L'aîné (14)

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Jheron sentit son cœur manquer un battement, mais ne laissa rien paraître sur son visage. Réussissant à rester de marbre, il pointa la baignoire qui était à présent rempli :

-Va te laver.

L'Obscur ne comprenait pas son manque d'entrain pour ce qu'il avait à dire, alors il décida de suivre son ordre. Comme il commençait à se déshabiller, Jheron déplia le paravent qui séparé le bain du reste de la pièce pour lui donner de l'intimité.

-Franchement, est-ce qu'il y eu un moment ces derniers jours qui a pu te faire penser que je pouvais te faire du mal pour m'amuser ?

Il entendit l'Obscur se glisser dans l'eau. Comme il ne répondait pas, Jheron s'inquiéta :

-Forêt ?

-Oui. Je réfléchis.

-D'accord.

Une minute s'écoula, deux minutes s'écoula... sérieusement ? Il a besoin de tant de temps ? Est-ce que j'ai fait quelque chose sans le savoir ? J'ai beaucoup parlé, c'est sûr. Mais j'ai rien dit d'insultant ou... peut-être que si. Peut-être que pour lui ça l'était. S'il est capable de prendre une invitation à manger et dormir comme un piège, peut-être que des choses qui me paraissent innocentes ne le sont pas pour lui. Si ça se trouve j'ai dit et fait plein de chose qu'il a pris comme des menaces ? Et peut-être qu'il ne voulait pas venir... mais c'est lui qui a voulu. Mais je lui ai dit qu'il n'était pas obligé ? J'ai dû ou alors je me suis dit que je le ferai et je ne l'ai pas fait. Peut-être que j'ai dit ou fait quelque chose qui lui a fait croire qu'il lui arriverait quelque chose s'il ne venait pas ? Le front contre le mur, il commençait à avoir des sueurs froides quand Forêt finit par dire :

-Non, en effet.

Jheron faillit s'effondrer de soulagement :

-Il t'a fallu vraiment réfléchir tout ce temps pour répondre ?

-Je ne pense pas que ce soit le genre de question auxquelles on doive répondre sans réfléchir.

C'est vrai. Mais quand même... Mécontent de l'émotion qu'il venait de traverser par sa faute, il s'approcha de la table qui venait d'être servi, avec l'intention de se venger en lui volant son petit pain. Cependant, il culpabilisa aussitôt et remit le pain en place, avant de remplir abondamment l'assiette de son invité.

Lorsque Forêt sortit de derrière le paravent, vêtu d'habits neufs, Jheron lui pointa aussitôt l'assiette :

-Il faut tout manger.

Les yeux de l'Obscur s'agrandirent d'horreur en voyant l'assiette débordant presque de nourriture :

-Tout ?

Jheron s'assit à la place d'en face en hochant la tête. Quand Forêt commença à manger, Jheron dit :

-Après ça, tu vas dormir. Quelques heures, toute la journée si tu veux.

L'Obscur plissa les yeux et Jheron devina aussitôt qu'il faisait une mauvaise interprétation de ses paroles :

-On pourra parler après. De Jertiny ou ma disparition. De toute façon, je ne serai pas loin. J'habite ici.

Forêt sembla satisfait de cet ajout et se concentra sur son repas. De son côté, Jheron vérifia que la porte était fermée, avant de se pencher par-dessus la table pour dire à voix basse :

-Pour ta théorie du voleur. J'y ai déjà pensé. J'ai demandé à Jers et Jark. Ils disent que non, le voleur a dû disparaître parce que je l'ai vaincu. Il y a des tas d'enlèvement d'enfant que je n'aurai simplement pas pu faire. Beaucoup trop loin.

Forêt termina une bouchée pour demander :

-Tu as pu t'absenter sans que personne ne le sache.

-Apparemment, non. Jers et Jark me suivaient partout. Mon père n'aurait pas accepté qu'il m'arrive quelque chose.

-Comment t'as pu disparaître alors ?

-Excellente question. Ils ne savent pas. Leur théorie, c'est que je les ai drogué, la nuit où je suis parti, pour éviter de les mettre en danger. D'ordinaire, ils se réveillent au moindre bruit, mais cette nuit-là, ils se sont réveillés le matin. Ça leur arrive rarement, surtout tous les deux en même temps. Bref, le plus probable, c'est que j'ai vaincu le voleur et que dans le processus, il m'est arrivé quelque chose qui a fait que je ne suis pas rentré pendant quatre ans.

Forêt finit par repousser son assiette :

-Fini.

-D'accord. Va te coucher maintenant.

Il fit la grimace :

-J'ai pas sommeil. Je préférerais parler de mon autre idée.

-Tu n'auras qu'à me rejoindre à la maison plus tard. Allonge-toi, détends-toi. Ce sera déjà ça.

Il se leva pour sortir quand ses yeux aperçurent les vêtements soigneusement pliés de l'Obscur. Jheron les pointa du doigt :

-Tu veux qu'on les lave ou qu'on les jette ?

-Je porte quoi si tu les jettes ?

-Bah, ce que tu portes actuellement. Et je peux t'en trouver d'autre.

Forêt le dévisagea, les yeux ronds :

-Vraiment ?

-Bien sûr. Mais on peut garder ceux-là au cas où, si tu préfères.

L'Obscur hocha la tête. Jheron alla prendre les vêtements avant de sortir :

-Va te coucher.

Forêt se leva :

-Je dois attendre combien de temps avant d'aller à la maison. !

Jheron s'arrêta en retenant un soupir agacé, puis observa l'air sérieux et attentif de l'Obscur. A quoi ça sert de s'énerver. Il ne comprend pas, il ne comprend pas, c'est tout. Il respira un bon coup :

-Il n'y a pas de temps précis. Tu t'allonges, tu te reposes. Si tu t'endors, tant mieux, sinon... attends que la moitié de cette bougie fonde.

Il alla allumer la dite bougie, posée sur la petite table près du lit. Satisfait, l'Obscur alla s'allonger. Droit comme un i, les yeux au plafond, il semblait prêt à veiller le temps nécessaire. Jheron soupira en sortant. Bon, au moins, il est couché. Avec un peu de chance, il s'endormira avant le temps imparti.

Il se dirigeait vers le quartier des lavandiers lorsqu'il croisa sa sœur.

-Joilaz ! Comment était ton voyage ? Tu as trouvé ce que tu cherchais ?

Elle l'ignora pour fixer les vêtements qu'il tenait en main :

-Ah, ce sont...

-Père sera ravi. Des années de recherche et voilà que tu lui ramènes un Obscur. Je vois que tu travailles activement à entrer dans ses bonnes grâces.

Jheron resta sans voix. Comment... ? Juste à cause des habits ? Peinant à se reprendre, il bafouilla :

-Un Obscur ? De quoi tu parles ? C'est des guenilles de....

Joilaz lui sourit avec dédain avant de s'éloigner sans le laisser finir. Jheron secoua la tête et reprit sa route. Après avoir confié les vêtements aux personnes compétentes, il retourna à la bibliothèque, récupéra quelques livres et alla s'isoler dans la petite maison.

Il n'y était pas encore quand un sentiment de malaise le fit s'arrêter. Brusquement, le jeune homme fit volte-face. Ah, c'est juste un serviteur. Il allait reprendre sa route, quand son instinct le poussa à se tourner à nouveau. Quelque chose ne va pas. Jheron fixa le serviteur qui n'avait pas bouger sans savoir ce qui n'allait pas. Il lui fallut deux bonnes minutes pour réaliser qu'il ne le reconnaissait pas. En fait, ce n'était pas vraiment qu'il ne pouvait pas le reconnaître, mais plutôt qu'il avait du mal à le voir. Son regard avait des difficultés à se fixer sur la silhouette et son cerveau ne faisait que lui dire de passer à autre chose, dérangeant encore plus sa concentration. Pourtant, il y a quelqu'un... pourquoi je n'arrive pas à savoir qui ? La silhouette s'avança, aggravant ses symptômes. Il dut fermer les yeux comme une douleur passait soudain dans ses nerfs. Obligé de se détourner, Jheron ne bougea pas pour autant. A la place, il appela :

-Forêt ?

La silhouette passa prêt de lui pour se tenir sous ses yeux d'un air boudeur. Le Don de l'Obscur étant relâché, il était de nouveau perceptible par le jeune homme qui soupira d'aise :

-Me fait pas ça. J'ai cru que mes yeux allaient tomber.

Forêt inclina la tête :

-Je suis désolé, je n'ai vraiment pas envie de dormir.

Jheron soupira à nouveau :

-Je suppose que c'est ma faute. Je ne devrais pas te forcer même si ça m'inquiète. Tu n'auras qu'à dire si tu fatigues dans la journée et on t'installera un lit dans la maison. De toute façon, je crains que tu doives dormir ici désormais.

L'air peiné, il ajouta :

-Je suis désolé. Tu ne pourras pas profiter d'un vrai lit, finalement.

L'Obscur ne sembla pas s'intéresser à ce détail :

-Il s'est passé quelque chose ? On doit me cacher ?

Jheron acquiesça :

-Ma sœur. Je ne sais pas comment, mais elle a deviné qu'un Obscur était rentré avec moi. Il y a des chances qu'elle en parle à mon père. Ça fait des années qu'il en veut un. L'occasion est trop belle. Bien sûr tu peux choisir de partir, ce sera sans doute plus sûr pour toi.

Forêt tourna les talons pour continuer la route vers la maison :

-J'ai eu une autre théorie. Concernant Jertiny.

La surprise laissa Jheron sur place quelques secondes :

-Ah d'accord.

Il allongea le pas pour le rattraper.

-Les Seigneurs du Don aveugle ont une technique qui leur permet d'étendre leur Don de manière légère et discrète. En générale, personne ne s'en rend compte, mais ça leur permet de repérer leur environnement direct. Jertiny n'a pas besoin de guide, n'est-ce pas ?

Jheron hocha la tête :

-C'est vrai, mais il n'a jamais pu expliquer comment il faisait.

-Les Seigneurs souffrant de cécité s'entraînent jusqu'à ce que ce genre de technique devienne un réflexe. S'il a perdu la mémoire, il ne se souvient probablement pas de l'avoir apprise, mais elle se déclenche automatiquement. Pour lui c'est aussi instinctif que de respirer.

-Le problème, c'est qu'il respire en dormant.

-C'est plutôt rassurant, non ?

Jheron eut un léger rire :

-Je veux dire que ça expliquerait ce qui lui arrive. Il ne perd pas le contrôle de son Don, il perd le contrôle de sa technique.

-C'est ce que je pense.

-Mais dis-moi, comment tu es au courant de cette technique ?

-Je l'ai apprise.

-C'est vrai ? Où ? Quand ?

L'Obscur lui jeta un regard en biais qui lui fit comprendre qu'il n'en saurait pas plus. Dommage. Forêt reprit :

-La bonne nouvelle, c'est que si c'est bien ça, je vais pouvoir lui réapprendre ce qu'il a oublié.

Il laissa un bref silence avant de proposer l'air de rien :

-Tu pourrais en profiter pour apprendre aussi.

Jheron sourit :

-Tu veux essayer de m'analyser pendant que je m'entraîne ?

L'Obscur ne se cacha pas :

-Bien sûr. Ce serait bête de passer à côté d'un diagnostique tant que je suis là.

Je commence à soupçonner qu'il s'intéresse bien plus à mon problème qu'à celui de Jertiny. Ils arrivaient en vue de la maison devant laquelle Jers et Jark entraînaient le garçon. Ils s'arrêtèrent en les voyant approcher. Jertiny courut aussitôt dans les bras de Jheron :

-Il a trouvé ? Il a trouvé ?

Le jeune homme le tourna vers Forêt :

-Pourquoi tu ne lui demandes pas toi-même ?

-Tu as trouvé ?

L'Obscur observa un instant l'enfant comme il l'aurait fait d'un objet dont il voulait deviner le fonctionnement.

-Comment vois-tu ? Des formes noirs dans un monde gris ?

Jertiny en resta bouche bée. Jheron ne put s'empêcher de lui envoyer un petit coup de coude :

-Je t'avais dit qu'il saurait.

Jark s'approcha pour faire remarquer :

-En même temps, c'est notre dernière chance.

-Oui et pendant qu'il entraîne Jertiny, il va falloir installer une couche ici, discrètement et faire croire à tous qu'il est parti. Donc, nous, on va réfléchir à ça.

Jheron s'éloigna en prenant un bras à chacun des deux vieillards pour les emmener vers la maison. Forêt chercha à le retenir :

-Il faut que tu t'entraînes aussi.

Le Seigneur fit la sourde oreille, bien content d'avoir une excuse pour échapper à son analyse un peu plus longtemps.

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