La soeur Obscur (4)

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La Prodige se leva pour se diriger vers le jeune maître de la demeure. Celui-ci avait finit sa harangue et se tenait bien droit, avec une certaine fierté sur le visage. La Futur demanda froidement :

-Vous avez terminé ?

-Oui, je vous assure que cela ne se reproduira plus.

-Que ça se reproduise ou pas, je m'en moque. Je vous ai dit que ce n'était pas la peine de faire tout ça pour une chose si ridicule.

Le jeune maître ne se démonta pas :

-On ne peut pas se permettre le moindre écart. C'est le début du déclin d'une maison.

-Si vous le dites. Par contre, ce n'est pas la peine de m'assigner un garde du corps en plus. Tout ça pour un plateau, franchement...

Elle avait fini sa phrase dans un murmure, avant d'entrer. Le jeune maître jeta un regard interrogateur à ses bras droits qui haussèrent les épaules pour montrer qu'ils ne comprenaient pas à quoi elle faisait allusion. Alors que la porte se claquait, le jeune homme s'empressa d'assurer :

-Bien, je transmettrai à mon père.

Ils s'éloignèrent sans poser plus de question. Il n'était pas bien venu de questionner les invités. L'Obscur savait que c'était à elle que la Futur avait fait allusion. Un simple serviteur ne sait pas effacer son Don à ce point. Cette capacité la plaçait déjà à un certain niveau qui tenait plus de la garde rapprochée. S'étant remise du choc, ayant réussi à se souvenir comment respirer, la jeune femme entra dans la maison.

L'intérieur n'était qu'une vaste pièce. Sur la gauche un espace servait de chambre, sur la droite, de salle de bain, au centre fauteuils et table permettaient de recevoir. Le ton glacé se fit entendre de suite :

-J'ai prévenu le jeune maître que je n'avais pas besoin de tes services. Tu peux partir.

Cependant, l'Obscur secoua la tête ce qui laissa la Futur perplexe :

-Quoi ? Tu as quelque chose à dire ?

Oui, mais je ne peux... sa pensée s'arrêta soudain.

-Tu fais encore cette tête d'ahurie. Tu n'es pas très dégourdie, n'est-ce pas ?

L'Obscur n'écoutait pas. Elle venait de réaliser qu'elle pouvait parler. Le silence faisait parti du contrat passer avec son maître, mais puisqu'il était mort, que le contrat était rompu... Le visage de la jeune femme s'illumina soudain, ce qui ne rassura en rien la Futur de plus en plus perplexe. Inspirant profondément, l'Obscur ouvrit la bouche et lança :

-Ah !

Sa voix sonnait éraillée, pas aussi forte qu'elle l'avait espéré, mais néanmoins, les larmes lui montèrent aux yeux. L'Obscur passa une main sur sa bouche comme pour s'assurer que c'était bien elle qui venait de sortir un son. La Futur n'était pas impressionnée :

-Tout ça pour ça. Il faut vraiment que tu sortes, maintenant. J'aimerais ne rien faire en paix.

L'Obscur se racla la gorge, mais même ainsi sa voix était inégale :

-Tu peux me voir ?

La Futur battit des paupières clairement à deux doigts de la faire sortir à coups de pieds aux fesses, mais elle se ressaisit :

-Oui, je peux. Pourquoi ?

L'Obscur effaça sa présence encore plus :

-Et là ?

-Oui.

Pour effacer tous doutes, l'Obscur se balada dans tous les coins de la maison en demandant :

-Et là ? Et là ? Et là ?...

Répondant toujours par la positive en la suivant du regard, la Futur finit par bouillir de colère. Elle projeta son Don d'un geste de la main, suspendant l'Obscur dans les airs.

-Maintenant, ça suffit.

De son autre bras, elle propulsa son Don pour ouvrir une les fenêtres et jetait la jeune femme dans le lac. Dès qu'elle sentit la prise autour de son corps se relâcher, l'Obscur utilisa son Don pour se maintenir au-dessus de l'eau et se propulser pour revenir par la fenêtre. La Futur n'était pas ravie de la revoir si vite :

-Je vais devoir informer ton maître de ton insubordination.

-Il est mort.

Il y eut un silence.

-... pardon ?

-Mon maître est mort, c'est pour ça que je suis là.

-...pourquoi tu souris ?

-Personne n'a jamais réussi à me voir avant et personne n'a jamais réussi à me balancer par une fenêtre.

La Futur ricana :

-Je t'en prie. Tu n'es pas aussi impressionnante que tu as l'air de le penser.

L'Obscur hocha la tête en affirmant ingénument :

-Oh si, je le suis.

L'Obscur se demanda ce qui serait assez impressionnant pour le prouver, mais la Futur enchaînait :

-Si ton maître est mort, tu n'es pas de cette tribu. Il n'y a pas eu de décès récemment. Tu ne portes aucunes couleurs distinctives des huit régions, tu n'es ni d'une famille dirigeante, ni de la garde rapprochée. Tu peux être servante, mais, je l'admets, tu es trop douée pour ça. Une garde banale pourrait te correspondre. Mais le maître dont tu parlais n'était pas nécessairement quelqu'un d'honorable. Tu pourrais parler du maître d'un ordre, assassin ou voleur. Je pense plutôt sur ça. Pourquoi veux-tu mon épée ?

Si le reste du discours n'avait semblait être qu'un monologue avec elle-même, la Futur dirigeait maintenant son regard sur l'Obscur. Celle-ci atténua :

-Ce n'est pas exactement ça. Je ne veux pas prendre l'épée, je veux juste voir la lame. Je me suis toujours demandée comment elle était. Mon maître était...

La Futur la fit taire d'un geste :

-Ne me dit pas. Je n'aime pas qu'on me donne les réponses. Tu t'es toujours demandée comment elle était, donc, on s'est déjà vu. Du moins, tu as vu ma Fabuleuse.

Elle se plongea dans ses réflexions, avant de réfléchir à nouveau à voix haute :

-Je n'ai jamais eu affaire avec une tribu voleuse ou assassine, donc, tu ne dois pas en être...

L'Obscur devinait qu'elle ne trouverait pas, car personne ne pensait aux Obscurs comme des êtres à part entière. Un objet n'est pas censé avoir sa volonté propre. Comme elle continuait de réfléchir sans plus rien dire, l'Obscur en profita pour demander :

-Je pourrais venir chercher la Fabuleuse avec vous ?

-Essaie toujours. Tu peux dormir là.

L'Obscur ouvrit des yeux ronds :

-Dormir ici ? Vous n'avez pas peur que je vous attaque pendant votre sommeil pour voler l'épée ?

La Futur eut un rire condescendant :

-Oh, je t'en prie. Je suis la Prodige. Une Prodige monstrueuse. Tu ne pourrais pas me tuer.

L'Obscur sourit largement :

-Mais je pourrais avoir à manger aussi, alors ?

-Aussi.

Sur ce, la Futur sortit la laissant seule. Elle est un peu étrange quand même, non ? La jeune femme souriait toujours en faisant le tour de la pièce. Elle se laissa tomber dans un fauteuil au comble du bonheur.

L'odeur de nourriture la réveilla. Bondissant de son fauteuil, elle rejoignit la Futur à table.

-Je peux prendre ce que je veux ?

Comme la Futur ne répondait pas, l'Obscur leva les yeux pour découvrir qu'elle la fixait avec grande attention. Elle a changé d'avis ? Déçue, la jeune femme retira ses mains de la table pour les poser sur ses genoux, tête basse.

-Tu dormais profondément.

L'Obscur battit des paupières, ne comprenant pas où elle voulait en venir.

-Tu dormais, mais tu as pu garder ton Don au plus bas.

Ah. L'Obscur acquiesça :

-Oui, c'est un réflexe.

-Vraiment ?

La Futur la dévisagea encore un temps avant de pousser des plats vers elle :

-Sers-toi.

Le visage de l'Obscur s'illumina à nouveau, alors qu'elle se jetait sur les plats. Même si elle semblait obnubilé par la nourriture, la jeune femme ne manqua pas de noter que la tension chez la Futur ne se relâchait pas. Elle va finir par le croire que je suis plus douée que j'en ai l'air... mais elle va peut-être vouloir me mettre dehors, alors... Ce fut à l'Obscur d'observer la Prodige à la recherche d'un indice qui lui permettrait de deviner ce qu'elle avait l'intention de faire. Cependant, la jeune fille s'était mise à manger sans plus se soucier de son invité.

Elles n'échangèrent plus un mot pour le reste du repas. La Futur alla ensuite se coucher dans le lit, tandis que l'Obscur retournait à son fauteuil.

Un léger bruit la réveilla alors que le soleil n'était pas encore levé. Tout se suite, debout et alerte, l'Obscur distingua la silhouette de la Futur qui allumer une bougie.

-Tu te réveilles vite.

L'Obscur hocha la tête :

-C'est un réflexe.

-Je vais m'habiller et on part.

-Mais... tu ne devais pas te reposer quelques jours ?

-Ils le réaliseront bien assez tôt. Je veux juste prendre de l'avance, être la première sur place.

L'Obscur pouvait comprendre ça. Elle ne serait probablement pas ravie non plus qu'une troupe s'approprie la finalité de ses recherches. Quelques minutes plus tard, elles étaient dehors. La Prodige se déplaçait si furtivement que même sans dissimuler son Don, il aurait été difficile de remarquer sa présence. L'Obscur ne put qu'admirer sa technique. Cependant, une fois hors de la demeure du chef, la Futur reprit une allure normale, alors que l'Obscur continuait de garder son Don au plus bas pour effacer sa présence. Elle nota le regard en biais que lui jeta la Prodige et lui sourit avec une certaine fierté. Cette technique de dissimulation n'était pas des plus communes car réduire son Don pouvait mener à l'éteindre et donc à la mort. Elle savait que la Prodige, aussi douée soit-elle, ne l'avait jamais vu en action.

Une fois la tribu derrière elles et le soleil levé, l'Obscur osa demander :

-Où est-ce qu'on va exactement ?

La Futur se dirigeait sans hésiter et ne trouva pas nécessaire de répondre à la question. A la nuit tombée, elles s'arrêtèrent aux abords d'un large fleuve. Elles n'avaient pas échangé un mot de la journée, aussi l'Obscur trouva presque bizarre de briser le silence :

-Il faut traverser ?

La Prodige suivit la berge sur quelques pas, avant de revenir. Elle observa le ciel, le sol et l'eau avant de croiser les bras, le regard vers l'autre rive. Ne comprenant pas le problème, l'Obscur hésita à proposer de chercher un pont. Si elle voulait vraiment traverser, elle y aurait pensé. La jeune femme entendit que la Futur marmonnait en réfléchissant, mais ne saisit pas les mots. Clairement, la Prodige était fatiguée. Elles ne s'étaient pas arrêtées et n'avaient pas mangées de la journée. L'Obscur osa proposer :

-On devrait dormir là.

La Futur ne se fit pas prier :

-Oui, je n'arrive plus à réfléchir.

La jeune fille tourna aussitôt les talons pour chercher de quoi faire un feu. Je m'occupe du dîner alors. L'Obscur se tourna vers la rivière pour pêcher. Dans un nouveau silence, elles mangèrent avant de s'allonger sur le sol humide. Dans la nuit, l'Obscur entendit des gens approcher, parler à voix basse, s'installer. Se doutant que la Futur était réveillée, mais ne la voyant pas bouger, l'Obscur murmura :

-C'est les autres ?

Prétendant toujours dormir, la Prodige grinça des dents :

-Les parasites.

Comprenant qu'elle n'avait pas l'intention de faire quoique ce soit, l'Obscur se laissa retomber dans le sommeil.

Au matin, elles se réveillèrent cernées de Futurs et leurs gardes. Certains avaient même amené des serviteurs.

-Ridicule.

L'Obscur jeta un regard à la Futur qui se levait avec un air sombre. Une Futur portant le jaune des Coureurs vint la saluer :

-C'est un honneur...

La Prodige ne la laissa pas finir. Passant son Don dans ses jambes, elle se propulsa dans les airs. L'Obscur s'empressa de l'imiter. De là, elle suivit son regard. Dans les eaux du fleuve, une entrée béante, obscure et sinistre se faisait voir à cette hauteur. Étendant leur Don vers le sol pour ralentir leur descente, la Futur eut un sourire en coin :

-Voilà. Rien de tel qu'une bonne nuit de sommeil.

L'Obscur souriait de toutes ses dents :

-C'est dedans ? On y va ?

Autour d'elles, d'autres Futurs les ayant imités découvraient l'entrée. La Prodige pointa du menton un homme qui se propulsait vers le milieu du fleuve pour s'y laisser tomber.

-Attendons de voir si ça passe.

Il disparut sous les eaux. Après plusieurs minutes, comme il ne remontait pas, la Futur se tourna vers l'Obscur :

-Vas-y et reviens si tu peux.

Habituée à obéir, l'Obscur se donnant une nouvelle impulsion, plongea dans les eaux glacées et l'entrée béante.

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