La cadette (8)

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De l’autre côté, une pièce organisée comme un bureau les accueilli. Les meubles étaient moisis, les parchemins tombaient en poussière et une odeur de renfermé emplissait l’air. Joilaz avait à peine fait un pas qu’elle entendit des sifflements dans l’air. Aussitôt, la Prodige étendit son Don dans un rayon d’un mètre, l’utilisant pour percevoir les projectiles et de son épée, les détourna de gestes courts et rapides. L’attaque ne dura qu’un bref instant. Lorsque le calme revint, la Futur rangea son arme avec un air mécontent. Je n’ai pas que ça à faire, non plus.

-Je crois que c’est des explosifs.

Joilaz retint un sursaut :

-Nuisance ! C’est pas vrai, ne me surprend…

La Prodige s’arrêta au milieu de sa phrase. La jeune fille était entrée dans sa zone de détection sans qu’elle ne s’en rende compte. C’était une chose d’effacer son Don pour ne pas être vu, s’en était une autre de ne pas être perçu par le Don en alerte d’autrui. Mais qu’est-ce que tu es au juste ?

-Pardon, je t’ai fait peur ?

Retrouvant son visage stoïque, Joilaz se redressa :

-Disons que tu excelles en discrétion.

Nuisance hocha la tête :

-Oui, il vaut mieux.

Cette mention à la discrétion tourna un instant dans la tête de Joilaz avant qu’elle ne se ressaisisse. Pas le temps. La Fabuleuse d’abord.

-On va fouiller. Il y a peut-être un indice sur l’emplacement de l’épée.

Nuisance s’exécuta en demandant :

-Tu crois que l’endroit appartenait au dernier propriétaire de la Fabuleuse ?

-Il y a des chances. Il n’a certainement pas confié la Fabuleuse à qui que ce soit.

-Où est-ce que tu as trouvé l’emplacement, d’ailleurs ? Une carte, un vieux journal ?

-Un assemblage de tout, en fait.

La Prodige fit rapidement l’inventaire de la pièce et jugea le tout, inintéressant. Ses recherches lui avait appris que le dernier maître de la Fabuleuse Rage avait vécu en ermite. L’idée que son épée puisse un jour appartenir à un autre lui avait été insupportable, aussi s’était-il évertué à la garder loin de tout. Mais les informations n’étaient guère plus précises que ça.

Une toux lui fit tourner la tête et elle aperçut Nuisance s’étouffant presque dans un nuage de poussière qu’était devenu les parchemins qu’elle manipulait. Joilaz se détourna. Il était inutile de chercher dans les papiers devenus illisibles. Finalement, la jeune fille s’approcha du bureau, passa la main sur la lourde pierre sculptée, repoussa le fauteuil emplit de moisissure d’un coup de pied pour se mettre à sa place. De là, la Prodige pouvait clairement voir l’entrée et ce qu’il se passait de l’autre côté, à l’insu des intrus. Paranoïaque comme il devait être, il la gardait forcément sous la main.

-Nuisance.

L’interpellée sortit la tête d’une étagère qu’elle était en train de vider.

-Cherche une cachette, un mécanisme. L’épée est forcément dans cette pièce.

-D’accord.

Joilaz fit le tour du bloc de pierre, détailla les dessins, mais n’en tira rien d’utile. Elle allait s’attaquer au meuble derrière le fauteuil, quand le halo de son épée mit en lumière, mousse et petites plantes sur le mur. La Prodige eut un instant de réflexion. S’il y a des plantes, il y a de l’eau. De l’eau qui doit venir de quelque part. La jeune fille alla jeter tout ce qui se trouvait sur le meuble d’un large geste du bras et monta dessus. Élevant sa Fabuleuse vers le plafond, en suivant le petit ruissellement d’eau qui glissait le long du mur, elle put voir une ouverture. Une inspection plus approfondie lui fit comprendre que l’entrée était à l’origine dissimulée. Quelqu’un est entré. Quelqu’un… m’a devancé ? Joilaz serra les dents et sentit son rythme cardiaque accélérer. La lumière de son épée lui montrait que le plafond était trop bas pour tenter un saut, au risque de se briser le crâne.

-Nuisance, ici !

La jeune fille apparut à ses côtés :

-Oui ?

-Aide-moi à monter.

La jeune femme lui fit la courte échelle sans poser de question. La Prodige grimpa rapidement dans la cache. Le plafond était si bas qu’elle ne put avancer que pliée en deux. A la lueur de sa lame, Joilaz avança jusqu’au bassin de pierre au fond de la cache. Une eau verte renvoyait des reflets au plafond et, sans hésiter, Joilaz plongea la main dedans. Avec toute la patience qui lui restait, elle tâtonna le fond, les bords, le bras enfoncé jusqu’au coude. Cependant, au fur et à mesure qu’il s’avérait que ses recherches restaient infructueuses, elle sentit la rage l’envahir. La Prodige se releva brusquement, se cogna au plafond, se retrouva à genoux, la tête entre les mains, un cri de frustration passant entre ses dents. Elle jeta un regard plein de fureur au bassin, saisit sa Fabuleuse et allait le briser en mille morceaux quand une voix du passé vint lui rappeler. Un détour vaut mieux qu’un arrêt total. Joilaz se calma aussitôt. Respirant profondément, elle observa avec attention le moindre recoin de la cache à la recherche d’un indice. Fouilla à nouveau le bassin, mais quand elle dut admettre qu’il n’y avait rien à trouver nulle part, la Prodige redescendit.

-Alors ?

-Rien. Quelqu’un la prise.

Nuisance ouvrit des yeux ronds :

-Quelqu’un est venu ?

-Il faut croire.

Sans s’arrêter, Joilaz se dirigeait vers la sortie. Elles avaient à peine fait un pas hors du repère qu’un Futur apparut :

-J’en étais sûr. La grande Prodige n’aurait…

Nuisance le gratifia d’une tape sur la nuque qui l’immobilisa. Joilaz approuva l’initiative d’un signe de tête et se dirigea vers la sortie. De retour sur les bords de la rivière, la Prodige continua d’avancer, mais ne reprit pas le chemin de la tribu qui l’avait accueilli. Père doit être rentré. Reprenant la route vers sa région, son esprit ne cessa de revenir vers la Fabuleuse disparue.

-Où est-ce que tu vas ?

Joilaz s’étonna de voir que Nuisance la suivait encore :

-Et toi ?

-Je vais chercher qui a voler la Fabuleuse. Pas toi ?

-Je dois rentrer d’abord.

Joilaz s’arrêta soudain, venant d’avoir une idée.

-Si tu continues à chercher, pourquoi ne pas partager tes informations avec moi.

Nuisance prit un air malin :

-Pourquoi je ferais ça ?

La Prodige ricana :

-Pourquoi pas ?

-Je le ferais si tu devines qui je suis.

-Tu es l’Obscur de la tribu Ven.

Nuisance s’arrêta bouche bée, les yeux écarquillés :

-Comment... ?

-Tu as un Don développé, mais tu n’es pas en assez bonne forme physiquement pour être soldat ou garde. Tu ne portes pas les couleurs d’une région, donc tu pourrais être une Seigneur errante, mais tu n’en as ni la tenue, ni l’attitude. Tu obéis aisément sans t’offusquer. Tu es discrète. Tu connais ma Fabuleuse, donc on s’est déjà vu. Plutôt, tu m’as déjà vu. Moi, pas. Une personne qui n’appartient à aucune région, ayant un Don, mais n’étant pas Seigneur d’aucune sorte, que je n’ai pas remarqué, tu es une Obscur.

Nuisance siffla d’admiration. Joilaz se serait bien garder d’avouer qu’elle n’avait émis qu’une supposition qu’elle était bien contente de voir confirmé. La Futur fouilla la petite bourse à sa ceinture pour sortir une carte :

-Tiens. Regarde.

Elle déplia le papier devant l’Obscur :

-On est ici. Fait le tour des tribus alentours et demande s’ils savent si quelqu’un a déjà posé des questions sur la Fabuleuse. On ignore quand l’épée a été emportée, cela risque de poser un gros problème. Mais avec un peu de chance, quelqu’un aura au moins remarqué quelque chose d’anormal.

Joilaz fit passer une bourse d’argent dans la main de Nuisance :

-Cela devrait être suffisant. Dis que c’est pour la Prodige de la tribu Tiwr.

Nuisance écouta attentivement les instructions en hochant la tête.

-Je reviendrais dans quelques jours. Je dois voir mon père et je reviendrai.

-Est-ce que je ne devrais pas commencer par fouiller toute la grotte ?

La Prodige la fixa, sidérée, poussant Nuisance à continuer :

-Tu es clairement énervée et peut-être que tu ne penses plus très clair, mais si la Fabuleuse à été volée, est-ce qu’il n’y a pas des chances qu’un indice se trouve quelque part dans la grotte ?

Joilaz serra les dents. Elle ne voulait plus entendre parler de cet endroit et voulait s’en éloigner le plus vite possible, mais l’Obscur n’avait pas tort. Trop impulsive, tu le sais, pourtant. Cependant, elle se garda bien d’approuver directement cette proposition :

-Tu fais comme tu veux. Mais tu dois me donner toutes les info que tu trouveras.

-Pourquoi ?

-Cette Fabuleuse est à moi.

-Ah bah oui.

-J’ai promis à mon père de le voir après avoir visiter la grotte. Je vais en profiter pour relire certaines choses. Mais je reviens ensuite.

Nuisance acquiesça :

-Je reste dans le coin alors.

-Exactement. Et mange, on dirait que tu vas t’effondrer.

L’Obscur hocha encore la tête pendant que Joilaz s’éloignait.

Le retour lui prit plusieurs jours, malgré les différents transports qu’elle trouva sur son chemin. C’est avec un certain soulagement que Joilaz aperçut les hautes portes bleues et vertes qui annonçaient l’entrée dans sa tribu. Sur le chemin menant au manoir familial, les disciples, les maîtres, les Dépourvus, les gens de la garde, les serviteurs, tous la saluèrent d’une profonde inclinaison. La Prodige ne leur accorda pas un regard et avança droit vers les portes du manoir. Celles-ci s’ouvraient sur une cour où les disciples s’entraînaient sous la direction de leurs aînés. Elle emprunta le corridor longeant la cour, passant dans les vergers. Un vaste terrain emplit de couleurs et de parfums venant des arbres fruitiers variés que l’on ne trouvait que dans la région des Frondaisons Eternelles. Son père devait maintenant avoir été mis au courant de son retour et de fait, elle atteignait le quartier de leurs appartements privés quand le chef surgit.

-Mon monstrueux Prodige !

Il riait, les bras grands ouverts. Joilaz se laissa enlacer :

-Bonjour père.

-Alors ? Dis-moi tout.

Il lui prit le bras et l’entraîna sur une petite terrasse où thé et biscuits avaient été préparés. Il fit signe qu’on apporte une tasse pour sa fille et s’installa. Joilaz raconta en détail son voyage, sa découverte, sa déception et son projet de repartir à la recherche de la Fabuleuse. Son père écouta avec attention avant de s’enfoncer dans son siège pour réfléchir. Pendant ce temps, Joilaz se contenta d’attendre sans toucher aux gâteaux ou son thé.

-Si l’épée a disparu, comment comptes-tu la retrouver ?

-Quelqu’un peut avoir vu quelque chose. Le voleur peut avoir eu besoin de se renseigner avant de trouver l’endroit.

-C’est ridicule.

Un léger tressaillement sur les traits de Joilaz trahit son irritation.

-Cela fait combien de temps que l’épée n’est plus là ? Elle peut avoir disparu depuis des années. Ou n’avoir jamais été là.

-Je ne me suis pas trompée.

-Ha ! Bien sûr que non ! Cette Fabuleuse était forcément là à un moment… mais elle peut avoir été emportée quelques mois à peine après la mort de son maître. Il y a des années.

Joilaz avait déjà pensé à cette option, mais il était possible, avec un peu de chance, que cela ne ce soit déroulé que quelque temps plus tôt. Son père se pencha en avant :

-Ce qu’il faut faire, c’est demander si quelqu’un se balade avec une Fabuleuse. Ça, ça marque les esprits.

-Je note.

-Ce genre de situation est compliquée. Il faudra probablement que tu t’absentes un long moment…

Joilaz le coupa pour demander :

-Comment était la fête ?

Son père se laissa retomber en arrière :

-Un désastre, tu t’en doutes. Avec celui-là, comment cela aurait pu se passer ?

-C’est vrai qu’il faudrait un miracle.

Elle eut un frisson en pensant au fils de sa mère au milieu de tous ces Seigneurs du Don. Son père soupira :

-Je ne crois pas qu’il existe un plus grand désastre que cet échec.

Elle pouffa :

-C’est sûr.

Ayant réussi à dévier la conversation de ses affaires, ils purent avancer sur d’autres terrains liés à celles de la tribu. Quand elle put enfin rejoindre sa chambre, Joilaz passa devant les appartements de son frère. Volets et portes étaient fermés. Il n’est pas rentré avec père ? Etonnée, elle imagina qu’il devait errer seul et frissonna aux humiliations qu’il ne manquerait pas d’apporter à la tribu dans le processus. La Prodige hésita un instant avant de se persuader qu’elle devait au moins visiter sa mère. Et c’est en soupirant que la jeune fille se dirigea vers le bâtiment funéraire. Elle s’agenouilla devant les portrait de ses ancêtres, puis celui de sa mère :

-Je suis rentrée, mère. Non pas que je pense que cela vous intéresse. Votre fils est en vadrouille apparemment. Allez savoir ce qu’il trafique encore. Je suis sûr qu’il viendra vous voir à son retour.

Elle se releva, s’inclina encore devant les portraits avant de sortir à reculons. C’est avec une joie interne immense, qu’elle retrouva son chez elle. Aussitôt, Joilaz se laissa tomber sur son lit avec un soupir de soulagement. Après un moment de repos, elle se redressa, fixa un instant, sans bouger, le repas que l’on avait disposé sur sa table, puis se leva, prit un pain avant de se diriger vers la bibliothèque.

En grignotant, Joilaz recommença ce qu’elle avait fait de nombreuses fois et fouilla les livres qu’elle finissait par connaître par coeur. Si la Fabuleuse avait été trouvée depuis longtemps, son père avait raison de penser qu’on en aurait parlé. On ne peut pas vraiment espérer passer inaperçu avec ce genre d’épée. Joilaz quitta les récits des anciens maîtres des Fabuleuses, pour se tourner vers les enregistrements des événements sortant de l’ordinaire reportés. En prenant l’ampleur des étagères que ces témoignages remplissaient, Joilaz eut un instant de désespoir et ferma les yeux. Provenant de son passé, une main immense et chaleureuse se posa sur sa tête d’enfant et la voix clama avec énergie : « Au boulot ».

La Prodige ouvrit les yeux, souffla et s’empara du premier livre.

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