La sœur Obscur (3)
Pour la troisième fois, elle posa la question :
-Tu m’entends ?
Son frère ne répondant pas, la jeune fille s’arrêta, hésitante à se retourner. Ne le fais pas. Ça ne changera rien. Elle inspira profondément, effaça une larme et reprit sa marche. L’Obscur n’avait jamais pu se rendre sur le territoire des Gardiens, mais au moins, elle savait dans quelle direction il se trouvait. Je ne sais pas comment il va faire. La région des Frondaisons Eternelles n’est pas aussi ouverte que les autres.
Trouvant un sentier, l’Obscur décida de le suivre jusqu’au prochain village ou campement pour savoir où elle se trouvait exactement. Le sentier devint un chemin, puis une route encombrée de voyageurs. La jeune femme se figea aussitôt. L’Obscur n’était pas habituée à voyager sans masquer sa présence et dut prendre un instant pour réaliser qu’elle n’était plus obligée de le faire. Pendant une fraction de seconde, l’Obscur fut persuadée qu’ils sauraient ce qu’elle était et qu’on la ramènerait chez son maître. Allez, marche normalement. Personne ne te connaît. La jeune femme s’avança, se glissant au milieu des voyageurs.
D’abord mal à l’aise, elle réussit à se détendre peu à peu, laissant ses oreilles capturer la moindre bribes d’informations intéressantes. L’Obscur savait qu’elle se trouvait sur la voie menant à la région de l’Epée de Verre. Sur sa frontière, la ville de Montroi tenait une foire annuelle en cette période. C’était là que la majorité des voyageurs se rendait. Elle savait qu’il suffisait de traverser Montroi pour se retrouver dans les terres des Gardiens. De là, sa supposition était que la tribu Zioun, la plus puissante de ces terres, pourrait être en possession d’une des Fabuleuses. Il était possible que leur position leur vienne de ça.
Passant sous l’arche portant la plaque du nom de la tribu dirigeant la ville, l’Obscur se sentit presque intimidée. Son malaise revint en passant devant les gardes qui ne firent pas attention à elle. Ils se contentaient de vérifier les cargaisons liées à la foire. La ville était en pleine effervescence et la jeune femme se sentit obligée d’accélérer avant de réaliser, à nouveau, qu’elle n’avait pas de mission à accomplir dans un temps limité. Comme pour défier cet ancien esclavage, l’Obscur se força à ralentir malgré son envie de sortir de cette agitation. Tout comme, ils avaient redécouvert la nature quelques heures plus tôt, elle prenait maintenant le temps d’observer les gens.
Des enfants et des jeunes jouaient, s’entraînaient, aidaient aux installations. Des personnes âgées discutaient, jouaient aux cartes, se promenaient. Des hommes et des femmes s’apostrophant, s’organisant et riant. L’Obscur sentit les odeurs d’épices, de sucreries et de pain frais, écouta une musique qui venait d’une place plus loin et vit des banderoles colorées. Malgré son appréciation de l’environnement, elle ne fut pas fâchée d’en sortir.
Ce n’était pas sa première fois dans les terres de l’Epée de Verre, mais elle n’avait jamais eu de mission qui lui aurait permit de localiser exactement la tribu Zioun. L’Obscur commença à errer à travers le territoire des Gardiens, tranquillement, continuant sa découverte d’un monde qu’elle connaissait sans le connaître. A aucun moment, il ne lui vint à l’idée d’adresser la parole à qui que ce soit. La jeune femme n’avait parlé à personne à part son frère depuis des années et il ne lui était pas naturel de considérer les autres comme accessibles. Comme chaque fois qu’elle avait dû partir en mission, l’Obscur se nourrissait de sa chasse et de vol, dormait dans des endroits dissimulés et évitait les endroits trop peuplé.
Le jour où elle arriva aux portes des Zioun, elle prit le temps d’observer la large muraille qui protégeait la tribu. Mais je ne suis sûrement pas la seule à avoir eu cette théorie. S’ils n’ont pas de Fabuleuse, je pars et c’est tout… je pars très déçue quand même… Décidant qu’il n’était pas utile de penser à ça dans l’immédiat, ses anciennes habitudes revinrent à grande vitesse et elle s’introduisit dans l’enceinte en effaçant sa présence. Une fois de l’autre côté, gardant son Don au plus bas, l’Obscur se mit à fouiller pendant que tous étaient rassemblés pour le dîner. Elle se concentra sur les bâtiments qui semblaient les plus importants, mais après avoir découvert des réserves, des chambres d’invités, des salles d’entraînements, la jeune femme se décida à se rendre là où la famille du chef dînait. Voyageant sur les toits, l’Obscur atteignit l’endroit qu’elle désirait. Dû au beau temps, la table du repas avait été dressée dans un pavillon aux piliers sculptés de bleu et rouge. L’Obscur n’eut pas besoin d’approcher pour apercevoir les parents et les trois fils qui mangeaient tranquillement. Restant dissimulée, elle décida de passer le pavillon pour atteindre la demeure juste derrière les jardins et continuer ses recherches. Cependant, le nom de la Futur de la tribu Tiwr et sa Fabuleuse lui parvint, attirant aussitôt son attention. Au lieu de poursuivre sa route, l’Obscur décida de se cacher à proximité du pavillon pour écouter la conversation. Le chef semblait de mauvaise humeur car son fils aîné avait décidé de les quitter pour chercher la Fabuleuse Rage.
-Parce que cette petite prétentieuse décide de partir à l’aventure, elle n’a pas à emporter tous les Futurs comme si c’était ses valets.
Sa femme fit remarquer :
-Si les Futurs ont décidé de la rejoindre, c’est pour être le premier à mettre la main sur la Fabuleuse, avant elle.
L’aîné acquiesça :
-Elle n’a rien demandé. Et ce n’est qu’une rumeur, mais je ne veux pas laisser passer ma chance.
L’homme ricana :
-Je préférerais que tu ne t’associes pas avec celle-là. Les Tiwr ont perdu leur sens de la réalité avec leur Prodiges. Ils se croient supérieur à tout le monde.
Sa femme désapprouva :
-Si l’un de tes fils était né Prodige, tu agirais de même.
-Mais aucun de mes fils n’est un Prodige…
-Alors, tu es jaloux. On comprend, mais c’est pour cela que tu devrais laisser ton fils partir. S’il rentre avec la Fabuleuse, notre position serait d’autant plus dominante.
Le chef grommela quelque chose que l’Obscur ne put pas entendre avant d’exploser :
-Cette histoire de Prodige est dépassée ! Je veux bien croire qu’à une époque, ils ont développé le Don et ont fait progresser les Seigneurs dans le même temps, mais elle, hein ? On peut savoir ce qu’elle a fait ? A part être paradée par son père, avec son épée dans toutes les réunions et dîner du monde.
L’un des plus jeunes fils déclara calmement :
-Bah, c’est pas elle qui a localisé cette épée là ? Elle était pas perdue ?
L’aîné ajouta avec une légère moquerie dans la voix :
-Si, depuis des siècles. C’est bien pour cela que tout le monde s’empresse de la suivre…
Alors que les rires se propageaient aux autres membres de la famille, le père tapa de la main sur la table :
-J’ai compris, j’ai compris. Si ça t’amuse.
Son fils sourit :
-J’ai l’impression que tu ne me crois pas capable de ramener la Fabuleuse.
Sa mère haussa les épaules :
-Que tu y arrives ou pas, c’est une expérience intéressante et tu vas pouvoir évaluer ton Don de meilleur façon qu’avec de simples formateurs.
Le chef se contenta d’hocher la tête et leur fils se redressa avec impatience.
L’Obscur prit un instant de réflexion, mais ce ne fut pas long avant qu’elle ne décide de trouver la Futur des Tiwr. Elle trouva un coin où dormir et se réveilla dès les premiers signes d’agitation dans les alentours de la maison. La première chose qui traversa l’esprit de la jeune fille fut qu’elle devait se dépêcher de remplir sa mission et rentrer. Elle eut un instant de panique lorsqu’elle ne se souvint pas de quelle mission il s’agissait, puis se calma doucement alors que les souvenirs se remettaient en place. L’Obscur se leva, vola de la nourriture dans les cuisines puis attendit à la porte de l’enceinte, que le Futur de la tribu ne prenne son départ. Il apparut accompagné de quatre gardes comme ce devait un voyageur de sa naissance. Ce qui gêna l’Obscur fut qu’ils avaient décidé de voyager à cheval. Heureusement pour elle, ils ne semblaient pas pressé et avancèrent au pas toute la matinée avant de s’arrêter à un village pour déjeuner. La jeune femme s’installa à proximité, gardant sa présence cachée.
Un autre groupe ne tarda pas à arriver, trois Futurs et leurs gardes. Celui qu’elle suivait se leva pour les saluer et la discussion ne tarda pas à prendre. Ce groupe était également à la recherche de la Prodige. Les informations de tous coïncidaient. La Futur de la tribu Tiwr se dirigeait vers les terres des Coureurs, plus particulièrement la tribu Friteo, la plus influente de la région de la Flèche des Vents. L’Obscur se leva. Si c’était la direction que la Prodige prenait, sachant qu’elle venait des terres des Justes, elle avait une assez bonne idée de la route à suivre. La jeune femme décida de repartir. Après quelques errances dans le petit village et alentours, elle repéra un âne qui broutait dans un champs. Décrétant que ce serait une monture suffisante, l’Obscur alla voler une carotte pour l’attirer et une corde pour le diriger.
Il lui fallut des jours pour non seulement atteindre les terres des Coureurs, mais également pour rejoindre la tribu Friteo. La ville qu’ils contrôlaient était la plus grande qu’elle ait jamais vu. L’Obscur attacha son âne au devant d’une auberge, mais elle n’avait pas mis un pied dedans que l’un des serviteur s’empressa d’aller à sa rencontre :
-Ah, je m’excuse, nous n’avons plus de place. Il y a une autre auberge de l’autre côté de la grande place. Peut-être qu’ils pourront vous accueillir. Je suis désolé.
Il s’inclina profondément alors que l’Obscur surmontait sa surprise. La jeune femme avait renoncé à dissimuler sa présence depuis qu’elle ne suivait plus le groupe et n’avait pas croisé grand monde sur les chemins. Qu’on s’adresse directement à elle comme à une personne ordinaire était une première. L’Obscur s’inclina à son tour, reprit son âne et partit en exploration. Elle n’était pas tellement en recherche d’un refuge, la jeune femme n’avait pas d’argent et pouvait dormir dehors, ce qu’elle voulait vraiment, c’était des informations sur la Futur de la tribu Tiwr.
Plus l’Obscur approchait de la grande place qui semblait être le centre la ville, plus elle croisa de Futurs de différentes terres. Cela lui fit espérer qu’elle touchait au but. Au final, l’Obscur arriva à la place centrale et aperçu, à son extrémité, la vaste demeure du chef de tribu. Les portes étaient laissées ouvertes pour que les nouveaux venus puissent venir présenter leurs hommages. Se glissant dans la suite de Futurs portant les couleurs des Oiseaux des Fonds Purs, l’Obscur put s’introduire sans difficulté et s’inclina, front contre le sol, avec les autres devant le chef et sa famille. Après les présentations d’usage, l’une des Futurs demanda :
-Nous nous sommes rendus chez vous après avoir entendu que la Prodige de la tribu Tiwr était ici pour retrouver la Fabuleuse perdue.
Le chef, visiblement réjouit de l’attention que tout cela amenait sur sa tribu, répondit d’un air joyeux :
-Oui, effectivement, nous avons l’honneur de la compter parmi nos invités. Elle a l’intention de se reposer quelques jours avant de reprendre sa route. Si vous souhaitiez la voir, je crains que cela ne soit pas possible. En revanche, je peux vous faire savoir quand elle compte repartir dès qu’elle l’aura décidé.
Les Futurs le remercièrent en s’inclinant à nouveau, avant de quitter l’endroit. L’Obscur ne bougea pas. Son sang n’avait fait qu’un tour en entendant que la Futur était là. Elle n’avait pas réalisé à quel point cette rencontre lui importait avant cet instant. La jeune femme se souvenait très clairement de la première fois qu’elle l’avait vu.
Lors d’une des soirées de son maître, la Futur avait accompagné son père et l’épée à sa hanche avait aussitôt attiré l’attention de l’Obscur. Le fourreau d’un beige sans prétention l’avait captivé. Elle avait de suite sentit que cette arme n’était pas ordinaire et avait espéré qu’on demanderait à la Futur de la sortir pour la montrer. Cependant, bien que plusieurs personnes tentèrent de la persuader tout au long de la soirée, la jeune fille avait obstinément refusé. Cela n’avait fait qu’augmenter l’intérêt de l’Obscur qui, à chaque soirée où la Futur apparaissait, espérait enfin voir l’épée. Ce n’était jamais arrivé, mais à présent… je pourrais la prendre sans qu’elle ne s’en rende compte et voir la lame. Son coeur se mit à battre plus vite à cette idée. Quand elle quitta ses rêveries, l’Obscur était seule dans la vaste salle. La jeune femme en profita pour réfléchir. Cela valait-il la peine d’attendre la nuit pour tenter de prendre l’épée ? Ce n’est pas le genre d’arme qu’on laisse simplement de côté pour la nuit. A tout les coups, elle la met dans sa couche… puis c’est une Prodige, je doute de pouvoir simplement entrer et me servir.
L’Obscur s’était levée et était sortie dans les jardins. Ces missions lui avaient appris que tous les chefs avaient un quartier de leur demeure réservée aux invités de marque. Une Prodige portant une Fabuleuse, ce n’est pas possible que ça passe inaperçu. Une servante marchant à pas précipités la passa sans qu’elle n’y fasse attention, puis un duo de serviteurs, puis une enfant qui courait. Tous se dirigeant dans la même direction, cela finit par attirer définitivement son attention. L’Obscur était entrée profondément dans les jardins et il n’y avait aucun bâtiments en vue, mais une agitation semblait avoir saisi le personnel de la maison. La jeune femme suivit l’enfant qui la mena là où se trouvait le rassemblement. Les serviteurs se tenaient immobiles tête basse. Sur le palier d’une petite maison cachée derrière les arbres, un jeune Seigneur en colère hurla sur des hommes qui passaient dans les rangs :
-Ils sont tous là cette fois ?!
Un homme termina de compter en posant la main sur la tête de la fillette qui venait d’arriver :
-Oui, jeune maître.
-Alors, on peut me dire lequel d’entre vous a oublié de ramener le plateau de la Futur du clan Tiwr aux cuisines ?!
L’Obscur battit des paupières. Tiwr ? Elle doit être là alors. Quelque part. Ne prêtant plus attention à l’homme et ses serviteurs, elle fit le tour du groupe pour tenter d’apercevoir la jeune fille. Si on fait tout ce foin pour lui montrer la discipline de la demeure, elle ne doit pas être… Elle la repéra sur le côté de la maison, assise sur une barrière colorée qui cernée un petit lac. Peu intéressée par ce qui se passait derrière elle, la Futur semblait plus fascinée par les carpes qui s’agglutinaient dans l’espoir de nourriture.
En vérité, l’Obscur repéra le beige de l’épée avant même sa propriétaire. Son visage se détendit d’un large sourire comme lorsqu’on retrouve un vieil ami. Ma présence est déjà au minimum, je peux juste tenter de la toucher pour l’instant. Elle avança avec lenteur et déférence comme on approche d’un objet sacré. A chaque pas, son coeur battait un peu plus fort alors qu’elle ne cessait de se répéter « je n’ai jamais été aussi près, je n’ai jamais été aussi près... ». L’Obscur s’arrêta à un pas de distance, n’osant pas avancer plus et commença à tendre le bras. Soudain, la jeune femme arrêta son geste, son sourire disparut et un frisson glacé la parcourut. Ça ne va pas. Quelque chose ne va pas. Une sensation l’avait saisit, une sensation qu’elle connaissait, mais elle n’osait pas y croire. Pourtant, l’Obscur leva lentement la tête. Cette sensation pesante d’une personne qui vous fixe. La jeune femme croisa le regard de la Futur et resta bouche bée. Elle me voit ? La Prodige du clan Tiwr ne la quittait pas des yeux. Immobile, l’Obscur n’osa plus bouger et, la voyant figée, la Futur cracha entre ses dents :
-Tsss, t’es ridicule.

Annotations
Versions