L'aîné (5)
L'aîné
Jheron était détendu. Allongé dans l'herbe, il observait les étoiles. Le feu crépitait doucement à son côté. Tandis que ses pensées vagabondaient, le jeune homme revint à la réception ayant eut lieu quelques jours plus tôt. Au final, ça ne m'aura pas servi à grand-chose. Il se redressa en soupirant et se tourna vers les flammes. Alors, son coeur lui monta soudain dans la gorge, une sueur froide lui glissa dans le dos, tandis que son cerveau refusait encore de mettre des mots sur ce qu'il voyait. De l'autre côté du feu, on l'observait. Un jeune homme maigre, aux cheveux hirsutes et regard fiévreux. Pourquoi je l'ai pas senti ? De ce qu'il pouvait discerner, l'inconnu ne semblait pas armer, mais son Don était apparemment sous contrôle. Il est clairement plus puissant que ce que je sens... mais tant qu'il ne se montre pas agressif :
-Hum... bonsoir.
L'intrus ne répondit pas. Jheron tenta :
-Vous avez faim ? J'ai encore des petites choses si vous voulez.
Il prit le sac qui lui servait d'oreiller pour le fouiller :
-Il me reste du pain, de la viande séchée, des fruits secs...
Le jeune homme se redressa et un nouveau frisson désagréable le traversa en découvrant que l'intrus avait profité de ce bref instant pour s'assoir en face de lui. Je ne l'ai pas entendu, c'est vraiment pas normal. L'inconnu ne sembla pas s'intéresser à la nourriture, à la place il fit des gestes dans une tentative de communication. N'y comprenant rien, Jheron demanda :
-Vous êtes muet ?
Le jeune homme secoua la tête, pointa son doigt vers sa bouche, s'arrêta. Son visage s'illumina soudain comme s'il venait de découvrir une chose merveilleuse. Il sembla se concentrer avant de prononcer doucement, d'une voix éraillée :
-Tu... m'emmèneras voir... la forêt de flammes ?
-... je vous demande pardon ?
L'intrus se racla la gorge pour reprendre :
-Tu as dit que tu nous emmènerais voir la forêt si on t'aidait.
La physionomie de Jheron changea au fur et à mesure qu'il remontait ses souvenirs à la recherche de ce à quoi il faisait référence. Quand tout lui revint, il se mit debout d'un bond. L'Obscur. C'est l'Obscur du seigneur Kler. Pourquoi il me l'envoit ? Il a une mission ? Me voler quelque chose ? Me tuer ? ... attends, c'est ridicule. Je suis aussi ruiné qu'insignifiant. Jheron lâcha un soupir de soulagement, posant la main sur sa poitrine pour calmer les battements de son coeur :
-Ouf, j'ai eu peur un moment.
L'Obscur l'observait avec beaucoup de perplexité, tandis que Jheron réalisait autre chose :
-Attends, qu'est-ce que ton maître veut de moi ? Tu lui as parlé de ce que j'ai demandé ?
Le jeune homme se leva à son tour pour lui faire face :
-Non. Il est mort. Je suis venu de moi-même.
Jheron resta bouche bée :
-Mort ? Comment ça mort ?
L'Obscur fit une grimace étonnée avant de préciser :
-Comme plus vivant.
-Non, je sais. Mais comment ? Il allait très bien lors de la réception. Il est tombé malade ?
-La tribu a été attaquée.
Jheron était sidéré du calme de l'Obscur. Le jeune homme se mit à marcher en réfléchissant à haute voix :
-C'est pas possible. Il faut que je prévienne mon père. Mais je n'aurais pas le temps, il faut que j'aille aider, prévenir les autres tribus.
Il revint vers l'Obscur :
-Tu sais qui a attaqué ? Tu as vu une couleur, un signe distinctif ?
Le jeune homme secoua la tête :
-On ne s'est pas attardé. On est parti.
Tout en l'écoutant, Jheron sellait son cheval.
-Où tu vas ?
En montant, il répondit :
-Là-bas. Je peux peut-être encore aider.
-Mais, la forêt...
Jheron s'arrêta :
-Ah...
La première option qui se présentait à son esprit était de l'emmener avec lui, mais il se dit également que l'Obscur n'avait sans doute pas envie de retourner sur les lieux de son esclavage. Je peux pas lui demander de rester ici le temps que je revienne, ça prendrait des jours. Il risquerait de partir et j'ai besoin de lui. Oh, je pourrais le déposer à une auberge et payer son séjour. Il ouvrait la bouche pour proposer cette dernière option quand l'Obscur déclara :
-Je viens avec toi.
Jheron s'étonna :
-Vraiment ? Est-ce que ça ne te dérange pas d'y retourner ?
L'Obscur secoua la tête et Jheron lui fit signe de monter en croupe :
-En route, alors.
Le jeune homme ne bougea pas.
-Monte, allez.
-Ça ne va pas fatiguer le cheval ?
Jheron rit :
-Tourment est infatigable !
A l'air de pitié de l'Obscur, il s'empressa de préciser :
-C'est ma soeur qui l'a nommé, pas moi.
L'Obscur ricana en sautant derrière la selle :
-C'est qui ta sœur ?
-La Futur de la tribu Tiwr.
Alors qu'ils prenaient la route avec prudence, éclairé par la lune, l'Obscur resta bouche bée un instant, avant de réagir :
-Comment c'est possible ?! Elle a un frère ? Le chef a un fils ? Avec un Don si médiocre ?
Jheron éclata de rire :
-Oui, je sais. Mais je ne suis pas né comme ça.
-Pas né comme ça ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Jheron eut un sourire mystérieux :
-Je répondrais si tu réponds à mes questions.
L'Obscur réfléchit à la proposition :
-Je ne pourrais pas répondre à tout. Il y a des choses que je n'ai pas le droit de dire.
-Pareil.
-Tu commences ? Ah, est-ce que je dois vouvoyer ?
Jheron rit encore :
-Non, on en n'est plus là. Est-ce que c'est vrai que les Obscurs peuvent utiliser leur Don pour manipuler le Don des autres ?
-Ce n'est pas vraiment ça. On ne manipule rien. On peut légèrement influencer tout au plus. Tu étais comment avant ?
-J'étais un Prodige.
Cela provoqua un nouveau choc chez l'Obscur. Jheron en profita pour demander :
-Etant donné que tu es libéré de ton maître, est-ce que je peux te demander de venir m'aider plus tard ? Ou il faut faire un contrat ? Quelque chose du genre ?
-Je t'aiderais si tu m'emmènes voir la forêt de flammes.
-Chose promise, chose dû !
-Je croyais que ta soeur était la Prodige. Si tu en étais un aussi, pourquoi je n'ai jamais entendu parlé de toi ?
-Ma sœur est une Prodige. Je ne le suis plus. Je suis mort et mon père n'a jamais jugé nécessaire de parler de ma résurrection vu qu'à mon retour, je n'étais plus un Prodige.
L'Obscur se pencha pour pouvoir fixer intensément son visage. Jheron lui rendit son regard, ouvrant grand les yeux :
-Non, je ne suis pas mort.
Le jeune homme fit la moue :
-Tu n'es vraiment pas un fantôme alors.
-Tu a l'air déçu.
L'Obscur se redressa :
-J'ai jamais vu de fantôme.
-Moi non plus.
-J'aimerais en voir un. Ça doit être intéressant.
Ils se plongèrent dans le silence en songeant à cette idée. Ce n'est que lorsqu'ils s'arrêtèrent à une auberge, pour manger que l'Obscur reprit la parole :
-Quand vas-tu me poser une question ?
Jheron sourit :
-Tu n'as rien dit du trajet parce que tu attendais une question ?
-Je ne peux pas poser de question si tu n'en poses pas une.
-Je n'ai pas d'autres questions. Si tu acceptes de m'aider, je ne crois pas avoir besoin d'en savoir plus.
L'Obscur grommela en rongeant un os. Jheron le lui enleva de la bouche :
-Il reste de la viande, pourquoi tu t'acharnes ? Pose-moi une question, va.
Le jeune homme tendit la main vers un plat en gardant un œil sur Jheron pour s'assurer qu'il ne le lui interdirait pas brusquement. Notant sa réserve, Jheron le regarda faire avec amusement. Lorsqu'il eut ramené le plat devant lui, l'Obscur qui le fixait toujours, précisa :
-Je vais manger.
-Vas-y.
Il avala un bon morceau de viande en une bouchée.
-Ne t'étouffe pas quand même.
Quand il put de nouveau parler, l'Obscur demanda :
-Comment tu as perdu autant de ton Don ?
-Tu veux le savoir ?
Il hocha la tête en mâchant.
-Vraiment ?
Nouvel hochement de tête.
-Vraiment, vraiment ?
L'Obscur s'arrêta de mâcher pour lui jeter un regard noir. Jheton leva les mains en riant :
-D'accord, d'accord.
Il ouvrait la bouche pour répondre quand un serviteur s'approcha :
-Souhaitez-vous autre chose ?
-Non, je vais payer.
Lorsque tout fut régler, Jheron fit signe à l'Obscur de manger tranquille.
-Ils ne vont pas nous mettre dehors, ne t'inquiète pas. Pour répondre à ta question, je n'en sais rien.
L'Obscur lui jeta un regard interrogateur.
-Je ne sais pas pourquoi j'ai perdu une partie de mon Don. Je ne me souviens que peu de chose d'avant mon retour.
-Retour d'où ?
-C'est à moi de poser une question.
-Tu as dit que tu n'en avais plus.
-Je viens d'en avoir une. Je dois t'appeler comment ?
L'Obscur réfléchit avant d'hausser les épaules :
-Je ne sais pas.
-Tu n'as pas de nom ?
-Et toi ?
-Jheron. Je t'appelle comment ?
-Comme tu veux.
Le jeune homme réfléchit en laissant son regard vagabonder dans la pièce, avant de se décider :
-Puisque tu sembles aimer la forêt de flammes de notre région, je pense que ça devrait commencer par la lettre « J » des Justes.
L'Obscur releva la tête :
-C'est réservé aux natifs de la région.
-Tu ne veux pas ? Il faut prendre la lettre des tribus de ta région alors. D'où viennent donc les Obscurs ?
Le jeune homme le fixa avec méfiance, tandis que Jheron souriait en battant des paupières.
-Non.
Déçu, Jheron soupira :
-Tu veux quel nom alors ?
-Un qui n'appartiennent à aucune région.
-Pas de commencement en « J », en « P », en « G », en « Per », en « Oi », en « C », en « S », en « Ou ».... et on obtient....
L'Obscur se pencha vers lui dans l'expectative. Jheron finit par conclure :
-Je sais pas. Tu n'as vraiment pas de nom ?
Le jeune homme avoua :
-Si, j'en ai un. Mais je ne peux pas le dire.
-C'est un secret ?
-Pas vraiment.
Jheron attendit une explication qui ne vint pas :
-Pourquoi tu ne me le dis pas ?
-On ne peut le dire qu'à une personne qui ne nous contrôlera jamais.
- ... ah. Je te contrôle pas moi.
-C'est une possibilité, dans le futur.
-Je ne sais même pas comment faire le pacte des Obscurs.
-Tout s'apprend. Tu pourrais le découvrir un jour ou l'autre.
Jheron soupira :
-C'est un peu vexant que tu ne me fasses pas confiance, mais soit.
L'Obscur posa son assiette et s'inclina :
-Merci pour le repas.
Jheron sourit :
-Content que ça t'ai plu. Il va falloir encore quelque repas pour que tu prennes un peu de chair. J'ai l'impression que tu pourrais t'effondrer à tout moment.
L'Obscur fronça les sourcils ne voyant pas à quoi il faisait référence.
-Si tu as fini, on repart. On s'est déjà bien attardé.
-C'est toi qui m'a dit que je pouvais prendre mon temps.
Jheron rit, mais s'arrêta à peine sortit de l'auberge.

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