La cadette (7)
Joilaz observait les eaux avec attention. Il ne fallut que quelques minutes pour que la fille revienne.
-Alors ?
Elle se posa près d’elle en annonçant :
-Il y a un tunnel sec en-dessous. Pas de danger immédiat.
La Prodige se propulsa dans les airs et se laissa tomber dans le trou. L’eau glaçait la tétanisa. Elle ouvrit la bouche par réflexe, mais son Don empêcha l’eau d’entrer. Se laissant couler, la jeune fille ne tarda pas à s’échouer au fond de la fosse. Joilaz se redressa, assez surprise de l’endroit où elle avait atterri. Plus qu’un tunnel, c’était un véritable passage qui s’ouvrait. Au lieu de se déverser et d’emplir l’endroit, l’eau semblait maintenu avant l’embouchure, gardant l’endroit sûr et sec. Les Futurs qui avaient attendu, ne tardèrent pas à déferler dans le passage. Joilaz dégaina sa Fabuleuse de moitié pour illuminer l’endroit. Tandis que les autres observaient l’endroit avec autant de surprise qu’elle, la Futur repéra les écritures alambiquées et indéchiffrables sur les parois. Des incantations. Cela expliquait que l’eau restait à sa place. Satisfaite d’avoir résolu cette énigme, elle s’engagea dans l’immense couloir.
Il était si haut que le plafond se perdait presque dans l’obscurité et si large que la troupe pouvait avancer de front sans se gêner. Non pas que ce soit ce qu’ils firent. Tous marchaient sagement en retrait. Joilaz devinait qu’en cas de danger, c’était d’elle qu’on attendait du secours. Seule l’inconnue marchait à ses côtés. Celle-là est étrange aussi. La Prodige n’avait toujours pas réussi à deviner d’où elle venait. Maintenant qu’elle ne tenait plus tant à passer inaperçu, son Don se montrait plus imposant. Joilaz devinait que ce n’était pas quelqu’un qu’elle devait sous-estimer.
-Comment tu t’appelles ?
L’inconnue secoua la tête :
-Je ne peux pas le dire.
-Vraiment ? Je t’appellerai Nuisance, alors.
La fille sourit en hochant la tête, visiblement amusée. Ce n’était certainement pas la réaction à laquelle Joilaz s’était attendue. Mais bon, si ça lui va.
-Celui qui est passé en premier t’as dit quelque chose ? Il compte nous attendre ?
Nuisance secoua à nouveau la tête :
-Je ne pense pas. Il a filé tout droit sans rien dire.
Joilaz était tendue. La Fabuleuse était forcément protégée d’une manière ou d’une autre. Derrière elles, elle entendait les Futurs et leurs gardes murmuraient comme s’ils craignaient que le moindre éclat de voix ne provoque un piège. Ils n’ont peut-être pas tort. La Prodige serrait fortement son épée, prête à la mettre au clair au moindre mouvement.
Seulement, rien ne se produisit et le passage se trouvait divisé en deux. Joilaz pesta entre ses dents. Dans toutes ses recherches, elle n’avait pu trouver que l’endroit où se trouvait la Fabuleuse, nulle part on ne décrivait ce qu’il fallait faire une fois sur place. De son côté, Nuisance ne marqua aucun temps d’arrêt et décida aussitôt pour la voie de gauche.
-Qu’est-ce que tu fais ?
La jeune fille s’arrêta pour se tourner vers Joilaz qui reprit :
-Pourquoi tu vas par là ?
Les autres Futurs et leur suite étaient également suspendus à ses lèvres. Nuisance se contenta de répondre tranquillement :
-A cause du bruit.
Joilaz tendit l’oreille, mais n’entendit rien. L’une des gardes le fit remarquer :
-Il n’y a pas de bruit.
Nuisance ne sembla pas surprise et se contenta de pointer la voie de droite :
-Il y a un bruit là-bas. Je ne tiens pas à aller voir.
Joilaz sentit les regards peser sur elle, tandis qu’elle prenait le parti de la jeune fille. De nouveau à sa hauteur, la Futur l’observa avec attention. Mais qui es-tu ? La Prodige serra les dents pour ne pas poser la question. Elle voulait trouver par elle-même et s’accorda encore un jour avant de demander la réponse.
Un des Futurs vint interrompre ses pensées en lui lançant :
-Pardonnez-moi, mais n’avez-vous pas une carte de l’endroit ?
Elle répondit sans se retourner :
-Non.
Une autre tenta :
-Mais est-ce que vous n’avez pas fait des recherches approfondies ?
-Si, mais cela n’a mené qu’au fleuve. Ce qui se passe maintenant est une découverte.
Les discussions firent alors bon train entre ceux qui ne jugeaient, finalement, pas nécessaire de risquer sa vie pour une épée, aussi Fabuleuse soit-elle, et ceux qui la jugeaient irresponsables de les forcer à s’aventurer à l’aveuglette. Joilaz déclara d’une voix forte et froide :
-Je n’ai demandé à personne de me suivre. Vous n’êtes que des parasites ridicules. Faites donc demi-tour au lieu de pleurer.
Certains ne se le firent pas dire deux fois, les autres se turent en lui jetant des regards assassins. Quelques pas plus tard, Nuisance s’arrêta brusquement, jetant un regard derrière elle. Joilaz se crispa aussitôt et sentit son coeur battre plus vite :
-Qu’est-ce qu’il y a ? Tu entends quelque chose ?
-Le bruit.
-Il vient ?
Sans prendre le temps de s’inquiéter de ce que ça pouvait être, Joilaz se mit à courir, Nuisance à ses côtés. Celle-ci lui avoua :
-On ne va pas pouvoir le distancer. Il est rapide.
Dans ce cas. La Prodige s’arrêta pour faire face. Emportés par leur course, les autres la dépassèrent avant de stopper, si bien qu’elle se trouva en première ligne. Joilaz tira son épée, mais mis à part l’exclamation d’émerveillement de Nuisance, elle n’entendit rien. Si elle entend, je devrais entendre. Rapidement, la Prodige concentra son Don dans ses oreilles, mais c’est à peine si elle saisit un frottement. Joilaz ramena son Don à la normal et reprit sa concentration. Derrière, les Futures et leurs gardes se préparaient aussi au combat. Une minute s’écoula, deux minutes… un garde s’impatienta :
-Hé, t’es sûr d’avoir entendu quelque chose au moins ?
Nuisance hocha la tête :
-Ça approche.
Joilaz n’écoutait pas. Il n’y avait plus que la voie se perdant dans l’obscurité. Tout son corps tendu, son Don vibrant, son coeur battant, son souffle sous contrôle. Elle était prête. Il fallut encore quelques minutes. Sous l’influence de la Prodige, personne n’osait se relâcher.
Le bruit devint perceptible par tous. Un frottement, comme si une chose énorme était traînée. Puis l’odeur empli le passage. Une odeur de chair pourrie. L’inquiétude et la peur commença à faire sa place dans les rangs, mais Joilaz ne bougeait pas. Si concentrée que son regard aurait pu percer l’obscurité même, elle crut distinguer la chose qui approchait. La jeune fille resserra la prise sur son épée. La tension palpable devenait écrasante. Nuisance tenait position aux côtés de la Prodige, attendant un signal.
Puis, la forme se fit plus distincte. Des têtes en haut. Joilaz propulsa son Don dans un geste d’épée puissant. La vague d’énergie beige traversa l’air et alla couper l’une des quatre têtes de la chose. Ce fut le signal. Les Futurs et leur suite s’élancèrent à l’assaut de la bête. Après son coup, la Prodige resta sur place. Prenant le temps de détailler ce qu’elle voyait. Un serpent à quatre têtes semblaient avoir poussé dans le corps d’une taupe énorme. Probablement elle qui a creusé les tunnels. Son regard passa aux combattants. Le cadavre empêchait une attaque direct aux cous du reptile qui continuait de progresser, obstruant tout le passage. Des armes ferventes volèrent aux signes de leurs maîtres, des traînées de lame de toutes les couleurs fendirent l’air, alors que les Seigneurs du Don virevoltaient pour éviter les puissantes mâchoires. Joilaz s’attarda sur Nuisance. Celle-ci prit de la vitesse, courut sur un mur et se propulsa si haut qu’elle fut à la hauteur de la gueule d’une des têtes en un clin d’oeil. Mais à l’instant, où elle allait frapper, la bête ouvrit la bouche pour émettre un son et Nuisance fut propulsée dans la direction opposée. Joilaz eut une moue approbatrice. Pas mal quand même. Cette vitesse, elle pourrait être de la contrée de la Flèche des Vents, mais un saut de cette hauteur… la contrée des Monts de l’Ombre ? La jeune fille revenait déjà à la charge.
Sous les coups des Futurs et de leurs suites, les multiples têtes frappaient les parois et le plafond pour tenter de les éviter. Des roches commencèrent à se détacher manquant d’écraser les jeunes gens en dessous. Joilaz reprit sa garde, jouant de sa lame, lançant les traînées d’épée sur les masses, les réduisant en taille avant qu’elles ne causent le moindre mal. Du coin de l’oeil, elle vérifiait que d’autres terminaient de les mettre en poussière. Nuisance s’y activa d’un coup de poing. La technique Brisdesmonts ?… Bon, je ne comprends pas encore. Tant pis.
Joilaz courut droit sur le corps en décomposition, bondit au-dessus pour se retrouver de l’autre coté. Le corps immense de la bête encombrait l’espace, l’empêchant de descendre d’un côté ou de l’autre. Manquant perdre l’équilibre, sous l’agitation continue de la créature, Joilaz signa trois gestes rapides de sa main droite pour ancrer son corps sur place. Nuisance ne tarda pas à jaillir d’entre les têtes pour la rejoindre :
-Tu veux de l’aide ? On devrait le couper en deux.
Du coin de l’oeil, Joilaz nota la facilité avec laquelle elle se posa sur le corps en mouvement et resta sur place.
-C’est un Mhonille. Si on le coupe, il y en aura deux.
La jeune femme eut l’air émerveillée :
-Vraiment ?
Joilaz lui jeta un regard désapprobateur :
-Ne sois pas si ravie.
Nuisance effaça son sourire :
-Pardon.
La Prodige leva son épée, pour mieux profiter de la lumière de la lame, et s’avança, Nuisance sur ses talons :
-On s’en va ?
-Non. Il faut trouver la marque du coeur.
Les écailles sous ses pieds devenaient noirs. Elle fit encore quelques pas jusqu’à ce que le noir fasse place au gris.
-Là.
-Oh, qu’est-ce qu’on…
Joilaz se propulsa dans les airs, utilisa son Don pour faire tourner son corps et se projeter tête en bas, l’épée en avant droit sur la marque grise du corps du Mhonille. La Fabuleuse transperça les écailles durs comme la roche qui protégeaient le coeur de la bête et s’enfonça profondément faisant jaillir un sang bouillonnant.
Dans un dernier cris stridents, les têtes s’effondrèrent et le corps s’immobilisa. Rengainant son arme, Joilaz aperçut Nuisance qui tapotait des mains frénétiquement dans un applaudissement discret. La Prodige lâcha dans un souffle en la rejoignant :
-Tu es ridicule.
Lorsqu’elles retournèrent près du groupe, les Futurs et leur suite les attendaient. Joilaz les passa sans leur jeter un regard. Au moins, pas de morts. Ça aurait été pitoyable sinon. La progression reprit au rythme des pas et à la lumière des épées. Ils furent arrêtés par un nouveau croisement, identique au précédent. Joilaz se tourna vers Nuisance qui secoua la tête pour montrer qu’elle ne savait pas quel côté choisir. La Prodige passa son regard d’un tunnel à l’autre avant que ses yeux ne s’arrêtent sur le mur d’en face. Il y a eu quelque chose. Elle tourna à nouveau la tête d’un côté et de l’autre en gardant un œil sur le mur, mais ne nota rien d’anormal. Pourtant, j’ai vu quelque chose. A cet instant, la jeune fille réalisa les murmures qui parcouraient le groupe. De toute évidence, on se plaignait de son manque de décision, des recherches qui manquaient visiblement d’approfondissement puisqu’elle était clairement dépassée et autre commentaires du genre. Joilaz sourit intérieurement, réalisant aussitôt l’opportunité de se débarrasser de ces parasites. Faisant de son mieux pour avoir l’air perdu, elle jeta un regard par-dessus son épaule, comme pour vérifier d’où ils venaient. S’approcha des parois comme à la recherche d’un quelconque marquage. Elle fit si bien que le groupe finit par se dissoudre, se partageant entre le tunnel de droite et celui de gauche, soupirant, soufflant sur cette fraude qu’était Joilaz. Un jeune homme tenta tout de même :
-Vous n’avez vraiment pas d’idée du chemin à suivre ?
Joilaz se contenta d’hausser les épaules et comprenant qu’elle n’avait pas l’intention de répondre et, de toute évidence, de se décider non plus, tant qu’il restait là, le Futur lança :
-Dans ce cas, que le meilleur gagne.
-Je suis une Prodige, ma naissance est déjà une victoire.
Pris de court, il chercha que répondre, mais sa suite l’encouragea à se mettre en route avant qu’il ne puisse dire quoique ce soit. Se retrouvant seule avec Nuisance, elle revint vers le mur qui l’intéressait, reprenant le court de ses réflexions. Si ce n’est pas l’angle du regard, c’est peut-être tout simplement… Joilaz vérifia que les groupes étaient suffisamment éloignés pour ranger complètement son arme, faisant l’obscurité dans le passage.
La paroi ne changea pas vraiment, pourtant, elle était différente.
-Nuisance.
Sa compagne s’approcha et passa la main dessus. Ce fut comme retirer de la poussière d’une vieille décoration. Joilaz la rejoignit pour mieux voir ce qui se trouvait dessous. A première vue, cela aurait pu passer pour de la pierre, mais en y regardant bien…
-C’est transparent ?
Joilaz approuva cette réflexion d’un signe de tête. Elles échangèrent un regard avant que Nuisance ne pousse la main sur la paroi et ne finisse par passer au travers. La Prodige s’empressa de la rejoindre.

Annotations
Versions