine angoisse :
-Tu m’entends ?
Il attendit, le cœur battant, mais aucune réponse ne lui parvint. Ravalant ses larmes, l’Obscur commença ses recherches.

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