L'aîné (13)
Jheron marcha lentement, autant pour que l’Obscur puisse profiter du paysage que pour qu’il puisse réfléchir à ce qu’il allait dire. Mais, il n’a pas l’air de vraiment profiter du décor. Le jeune homme pouvait sentir le regard scrutateur de Forêt dans son dos. Il s’arrêta au milieu d’un petit pont de bois, étendit les bras et tourna les talons pour faire face à l’Obscur, avec un large sourire :
-Alors ? Qu’est-ce que tu en dis ?
La pleine lune éclairait largement la scène. Sous le pont passé un courant d’eau qui relié deux petits étangs. Les deux couverts de larges nénuphars. Sur l’autre rive, une maison, à peine plus grande que celle qu’il venait de quitter, croulait sous le lierre et les fleurs. Un étonnant parfum embaumait l’air. Forêt laissa tomber avec autant de joie qu’une pierre tombale :
-Fascinant.
Jheron laissa retomber ses bras d’un air gêné :
-Tu n’as même pas regardé.
Le regard du jeune homme se fit encore plus incisif si cela était possible, alors le jeune maître se résolu à parler :
-Bon, l’histoire commence, il y a neuf ans. A l’époque le voleur d’enfants sévissait dans toutes les régions. Tu le connais ?
Forêt hocha la tête en silence. Personne ne connaissait l’identité du voleur, ni même s’il était humain. Pendant des années, chaque mois, il volait un enfant dans une région différente. Lorsque les tribus s’étaient rendues compte que l’ordre des régions ne changeaient pas, elles avaient essayé de s’organiser pour le capturer. Cependant, malgré tous leurs efforts, avec l’immensité des territoires à couvrir et le manque d’information quand à la prochaine tribu victime, la tâche s’était avérée impossible. Cela ne les avait pas empêcher d’essayer sans relâche, jusqu’au jour où le voleur sembla avoir disparu.
-Il semblerait, je dis, il semblerait parce que je ne m’en souviens plus. Tout ce que je vais te dire, ce sont des propos que les vieux m’ont rapporté.
Il fit un signe vers la maison qu’ils avaient quitté.
-Qui ils sont ?
-Les plus grands Maîtres de la région… en tout cas, c’est ce qu’ils aiment raconter. Apparemment, c’est eux qui m’ont enseigné quand j’étais enfant et jusqu’au jour de ma disparition. Mais revenons à cette disparition. Je disais, qu’il semblerait que, du haut de mes dix-sept ans, je me sois mis en tête de pourchasser le voleur d’enfant.
L’Obscur ouvrit des yeux ronds :
-Tout seul ?
-Je sais, je devais avoir une sacré confiance en moi. En même temps, j’étais un Prodige et quand je vois ma sœur, je comprends un peu. Mais revenons…
-A cette disparition.
-Je pars donc chasser le voleur et… voilà. Je me réveille quatre ans plus tard, dans un ruisseau avec le petit à trois pas de moi.
-Comment tu as pu rentrer chez toi ? Enfin, comment tu as su qu’ici, c’était chez toi, si tu ne te souviens de rien.
-Je ne l’ai pas su. J’ai interrogé le petit. Je me suis vite rendu compte qu’il n’était pas plus avancé que moi, alors on a suivi le ruisseau au hasard. Je me disais qu’au moins on aurait de l’eau, si jamais. Puis la première nuit, dès qu’il s’est endormi, son Don à comme… explosé. Enfin, tu as vu. Ma sœur la sentit et est venu voir ce que c’était. Elle nous a retrouvé et ramené ici. J’ai commencé à avoir des souvenirs des bâtiments, de ma mère, mon père et ma sœur, si bien qu’il a bien fallu qu’ils acceptent que c’était bien moi. Malgré la déchéance de mon Don.
-Ils ne t’avaient pas reconnu ?
-Si, mais ils refusaient d’y croire. Mon père a demandé aux vieux de me réapprendre les bases. Il espérait que ça finisse par revenir. Au bout d’un an, il a renoncé et a émi un avis déclarant que le jeune maître disparu était désormais considéré mort.
-D’où le manque de respect à ton égard.
Jheron rit :
-Exactement. Avoue qu’on ne peut pas leur en vouloir.
-Mais les vieux, pourquoi ils sont là ?
-Ils n’ont pas renoncé. Mon père les a rétrogradé à cause de ça. S’ils veulent continuer de m’enseigner, ce sera hors de sa vue.
-Et tu ne progresses pas.
-Et je ne progresse pas.
-C’est pas normal.
Jheron haussa un sourcil, amusé :
-N’as-tu pas remarqué qu’anormal est un peu mon deuxième prénom. Dis-moi ce que tu penses de Jertiny plutôt.
Il laissa Forêt se perdre dans ses pensées, attendant patiemment qu’il reprenne la parole :
-C’est comme une fuite.
-Une fuite ?
L’Obscur essaya d’expliquer sa pensée :
-Ton corps est le contenant de ton Don. Peu importe ce que tu fais, même si tu l’expulses lors d’une manipulation, d’une attaque ou autre, il revient à toi…
-Puisqu’il ne peut être qu’en toi.
-Son Don, c’est comme s’il cherchait à fuir son corps. Il n’ait pas là pour manipuler ou attaquer, il veut juste sortir.
Jheron écoutait avec attention :
-Mais, quand on est revenu, je l’ai fait s’entraîner avec moi et les vieux. Il n’a aucun problème à maîtriser son Don. Il est même plus doué que moi maintenant.
-Je pense que le Don ne peut se libérer que quand son corps est complètement endormi. Cela doit être comme si les barreaux d’une cage s’effaçaient, laissant le Don s’extirper à sa guise.
-Donc, il doit apprendre à maîtriser son Don quand il est inconscient.
-Mais je ne vois pas comment. C’est un truc qui se fait instinctivement. On ne l’apprend pas.
Jheron voyait déjà défiler devant ses yeux les tonnes de rayons de la bibliothèque familiale :
-Et bah, il va bien falloir. Je commencerais mes recherches demain.
Il se décolla du garde-fou du pont sur lequel il s’était appuyé :
-Merci infiniment. Je te raccompagne ?
-Ne me remercie pas trop vite. Si ça se trouve, c’est pas ça du tout.
-C’est toujours une nouvelle piste. Je te raccompagne ?
-MAIS cela n’explique pas ton cas. Même si tu as perdu une part de ton Don, il est toujours là. Ce n’est pas possible qu’il ne se redéveloppe pas si tu réapprends depuis le départ. Ton Don devrait revenir, même si ça prend du temps. Il ne devrait pas stagner complètement. Qu’est-ce qui bloque ?
Le sourire de Jheron s’élargit :
-Je te raccompagne.
Il passa l’Obscur le cœur battant. Un peu plus et il l’aurait cru capable de deviner ce qui n’allait pas. Mais il ne peut pas. C’est trop incroyable pour qu’on y pense. Cependant, il n’était pas à l’aise. Forêt semblait s’adapter très vite à l’imprévu. Après tout, il avait vu Jertiny quelques minutes et avait proposé une solution le plus naturellement du monde. Il a tout de suite envisagé un problème incroyable, alors qu’on restait bloqué sur ce qui était connu. Personne ne perdait le contrôle de son Don juste parce qu’il était endormi. C’était comme si son propre sang avait décidé de se faire la malle parce que le corps se relâche. Si l’incroyable lui vient naturellement, il pourrait deviner ce qui m’arrive. Du coup, il vaudrait mieux que je lui en parle moi-même. Seulement, c’était une chose dont il n’avait parlé à personne, tant elle apportait d’horreur. Il n’avait aucun doute que son propre père le ferait exécuté s’il venait à le savoir. Jheron prit le parti d’attendre. Pour l’instant, ce qui importe, c’est Jertiny. Il raccompagna Forêt jusque dans sa chambre et précisa avant de partir :
-Des serviteurs reviendront demain te préparer un nouveau bain. Tu as de quoi te changer pour la nuit. Et si manger froid ne te dérange pas, je vois que tout est encore là.
Il le pointa d’un doigt autoritaire :
-Je ne veux pas te voir avant que le soleil ne soit à son zénith. C’est compris ? Repose-toi, détends-toi et mange.
Il laissa un Obscur perplexe planté au milieu de la pièce et se dirigea vers la bibliothèque. Le jeune homme vit naviguer derrière les fenêtres, la lumière fragile d’une bougie. Ah, Joilaz y est. Il se dirigea vers la porte pour y trouver la servante personnelle de sa sœur. Une fois proche de la silhouette assoupie, il commanda doucement :
-Jmanoy, réveille toi.
La femme bondit sur ses pieds, tout de suite en alerte :
-Oui, jeune maître.
Elle s’inclina profondément devant lui, comme ceux qui le voyait encore comme le Futur du clan.
-Joilaz fait encore des recherches ? Elle ne vient pas de rentrer ?
-Si, jeune maître, mais il semblerait que ça ne ce soit pas passé comme prévu.
-Oh.
Jheron devina l’humeur massacrante dans laquelle devait se trouver sa sœur et décida de changer ses plans.
-N’oublie pas de lui apporter une couverture et de quoi grignoter. Elle va sûrement passer la nuit ici.
-Je n’oublie pas, jeune maître, rassurez-vous.
-Et prends pour toi aussi. A dormir sur le sol comme ça, tu vas finir comme les deux vieux. Toute cassée avant l’âge.
La servante dissimula un rire en s’inclinant à nouveau :
-Merci, jeune maître, pardonnez moi d’avance de mon emprunt.
Jheron retourna ensuite à la petite maison :
-Jers, Jark, c’est encore moi.
Les deux vieillards sortirent précipitamment :
-Alors ? Il a dit quelque chose ?
-Il a une idée ?
Le jeune homme les apaisa d’un geste de la main :
-Oui, oui, il a une idée. Tellement simple que s’en serait presque ridicule.
Les maîtres s’exclamèrent en même temps :
-C’est quoi ?!
-Je peux entrer où…
Jers passa son bras autour du sien, répliquant d’une voix mielleuse :
-Mais, bien sûr, jeune maître. Entrez, jeune maître. Où avions-nous la tête, jeune maître ?
Dès qu’il fut assis, l’homme et la femme le fixèrent d’un regard imposant sous lequel, il se sentit tout petit :
-Bon, son idée c’est que Jertiny ne contrôle pas son Don quand il dort.
Jark lâcha sans détour :
-C’est impossible.
-Et pourtant… est-ce que ce n’est pas le plus logique ?
Jark allait répliquer, mais se plongea finalement dans ses réflexions. Le Don de l’enfant envahissait la pièce et Jheron l’avait senti jusqu’au jardin, près de la chambre de Forêt. Je me demande s’il dort déjà, lui. Jers finit par reprendre la parole :
-Supposons que l’on accepte cette éventualité, c’est sans précédent. Comment peut-on l’aider ?
-Je fouillerai la bibliothèque demain. Peut-être que c’est déjà arrivé, il y a très longtemps et qu’on a oublié.
Jark bondit :
-Pourquoi attendre ?
-Ma sœur y est.
Il se rassit :
-Oh.
Jheron sourit en se levant :
-C’est tout ce que j’avais à dire. Je vous souhaite la bonne nuit. Je vous tiendrais au courant de mes avancées.
Jers et Jark s’inclinèrent :
-Rentre bien. Dors bien. Travail bien.
Le jeune homme eut un rire, les salua à nouveau, avant de partir. Une fois dehors, il fit un détour pour profiter encore de l’atmosphère de la nuit. Il était presque arrivé à ses appartements et songeait à son lit, lorsqu’il s’arrêta. Jheron s’imaginait en train de se coucher quand l’image de l’Obscur plantait au milieu de sa chambre lui revint. Mais là, il fait nuit, il doit dormir quand même. Je lui ai dit de dormir en plus. Il fit trois pas, s’arrêta à nouveau en repensant à la paillasse puante au fond d’un cagibi. Jheron soupira en faisant demi-tour. C’est sûr, il dort pas. Il changea d’idée avant de faire un pas. Mais il pourrait dormir aussi. Tu vas pas le réveiller non plus. Se trouvant ridicule, Jheron décida d’aller se coucher.
A peine levé, le jeune homme se dirigea vers la bibliothèque. Il dut circuler entre les livres, parchemins et papiers éparpillés par sa sœur, pour atteindre l’escalier au fond de la large salle et descendre dans les sous-sols. De petites fenêtres au ras du sol aidaient à lutter contre la pénombre de l’endroit. Il prit l’une des lampes au bas de l’escalier pour s’aventurer dans les rayons. De ce que Jers et Jark lui avaient raconté, jeune, il connaissait la bibliothèque par cœur. Aujourd’hui, il lui fallut une heure pour trouver l’ouvrage qui l’intéressait. Le jeune homme remonta pour s’installer à l’une des tables et commença à lire lorsque deux mains s’abattirent devant lui, lui arrachant un cri.
Levant la tête, il aperçut le regard fiévreux de Forêt :
-Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu m’as fait peur.
-J’ai une autre idée.
Jheron plissa les yeux, observant l’Obscur avec attention :
-Tu n’as pas dormi.
Le jeune homme battit des paupières comme s’il avait du mal à comprendre ce qu’on lui disait, puis se redressa avec un sourire de fierté :
-Non, pas une seconde. Je n’ai pas touché à ton lit.
-Tu étais censé le faire.
-Tu crois que tu es le premier à me faire le coup ? Je ne vais pas te donner de raison de me maltraiter juste pour te faire plaisir.
Jheron ne savait s’il devait se sentir insulté qu’il le pense capable d’une chose pareille ou attristé que ce soit la seule chose à laquelle il est pensé devant une simple invitation. Toujours est-il qu’il serra les dents, l’air mécontent. En silence, il se leva, mettant aussitôt l’Obscur sur ses gardes :
-Qu’est-ce que tu…
Jheron lui saisit le bras et le traîna jusqu’à sa chambre, apostrophant des serviteurs au passage pour que le bain soit à nouveau rempli, de nouveaux plats apportés. De retour dans la pièce dont le lit était encore parfaitement fait, Jheron lâcha l’Obscur, croisa les bras, prêt à l’empêcher de sortir. Cependant, Forêt ne comprenait pas bien ce qu’on attendait de lui. Comme les serviteurs s’agitaient autour d’eux et que le jeune homme restait obstinément silencieux, l’Obscur reprit là où il s’était arrêté :
-Je te disais, j’ai une autre idée. D’une part, il est aveugle, d’autre part…
Conscient de l’agitation, il s’approcha du jeune homme pour murmurer :
-Le voleur a disparu en même temps que toi, donc, tu pourrais être le voleur.

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