La soeur Obscur (12)
En se redressant, elle fit un décompte rapide des lits :
-Il manque des gens ?
Vrekl arriva à cet instant des fleurs dans les bras, suivit par Oprimet transportant un pot. Entendant la question, la fille répondit :
-Nous avons trois adultes. Ils sont partis faire les marchés à la ville. Ils reviendront demain.
Le duo disposèrent le bouquet de fleur dans le pot à un bout de la table, puis observèrent leur œuvre avec satisfaction. Nuisance proposa :
-Je devrais sans doute dormir par terre.
Enfants et adolescents s'insurgèrent :
-Non, non.
-Prends le lit.
-On l'a fait tout seul.
-On va se faire gronder si t'es par terre.
Nuisance leva les mains pour les apaiser avec un air gêné :
-D'accord, d'accord.
Voyant que Vrekl et Oprimet s'apprêtaient à ressortir, elle s'empressa de demander :
-J'ai oublié, mais j'ai encore une question par rapport à l'homme que tu as vu.
Le garçon se glissa derrière Oprimet en hochant la tête.
-C'était il y a combien de temps ?
C'est la jeune fille qui répondit :
-Il y a un moment.
-Un moment comment ?
-Un long moment.
Nuisance laissa passer un rire désabusé :
-D'accord. Est-ce que tu crois que les autres pourraient avoir des précision ?
-Je vais demander.
Elle s'enfuit, Vrekl sur les talons, avant que Nuisance ne puisse dire quoique ce soit. Le tour fut vite fait et lorsqu'elle revint, ce fut pour annoncer :
-Tout le monde est d'accord pour dire qu'il y a pas mal de temps.
L'Obscur soupira, se laissant tomber sur son lit pour réfléchir :
-Merci.
Au fur et à mesure, les autres arrivèrent pour se préparer à se coucher, ils remarquèrent son air concentré et ne parlèrent que par murmure pour ne pas la déranger. Voyant qu'ils se couchaient tous, Nuisance fit de même, ne retirant que ses bottes. Tandis que les discussions s'éteignaient peu à peu, que la nuit enveloppaient progressivement les silhouettes endormies, l'Obscur restait figée dans son lit, les yeux grand ouvert, incertaine de ce qu'elle devait faire.
Schhh, schhhh, schhhh, schhhh. Nuisance se redressa. Schhh, schhhh, schhhh, schhhh. Elle se tourna vers la fenêtre aux vitres sales. Schhh, schhhh, schhhh, schhhh. L'aîné des garçons qui se trouvait également près de la fenêtre finit par se redresser également. Avant qu'il ne puisse parler, Nuisance lui fit signe de se terre. Dehors, quelqu'un marchait en traînant les pieds. Schhh, schhhh, schhhh, schhhh. Une odeur pestilentielle se glissa doucement dans la grande pièce. Un corps éveillé ? Du coin de l'oeil, elle vit le jeune homme faire un mouvement pour se lever, mais le dissuada d'un geste. Discrètement, l'Obscur se leva pour se diriger vers la porte. BAM.
-Qu'est-ce que c'est ?
-C'est quoi ?
Tous se réveillèrent en sursaut et l'aîné des garçons bondit sur ses pieds, faisant de grands gestes pour intimer le silence et de ne pas bouger. Une fois certaine qu'ils avaient tous compris, Nuisance sortit. Le corps se relevait après s'être emmêlé les pieds dans un tabouret. A l'odeur, l'Obscur devinait qu'il était mort depuis un certain temps. D'un geste du bras, Nuisance provoqua une bourrasque qui projeta l'Eveillé au loin et rentra. Dans la pièce, les plus petits étaient allés se réfugier dans les lits de leurs aînés et tous attendaient son retour avec anxiété.
-Ce n'est rien. Un Eveillé. Il doit y avoir un problème avec vos talismans de protection et vos pièges. Ça fait longtemps que vous les avez vérifié ?
En observant les visages hébétés et incrédules, elle comprit qu'ils n'avaient pas l'air de saisir de quoi elle parlait :
-C'est la première fois qu'un Eveillé vient par ici ?
L'une des filles demanda dans un murmure :
-C'est quoi un Eveillé ?
-Un mort ayant absorbé la rancune. Il se réveille et erre à la recherche de vivants à tuer.
Il y eut de petits cris effrayés venant des plus jeunes, mais Nuisance s'empressa d'ajouter :
-Ils ne sont généralement pas dangereux. Je veux dire, ils sont lents et idiots. Vous n'auriez aucun mal à le repousser.
L'aîné des garçons s'étonna :
-Mais pourquoi il est venu là ? Ils peuvent venir de n'importe où, n'importe quand ?
-Non, ils viennent des cimetières et des lieux de carnage, là où la rancune s'amasse. C'est pour cela que les Seigneurs du Don protègent ces lieux avec talismans et pièges. Vous êtes censés vérifier leurs états de temps en temps et prévenir les Seigneurs du Don les plus proche en cas de problème.
Les visages qui la fixaient n'étaient clairement au courant de rien de tout ce qu'elle venait de raconter. Nuisance finit par soupirer :
-Peut-être que c'est les adultes qui arrivent demain qui s'en charge ?
L'aînée des filles finit par bafouiller :
-Mais... mais... on n'a pas de cimetière ou... de carnage... ici.
Nuisance se trouva intéressée :
-Pas de cimetière ? Pas de bataille dans le coin ?
-Non. Le plus proche cimetière est au village de Chok à plusieurs kilomètres derrière la forêt.
L'Obscur réfléchit rapidement. Pas de corps, pas de source de rancune, mais un Eveillé tout de même... et une personne qui est sorti du chemin pour de jamais atteindre la maison. Un Eveillé qui vient juste quand tu apparais. Nuisance ressortit brusquement. Elle n'avait jamais entendu parlé d'un Eveillé qui ne réagirait qu'à une certaine personne, mais pour l'instant, c'est tout ce qu'elle avait en tête. L'Obscur parcourut la distance qui la séparait de la rivière dans la direction où elle avait fait voler le cadavre. Au bord de l'eau, ne trouvant aucune trace du corps, Nuisance n'eut pas d'autre choix que d'accepter qu'elle ne pourrait pas faire plus cette nuit. Le temps qu'il revienne, je pense qu'on le reverra la nuit prochaine. La jeune fille s'empressa de revenir près des jeunes inquiets.
En fermant la porte, elle affirma :
-Tout va bien. Je l'ai envoyer loin. Vous pouvez retourner vous coucher.
Son premier réflexe fut de s'allonger par terre, mais l'Obscur se souvint à temps qu'elle avait un lit et s'y laissa tomber, sans plus oser bouger ensuite. Si bien que le matin la trouva dans l'exact position où elle s'était couchée. Nuisance sauta du lit au premier rayon et sortit fouiller dans la petite réserve pour trouver à manger. Une odeur la prit soudain à la gorge et elle se redressa. Déjà ? En effet, elle put voir arriver l'Eveillé trempait jusqu'aux os. Se rappelant des signes vu dans la forêt, Nuisance s'approcha. Le cadavre l'agrippa, mais elle maintint fermement sa mâchoire avec sa main :
-Ouvre la bouche.
Donnant de la force à sa poigne avec son Don, la jeune femme força le mort à ouvrir la bouche. Sous la langue, la marque du serment des Obscurs.
-C'est bien ce....
Un clignement des paupières et la forêt disparu dans une obscurité soudaine. Qu'est-ce que... Elle passa un regard rapide autour d'elle pour découvrir un espace fermé, faiblement éclairé par des torches accrochées au mur, à différents niveaux. Soudainement, l'Eveillé s'effondra entre ses mains. Nuisance n'eut pas le temps de formuler une parole ou une pensée qu'elle sentit un picotement dans le cou, les poignet s et les chevilles. Dans la seconde, l'Obscur poussa du pied se propulsant le plus loin possible de l'Eveillé. Cependant, même contre le mur, le picotement se poursuivit, s'intensifia. Nuisance fit volte face, concentra son Don dans sa paume et le rejeta en force contre le mur qui explosa. Sans attendre, la jeune femme se projeta dehors avant de réaliser qu'il n'y avait rien que la mer. Non. Destabilisée, elle se sentit tomber avant de réagir. Propulsant son Don vers la surface, elle se retrouva repousser vers le ciel. De là, Nuisance repéra le sommet de l'étrange endroit dans lequel elle était apparue et atterrit dessus. Essoufflée, l'Obscur tourna sur elle-même, déboussolée. Il n'y avait que de l'eau à perte de vue. La structure sur laquelle elle se tenait était comme un œuf géant de pierre. Mais qu'est-ce que je fais là ? Nuisance réussit à se calmer, d'autant que les picotements avaient disparu. Bon, comment...
-Ma sœur, ne lutte pas.
Nuisance se figea en entendant la voix féminine dans sa tête. En l'absence de réponse, la voix reprit :
-Rentre.
Nuisance se ressaisit :
-Non, j'ai été libérée il y a quelque jours, je ne veux plus être lié.
-Rentre.
La voix n'était ni menaçante, ni dure. En fait, la propriétaire semblait fatiguée, désespérée. De son côté, Nuisance observait les alentours avec plus d'attention. Elle est forcément à l'intérieur. Il n'y a vraiment rien autour de nous. Elle s'était expulsée si rapidement qu'elle n'avait même pas remarqué si une autre personne se trouvait là.
-Je ne rentrerai pas.
-Si tu ne rentres pas, je mourrai.
L'Obscur grimaça, mais resta ferme :
-Je ne me laisserai pas liée. Je suis désolée.
Il y eut un silence durant lequel elle imagina l'autre Obscur chercher un moyen de la convaincre avant qu'une question ne lui vienne à l'esprit :
-Pourquoi tu ne viens pas me chercher ? Où est ton Maître ? Comment il m'a amené ici ?
-Le maître fait ainsi. Un Obscur mort amène un Oscur vivant.
Cela lui glaça le sang.
-Tu veux dire que tu es liée, même dans la mort ?
Elle n'avait jamais entendu parlé de ça, mais cela la confirmait dans son choix de rester dehors.
-Oui. Il a trouvé un moyen. Il faudra bien que tu descendes à un moment.
Nuisance s'assit pour réfléchir. D'une part, elle n'avait pas tort, mais d'autre part... elle ne compte vraiment pas venir me chercher ?
-Si on reste coincé là un moment, tu peux me dire si ton maître n'avait pas envoyé cet Obscur récupérer une épée ?
-Le moment ne sera pas si long.
-Les Cent coupures ?
-Oui.
-Tu es censé faire quoi ?
-Te gardais ici le temps du serment.
-Désolée... je ne rentrerai pas.
-D'accord.
-Tu n'as pas l'air très combative. Tu ne vas sérieusement pas venir me chercher ?
-Non, j'en ai assez. Pour répondre à ta question, il cherche les Fabuleuses. Il n'a récupéré que Rage pour l'instant.
-Ah, ce doit être celle que je cherche. Il est où ton maître ?
-Je l'ignore.
-Il ne doit pas être loin s'il peut mettre en place un serment là.
-Non, il n' a pas besoin d'être là. Il passe par moi.
-... mais de quoi tu parles ?
-Je n'en sais rien. Je ne sais pas comment il fait. Il le fait c'est tout.
-Tu n'as même pas une petite idée ?
Elle sembla réfléchir un temps avant de dire :
-Avant qu'il ne m'enferme ici, on était dans la région de l'Océan Doré.
-... ça fait combien de temps que tu es là ?
-Je ne sais plus.
Nuisance se releva et s'approcha du bord. Même en se penchant, elle ne pouvait voir que la forme incurvée de son perchoir et la mer. L'Obscur s'empressa de retourner s'asseoir au sommet. Les jambes étendus, elle patienta un peu avant de demander :
-Il est comment ton maître ?
-Mauvais.
-Je voulais dire physiquement ? Comment je pourrais le reconnaître ?
-Il porte toujours cape et capuchon. Je ne l'ai jamais vu.
-Comment je pars d'ici ?
-Il a gravé un talisman de voyage sur les Obscurs morts. C'est comme ça qu'il fait venir les nouveaux dans cette prison. Le temps du serment, puis il vient les chercher avec un talisman de voyage.
-Donc, il va venir me chercher ?
-Pas si tu n'es pas son Obscur.
-Comment il le saura ?
-C'est moi qui doit le lui signaler.
Nuisance se demanda si cela valait le coup de la forcer à faire venir son maître. Elle pourrait le confronter de suite et lui réclamer l'épée. Cependant, en songeant à tout ce qu'il avait mis en place pour faire capturer des Obscurs par des Obscurs décédés et l'endroit où elle se trouvait, son instinct lui disait que c'était une mauvaise idée.
-Il a combien d'Obscurs au juste ?
-Des tas.
Un frisson lui parcourut l'échine à cette pensée. Non, vraiment, elle ne tenait pas à le rencontrer pour l'instant.
-Si je rentre, est-ce que tu me laisseras partir par le talisman ?
-Le pacte se déclenchera automatiquement. Il faut que je meurs pour qu'il ne fonctionne plus.
Nuisance imagina sans difficulté la brûlure des coupures apparaissant les unes après les autres, le sang coulant emportant ses forces. Cela durerait un long moment.
-Tu veux que je t'achèves ?
-Non. Je veux encore regarder la mer.
L'Obscur comprit. La jeune fille ramena ses jambes contre elle, posa sa tête sur ses genoux et attendit. Un vent léger soufflait, les sons de la mer la berçait, le soleil était légèrement voilé par des nuages laineux. Nuisance réfléchissait à d'autres questions, mais sans empressement. Une grande part d'elle voulait, maintenant, laisser l'Obscur s'éteindre en paix. Elle savait attendre. Le corps détendu, les yeux fermés, mais les sens en éveil, Nuisance attendit, attendit encore. Tranquillement, calmement, sans impatience. Puis, alors que le soleil commençait à descendre à l'horizon, elle tenta :
-Tu es encore là ?
Aucune réponse ne lui vint. Un instant, Nuisance pensa que ce pouvait être une feinte et prit le temps de se redresser, de faire jouer les muscles de son corps engourdi, avant de se laisser glisser le long de la structure, jusqu'au trou. Sur ses gardes, elle resta sur le bord, prête à bondir, mais l'Obscur ne tarda pas à trouver le corps de la femme.
Ensanglantée, le regard vide tournait vers l'ouverture, elle était d'une maigreur effrayante. Nuisance devina que même si elle avait voulu la poursuivre pour la ramener de force, elle n'en aurait pas eu la force. Enfermée dans cet endroit, son Don avait dû s'affaiblir avec elle, jusqu'à n'être plus qu'une petite flammèche dans son corps, juste assez vive pour la maintenir en vie.
Nuisance mit un pied à l'intérieur, ne ressentit aucun picotements, alors elle entra. Rien ne se produisit. Sans plus attendre, elle courut vers le corps de l'Éveillé. Si la gardienne de l'endroit était morte, avec ce qu'elle lui avait raconté sur son maître, Nuisance devinait que celui-ci ne devrait pas tarder à rappliquer pour voir ce qu'il se passait. Ouvrant la tunique, l'Obscur vit l'écriture aux symboles de boucles et de traits propre au talisman, gravé dans la chair du mort. Nuisance se mordit le doigt et changea quelques traits avec son sang, pour inverser le voyage, puis en plaçant sa main dessus, le décor changea aussitôt.
L'Obscur se retrouva dans la petite cour qu'elle avait quitté quelques heures plus tôt, sous le regard des enfants qui hurlèrent en la voyant apparaître subitement.

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