Le frère Obscur (10)

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Un garçon plus âgé au nez retroussé glissa :

-Pour rester dans le thème, la jeune maître est rentrée aussi, et de ce qu’on raconte…

Sa voisine lui envoya un coup de coude pour le faire taire alors qu’un homme à la barbe parfaitement taillé s’approchait. Les aspirants se rangèrent aussitôt par rang de deux.

-Jeune maître. Je suis ravi de vous voir de retour, cependant, j’apprécierais que vous ne détourniez pas les disciples de leur devoir dès votre arrivée.

Il y avait tant de dédain et de mépris dans le ton de l’homme, que Forêt se sentit insulté à la place de Jheron. Cependant, celui-ci se contenta de rire d’un air gêné :

-Je suis désolé. Les retrouvailles...

L’homme le coupa scandaleusement pour intimer aux jeunes :

-Dans la cour. Vous avez une minute de retard.

Sur quoi, il leur tourna le dos sans un salut. Horrifié, l’Obscur se tourna vers Jheron. Son maître aurait sûrement fait tuer cet homme sur le champs et Forêt attendit cette explosion de colère chez le jeune homme. Toutefois, celui-ci était plus occupé à encourager chacun des disciples, qui lui lançaient des regards suppliant comme s’ils partaient à l’abattoir, plutôt qu’à s’attarder sur les affronts multiple de l’homme. Il n’a pas menti. Il s’en moque vraiment. L’Obscur sentit une point d’admiration naître en lui. L’adolescente qui avait parlé plus tôt, tendit les bras vers Jheron en signe de désespoir. Ses camarades rirent en la poussant à avancer. Forêt les regarda disparaître derrière les portes avec un nouvel amusement.

-Viens, je vais te montrer ta chambre.

L’Obscur sursauta :

-Ma chambre ?

Jheron s’était déjà remis en marche et Forêt dût allonger le pas pour le suivre. Ils marchèrent un bon moment pour atteindre le quartier des invités. Le jeune maître le fit entrer dans une vaste pièce lumineuse et alla aussitôt en ouvrir les volets :

-Je suis désolé, je vais faire venir quelqu’un pour te la préparer.

-Préparer quoi ?

Jheron indiqua l’ensemble de la pièce :

-Le lit, la poussière, te préparer un bain, t’apporter un repas. Tu dois avoir faim… et soif. Ce n’est pas aussi beau que les appartements prévue aux invités de ma sœur et mon père, mais j’espère que ça ira.

Il souriait dans l’attente d’une réponse, mais l’Obscur restait bouche bée.

-Ça va ?

-Tout est à moi ?

Jheron s’amusa de son choc :

-Tant que tu voudras rester, oui.

-Même le lit.

-Surtout le lit. C’est une chambre, alors tu es plus ou moins censé dormir dedans.

-Dans le lit.

Jheron hocha la tête avec patience. L’Obscur le dévisageait avec attention. Il cherchait le tic, le petit indice qui trahirait un test. Certainement, dès qu’il aurait touché ne serait-ce qu’un bout du drap, des gardes allaient lui tomber dessus. Ou c’est par rapport à ce pour quoi il a besoin de mon aide. Il veut voir si je resterais aux aguets ou si je céderais à la tentation de la literie. Pensant avoir percé le mystère de sa générosité, Forêt lui rendit son sourire :

-D’accord. Merci. J’en ferais bon usage.

Joilaz parut satisfait :

-Très bien. Je dois aller parler à mon père, rendre visite à ma mère et saluer ma sœur. Donc, tu peux rester te reposer si tu veux. Il y a un jardin derrière, si tu veux attendre pendant que l’on arrange la chambre.

L’Obscur secoua la tête :

-Je viens avec toi.

-Désolé, mais je préfère parler à mon père seul à seul. Profites-en pour te reposer, bien manger et te laver. On t’apportera des vêtements propres.

Forêt acquiesça et le jeune maître sortit. L’Obscur resta sans bouger, à l’endroit même où il l’avait laissé. Lorsque des serviteurs vinrent nettoyer la chambre, il ne bougea pas. Lorsqu’on lui apporta un repas, il ne bougea pas. Lorsqu’on remplit la baignoire, il ne bougea pas. Lorsque la nuit s’installa, il ne bougea pas. Il avait ignorait les messes basses des serviteurs qui se demandaient clairement, c’était quoi son problème. Il avait ignorait les effluves du repas qui lui avait fait gargouiller le ventre. Il avait ignorait la froideur de la nuit qui passait par la fenêtre ouverte. Cependant, il ne put rester immobile et ignorer l’atmosphère pesante et tourmentée qui se propagea soudain dans son dos. Forêt se tourna vers la fenêtre, fixant l’obscurité avec précaution. Il avança tranquillement pour jeter un regard dans le verger en contrebas. Ça ne vient pas de là. L’Obscur prit le temps d’analyser ce qu’il ressentait. C’était un Don. Un Don incontrôlé, complètement relâché. Jamais Forêt n’avait senti ce genre de chose. C’est ça. C’est ça qu’il voulait me montrer. Ne ressentant aucun danger, L’Obscur sauta par la fenêtre pour atterrir à l’extérieur. L’énergie du Don diffusait dans l’air était moins puissante au fur et à mesure que l’on s’éloignait de son propriétaire. Forêt explora donc les environs, cherchant l’endroit où une plus grande pression pèserait sur ses épaules. Il se dirigea ainsi, vers un lieu isolé du domaine. Le jeune homme venait de découvrir une petite maison dissimulée par des arbres, quand Jheron en sortit précipitamment. Il s’arrêta net en apercevant l’Obscur. Les yeux écarquillés, presque choqué, il bafouilla :

-Qu’est-ce que…

Se souvenant qu’il n’était pas censé sortir de la chambre, Forêt se crispa, persuadé de voir apparaître sous peu, une troupe de garde qui le passerait à tabac pour avoir désobéi. Avant que Jheron ne retrouve ses esprits, il tenta de se justifier :

-J’ai senti un Don étrange. Je sais que je ne devais pas sortir, mais…

-Tu l’as senti ?

Forêt hocha la tête, toujours crispé et guettant l’arrivée des gardes. Joilaz s’approcha jusqu’à lui faire face :

-Tu l’as senti depuis ta chambre ?

Nouvel hochement de tête. Jheron le dévisagea un moment, si bien que Forêt commença à espérer qu’il n’y avait pas de gardes dans le coin. Puis, lorsqu’il osa relever la tête pour rendre son regard au jeune maître, il découvrit un visage radieux.

-T’es incroyable. Vraiment ? De là-bas ?

L’Obscur n’étant pas habitué à provoqué l’émerveillement, ni a être complimenté, se recroquevilla en attendant un retournement de situation. De son côté, Jheron tournait son regard sur le chemin que venait d’emprunter Forêt comme pour évaluer du regard, la distance parcourue.

-Wouah, j’y crois pas.

Supposant que toutes menaces étaient écartées, Forêt marmonna :

-Ce n’est pas si impressionnant que ça, quand même.

Cependant, Jheron lui saisissait le bras :

-Viens vite, c’est par là.

-D’accord.

Quand il le fit entrer dans la petite maison, il fut saluer par un couple âgée. La vieille femme s’étonna :

-Déjà de retour ?

Jheron répondit, excité comme un enfant qui découvre un nouveau jouet :

-Il était déjà là, grand-mère.

Le regard presque aveugle de la femme parcourut l’Obscur des pieds à la tête :

-Pas commun en effet.

Le vieillard souriait d’un air entendu :

-Tu l’as vraiment fait. Tu as ramené un Obscur.

Il s’approcha pour observer Forêt de plus prêt. Jheron l’écarta doucement :

-Voyons grand-père, c’est pas une bête de foire non plus.

La vieille femme en profita pour se glisser à côté de l’Obscur, également pour le détailler sous toutes les coutures. Jheron s’empressa d’intervenir, la repoussant en glissant un regard inquiet et gêné à Forêt :

-Ne leur en veut pas. A leur âge, ils n’ont plus de raison de s’émerveiller…

Le couple s’indigna à grands cris, mais Forêt ne prêtait aucune attention à ce qu’il se passait autour de lui. Toute son attention était attirée par la pièce du fond, plongée dans le noir. Jheron posa une main sur son épaule :

-Viens, je te montre.

Forêt le suivit lorsqu’il entra dans la petite chambre et se tint debout près du lit. L’Obscur resta sur le pas de la porte, observant la silhouette étendue avec crainte et méfiance. Notant son hésitation, Jheron le rassura :

-Il n’y a pas de danger. Tu peux venir.

Forêt répondit dans un souffle :

-Je sais.

Ce n’était pas le problème. Il ne sentait ni animosité, ni rancune, ni haine dans cet endroit, il savait qu’il ne risquait rien. Le problème c’était qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qui était en train de se passer et ça, ça ne lui était pas arrivé depuis des années. Voyant que le jeune maître patientait, il avança à pas prudents, assez pour distinguer ce qui était allongé là. Un garçon d’une dizaine d’année dormait à poings fermés.

-Qu’est-ce que tu en dis ?

Jheron parlait bas pour ne pas le réveiller. L’Obscur saisit doucement le poignet du garçon pour chercher son flux de Don.

-La moitié est dehors.

Comprenant ce que Forêt voulait dire, Jheron acquiesça.

-Comment c’est possible ?

Le jeune maître haussa les épaules.

-Tu veux que je fasse quoi exactement ?

-Je me disais, si les Obscurs peuvent influencer les Dons des autres, peut-être que tu pourrais influencer le sien. L’aider à garder le contrôle.

L’Obscur l’observa comme s’il lui demandait la lune :

-Garder le contrôle ? Personne ne perd le contrôle de son Don, sauf les fous.

-Il n’est pas fou.

-Qu’est-ce qu’il est ?

Jheron eut l’air mal à l’aise :

-Alors, c’est ça le hic. On ne sait pas.

Forêt commençait à sérieusement se demander dans quoi il s’était fourré quand Jheron proposa :

-On peut le réveiller si tu veux lui parler. Il avait hâte de te rencontrer de toute façon.

L’Obscur nota la tendresse sur le visage du jeune maître. De toute évidence, l’enfant était important pour lui. Bon, c’est un enfant. Il n’y a pas vraiment de risque et puis, jusque là, Joilaz s’est montré fidèle à sa parole, si je change d’avis et veut partir, il me laissera faire. Et puis, c’est l’occasion de découvrir quelque chose de nouveau, apparemment. Rasséréné par ses pensées, il hocha la tête :

-Réveille-le.

Jheron n’hésita pas et tira doucement sur le bras du garçon :

-Jertiny.

L’Obscur s’étonna en entendant le nom :

-C’est un des Justes ? S’il est de ta région, quelqu’un doit bien le connaître et savoir ce qu’il a, non ?

Le jeune maître redressait l’enfant qui grommelait avec douceur :

-Non, c’est lui qui a choisi ce nom. Il ne sait plus comment il s’appelle.

-Amnésique lui aussi ?

Forêt s’était exclamé d’une voix plus forte qui provoqua un sursaut chez le garçon. Il s’empressa de marmonner des excuses, tandis que les paupières de l’endormi s’ouvraient sur un regard vide. Jheron eut un léger rire :

-Ne t’inquiètes pas Jertiny, c’est l’Obscur dont je t’ai parlé.

-C’est vrai ?

Le visage de l’enfant s’illumina alors qu’il tendait le bras pour le chercher. Joilaz lui fit signe de s’asseoir sur le lit, ce qu’il fit. Le petit aveugle tâtonna les bras en poussant un cri de surprise :

-Vous êtes maigre.

Forêt ne répondit pas. Il détaillait l’enfant avec attention. Sitôt que celui-ci avait grommelait dans son demi-sommeil, le Don qui oppressait l’air avait disparu. Pourtant rien dans l’attitude de Jertiny ne marquait un effort ou une difficulté de contrôle. L’Obscur prit à nouveau le poignet du garçon. Son flux est normal maintenant.

-Quand est-ce que tu perds le contrôle de ton Don ?

Jertiny attrapa la tunique de Jheron pour chercher du soutien :

-Quand je suis en sommeil profond, hein ?

Le jeune maître acquiesça :

-C’est ça. On a fait des tests. Tout est normal jusqu’au moment où il passe en phase de sommeil profond.

L’Obscur passa son regard de l’un à l’autre :

-Et vous êtes tous les deux amnésiques ?

Jheron avoua :

-On était ensemble, enfin, quand je me suis réveillé, il était à quelques pas de moi. Alors, je l’ai ramené ici.

-Mais toi, tu sais que tu viens d’ici.

Jheron acquiesça.

-Et toi, tu viens d’où ?

Jertiny secoua la tête :

-Je ne sais pas.

-Tu n’as aucun souvenir ? Tes parents ? Ta famille ?

-Rien de rien.

L’Obscur se leva :

-D’accord… faut que je réfléchisse.

Il sortit avant que qui que ce soit ne trouve quelque chose à y redire. Cependant, Jheron le rattrapa sur le chemin qui le ramenait au verger et à sa chambre. Ils marchèrent un instant côte à côte en silence ce que Forêt apprécia particulièrement. Ses pensées tournaient dans tous les sens, cherchant vainement un élément auquel se raccrocher qui le ramènerait en terrain connu. Ses efforts furent vain et c’est avec une certaine frustration qu’il se mit face à Jheron, lui bloquant le passage :

-Je suis désolé. Je n’arrive pas à comprendre. Je sais que c’est privé et que tu ne veux sans doute pas en parler avec moi, mais j’aurais besoin de connaître tous les détails de ta fameuse résurrection.

Jheron sourit et prit un petit chemin qui les éloignait de leur route :

-Viens. A histoire extraordinaire, décor extraordinaire.

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