L'aîné (6)

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Une discussion entre deux femmes juste à côté de la porte avait définitivement capté son attention. Sans détour, il se glissa entre elles :

-Pardonnez-moi, j'ai cru vous entendre parler de la tribu Ven ?

Elles le regardèrent avec méfiance et il s'empressa d'ajouter :

-J'ai entendu qu'elle avait été attaquée, vous êtes au courant ?

L'homme qui tenait l'échoppe derrière les femmes se prit à ricaner :

-Attaqué ? Non, c'est les Obscurs qui ont fait le coup. C'est ce que je disais à ces dames.

L'une approuva d'un signe de tête :

-C'est évident.

Jheron sentit son compagnon se crisper et entamer un mouvement de recul. Il lui saisit le bras pour éviter tout autre mouvement qui aurait pu attirer l'attention et fit remarquer au trio :

-Mais les Obscurs ne peuvent pas attaquer leur maître.

-Peuh, des racontars. Qu'est-ce qu'on en sait au fond ?

L'autre femme approuva à son tour :

-Oui, ce ne sont que des « on dit ». On n'en a jamais eu la preuve.

La première reprit :

-Et puis, ne dit-on pas qu'ils ne sauveront pas leur maître de la mort ? C'est un peu contradictoire.

Jheron secoua la tête :

-Pas vraiment. Mais il doit y avoir des survivants qui pourront raconter ce qu'il s'est passé. Toute une tribu ne peut pas disparaître comme ça.

L'une des femmes sembla se souvenir de quelque chose :

-C'est vrai, j'ai entendu qu'il y avait pas mal de survivants. Apparemment, la demeure du chef était la cible principale.

Le marchand lança :

-Raison de plus de déduire que ce sont les Obscurs.

Jheron tenta de le détacher de l'idée en faisant remarquer :

-Il serait plus probable que ce soit un ennemi extérieur. J'ai entendu qu'il avait tendance à voler ses voisins pour s'amuser. Peut-être que l'un d'eux n'a pas apprécié la plaisanterie.

L'homme réfléchit à la suggestion, mais l'une des femmes fit remarquer :

-La réaction est bien disproportionnée. J'ai entendu dire qu'il se prêtait à ce petit jeu depuis des années. Pourquoi quelqu'un s'en offenserait maintenant ?

L'autre femme appuya :

-Et puis, ce n'était un secret pour personne. On savait qu'il rendait toujours ce qui avait été pris, alors...

-Alors, ce sont les Obscurs.

Les femmes approuvèrent à nouveau l'homme et Jheron jugea qu'il n'était pas nécessaire d'insister.

-Je pense que je vais aller voir par moi-même. Je vous salue.

Il s'inclina. Ils lui rendirent son salut et le jeune homme s'éloigna, l'Obscur sur ses talons. Cependant, Jheron ne fit que le deviner car sa présence semblait s'être effacée au cours de la discussion. Ils reprirent la route, chacun plongeait dans leurs pensées.

Lorsqu'ils arrivèrent à destination, les corps des attaquants avaient été brûlés, les victimes enterrées, les bâtiments en reconstructions. Un certain nombre de gens des tribus alentours étaient venus aider. L'Obscur observa l'agitation, alors qu'ils traversaient la place pour se rendre chez son ancien maître :

-Je ne crois pas que tu seras utile à grand-chose. On devrait aller à la forêt.

-Tu ne veux vraiment pas savoir qui a tué ton maître ?

-Vraiment pas.

-Et si c'était des bandits qui s'étaient unis pour s'emparer de territoires ? Et s'ils avaient l'intention de conquérir d'autres territoires ? Ils pourraient attaquer d'autres tribus.

-Vraiment pas.

-Petit malin.

-Grand crétin.

-Ah, j'avoue que je ne peux pas prouver le contraire. On est arrivé, tout le monde descend.

A bas de sa monture, Jheron observa le spectacle désolé de la demeure en ruine avec un pincement au cœur. Difficile de croire que quelques jours plus tôt, une fête avait eu lieu à cet endroit. Le jeune homme se ressaisit et s'approcha d'un petit groupe qui déblayait des débris. Il les salua en les interpellant :

-Excusez-moi. Il y a-t-il quelqu'un en charge des recherches des coupables ici ?

Un homme lui pointa une direction :

-Les chefs se sont réunis dans le jardin. C'est le seul endroit à peu près nettoyé.

-Je vous remercie.

Il jeta un regard discret à l'Obscur qui prit la tête pour le guider. Des éclats de voix ne tardèrent pas à leur parvenir et Jheron hésita un instant à se glisser dans la conversation. Les chefs des tribus venus en aide à la tribu Ven s'étaient réunis pour discuter de la marche à suivre. Le jeune homme ne se sentait pas vraiment à sa place au milieu d'eux.

-Tu n'y vas pas ?

Jheron eut un sourire fragile pour l'Obscur, inspira un grand coup et s'avança :

-Mes Seigneurs, je vous salue.

On lui rendit son salut le plus cordialement du monde et il répondit aux regards interrogateurs en disant :

-Je suis de la tribu Tiwr, j'avais accompagné mon chef à la dernière fête qui avait lieu il y a quelques jours.

Un garde acquiesça :

-Oui, je le reconnais. Son Don est difficile à manquer.

La plaisanterie fit sourire. Jheron en profita pour continuer :

-Je venais vous proposer mon assistance pour retrouver les coupables.

L'un des chefs le remercia d'un signe de tête :

-Toute aide peut nous être utile. D'autant que les coupables seront difficiles à saisir.

-Vous savez donc de qui il s'agit ?

Un autre chef s'avança :

-Il est évident que les Obscurs sont ceux que nous recherchons. Qui d'autre....

Une autre le coupa :

-Non, c'est ridicule. Que faites-vous de ces corps vêtus de noir que l'on a retrouvé ? Les Obscurs se seraient créés une armée en secret ?

-Qui dit que c'est impossible ?

-Il n'a jamais été raconté nulle part que des Obscurs se soient un jour rebellés contre leur maître. Je me doute bien qu'ils doivent en avoir envie, mais ils ne peuvent pas. Tout le monde le sait.

-Ce n'est pas parce que ce n'est jamais arrivé, que ça n'arrivera jamais.

Jheron comprit maintenant d'où venait la tension dans le groupe et il voulut se tourner vers l'Obscur avec un regard désolé, seulement, il n'y avait plus personne derrière lui. Il parla à voix basse, au cas où le jeune homme ne serait pas loin, profitant de la reprise des disputes pour s'éclipser :

-Et si tu me montrais plutôt ce que tu as fait pendant l'attaque ?

L'Obscur sembla reparaître du vide lorsqu'il répondit :

-Pas grand-chose vraiment, mais viens.

Il l'emmena dans le bâtiment des serviteurs, descendit des marches dissimulées au fond de la cuisine, parcourut un couloir sombre avant de s'arrêter devant une porte bancale. Lorsqu'il l'ouvrit, l'odeur de renfermée et d'humidité étaient si fortes que Jheron eut du mal à réprimer un mouvement de recul.

-On était là, dans notre chambre.

Un haut le cœur et un dégoût profond envahit le jeune homme en découvrant la petite pièce qui n'était guère plus qu'une cellule sans fenêtre, où le sol en terre battue avait été vaguement recouvert de paille. Jheron s'empressa de se composer une expression neutre, de peur que sa répulsion ne blesse son compagnon. Cependant, celui-ci ne remarqua rien et continua de raconter :

-On a entendu le maître appeler, alors on est sorti.

Comme il allait s'éloigner, Jheron le retint :

-Mais, vous dormiez tout le temps ici ?

L'Obscur hocha la tête.

-Depuis quand ?

-Toujours. Enfin, quand on nous a acheté. J'étais grand comme ça. Je ne sais pas exactement combien ça fait.

Il présenta une taille en posant sa main à plat devant lui, légèrement au-dessus de sa ceinture. A la fois, triste, horrifié et révolté, Jheron chercha chez l'Obscur le moindre signe montrant qu'il partageait ses sentiments. Cependant, le jeune homme semblait juste attendre le moment où on lui demanderait de passer à la suite. Alors, Jheron trouva la force de sourire et demanda :

-D'accord. Tu as dit que vous avez entendu votre maître appeler, il était où ?

-Dans sa résidence. Quand je dis qu'on l'a entendu, c'est dans notre tête. Il suffit qu'un maître pense un ordre pour que son Obscur l'entende en esprit. Là, il hurlait, alors la douleur nous a réveillé. S'il crit un ordre, ça nous vrille le crâne.

Jheron écoutait avec un grand intérêt, puis l'Obscur pointa une direction :

-On est sorti par là.

De nouveau à l'extérieur, son guide lui pointait un toit quand ils virent cinq des chefs approchaient dans leur direction. Jheron baissa le bras de son compagnon pour éviter que les nouveaux venus ne se demandent ce qu'ils faisaient. Le jeune homme les salua avec un large sourire :

-Mes Seigneurs.

Une cheffe lui rendit son salut :

-Vous êtes encore ici ?

-Oui, je cherche des indices sur les agresseurs. Je vous avoue que je ne suis pas convaincu par la théorie des Obscurs.

-Nous non plus.

Jheron dût s'avouer qu'il était soulagé et en profita pour demander :

-Vous avez vu les corps des attaquants ? Je suis arrivé trop tard, malheureusement, il semble qu'ils aient été brûlé.

Un autre chef lui répondit :

-Ils n'ont pas subi de grosses pertes apparemment. On a trouvé que quelques corps et rien dans leurs tenues ou leurs physiques n'indiquaient d'où ils venaient.

Le chef qui avait parlé pour les Obscurs quelques instants plus tôt lui proposa :

-Pourquoi ne pas vous joindre à nous ? Si nous avons le même but, autant se prêter main forte.

Jheron, craignant qu'à trop rester avec le groupe ils ne viennent à se poser des questions sur son compagnon, déclina en s'inclinant :

-Je vous remercie, mais je crains de vous ralentir. Je préfère agir de mon côté, mais je pourrais vous informer de mes découvertes si je devais en faire.

Le chef le remercia :

-Je suis Perdorix, chef de la tribu Tren.

La première cheffe à avoir parlé se présenta à son tour :

-Perni, cheffe de la tribu Poman.

Les trois autres firent de même et Jheron répondit :

-Jheron de la tribu Tiwr. Merci de votre confiance.

Perni secoua la main :

-Merci de votre assistance. Et votre ami ?

Jheron ouvrit la bouche pour répondre, mais l'Obscur fut plus rapide :

-Forêt de flammes.

De quoi ? Dans l'incompréhension générale, Jheron lui murmura :

-Qu'est-ce que tu racontes ?

L'Obscur énonça comme une évidence :

-Tu as dit que comme j'aimais la forêt, je pouvais prendre un nom avec.

Jheron l'observa avec incrédulité :

-Je suis presque sûr que ce n'est pas ce que j'ai dit.

-Ah.

Jheron fit de nouveau face au groupe :

-Il souhaite garder l'anonymat. Vous pouvez l'appeler Forêt.

-De flammes.

Il lui envoya un coup de coude pour le faire taire. Les chefs sourirent et échangèrent encore quelques mots avant de se séparer. Les voyant s'éloigner, Jheron soupira :

-Heureusement que personne ne sait que je suis le fils de mon père.

Revenant à l'Obscur :

-Bon, reprenons.

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