La cadette (15)
Joilaz termina son sac et le passa en bandoulière. Sa servante entra et s'étonna de la voir ainsi apprêtée :
-Vous repartez ?
La Futur ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle ne supportait pas les questions aux réponses évidentes. Comme la Prodige se dirigeait vers la porte, Jmanoy l'arrêta :
-Votre père voulait déjeuner avec vous.
-Qu'il invite Jheron.
-Je doute qu'il apprécie. J'ai entendu qu'il avait refusé de le recevoir lorsqu'il était rentré.
Pas étonnant. Joilaz sortit, sa servante sur les talons :
-Où allez-vous ? Que dois-je dire à votre père ?
-Je repars chercher la Fabuleuse.
-Mais... elle n'a pas disparu ?
Joilaz n'avait aucune envie de se perdre en explication et choisit de l'ignorer. En passant près des appartements d'accueil, elle remarqua une certaine agitation :
-Qu'est-ce qu'il se passe ici ?
-L'invité de votre frère est parti. Nous remettons tout en ordre.
Joilaz approuva d'un signe de tête. Mon avertissement a été entendu. Tant mieux. Il ne lui avait fallu qu'un clin d'oeil pour remarquer les haillons dans les mains de son frère et une seconde pour noter la grande similitude de motif avec ceux de Nuisance. Il y avait deux Obscurs lors des soirées. Nuisance était l'un d'eux, le second devait bien être quelque part. La réaction de Jheron à ses paroles avaient confirmé ses soupçons. Garder un Obscur ici était absurde. Même si ce n'était pas écrit sur son front, leur père s'était tellement plongé dans ses recherches qu'il avait dû apprendre des tas de chose sur les Obscurs. Peut-être même un moyen de les reconnaître que eux ignoraient. Bon, j'ai fait ce que j'ai pu, ça ne me regarde plus.
La Futur abandonna sa servante à la porte et se dirigea vers la sortie du domaine. Elle sortit sa Fabuleuse, la fit léviter de gestes rapides des mains avant de se mettre debout dessus et s'envoler après de nouveaux signes de la main et un mouvement du poignet. Elle reprit la direction du fleuve où elle avait laissé Nuisance. Tout le long du trajet, son esprit penchait entre les deux possibilité qu'elle découvrirait au fleuve. L'absence ou la présence de l'Obscur. Si elle était absente, Joilaz avait l'intention de la poursuivre pour récupérer son argent. Si elle était là, est-ce que cela voudrait dire qu'elle avait trouvé des indices sur le voleur de l'épée ? Son esprit déviait alors vers ce personnage. Qui était-il ? Était-il encore en vie ? Elle n'avait trouvé que peu de chose qui pouvait être lié à un personnage portant une Fabuleuse, mais rien n'avait pu lui clarifier qu'il s'agissait bien de celle qu'elle recherchait.
Lorsque Joilaz revit le fleuve, elle plissa les yeux pour tenter de mieux discerner les alentours. Là ou pas là ? Là ou pas là ? Atterrissant sur le terrain dégagé où ils avaient dormi avant d'entrer dans les grottes, elle aperçut clairement la silhouette de l'Obscur. Un espoir osa naître dans sa poitrine, mais la Prodige le réprima rapidement. Sa présence ne voulait pas dire qu'elle en savait plus sur l'épée. Rengainant sa Fabuleuse, Joilaz demanda aussitôt :
-Alors ? Tu as des nouvelles ?
Nuisance semblait épuisé, amaigrit et distraite :
-Hum... oui, mais... c'est bizarre.
La Futur attendit la suite. Au bout de quelques secondes, elle s'impatienta et notant l'absence de bivouac, demanda :
-Tu as mangé ?
-J'avais peur de rater le rendez-vous.
-Dormi ?
-Ah non, j'ai oublié.
Joilaz leva les yeux au ciel :
-Tu pouvais acheter à manger, de quoi t'abriter et t'installer ici.
Nuisance sembla la fixer sans la voir, avant de dire en pointant l'entrée sous l'eau :
-Il y a une maison de l'autre côté. J'ai dormi là-bas, puis il y a eu l'Eveillé.
La Prodige tiqua aussitôt :
-Le quoi ?
-L'Eveillé. C'était un Obscur aussi.
-Un Eveillé Obscur ?
Nuisance fronça les sourcils comme si elle venait de dire quelque chose d'aberrant :
-Il l'a laissé mourir, c'est qu'il doit en avoir beaucoup.
Joilaz perdit patience :
-Ça n'a aucun sens. Montre-moi où tu as vu l'Eveillé.
Nuisance hocha la tête et bondit dans l'eau. La Prodige suivit. L'Obscur marchait vite dans les tunnels, si bien que Joilaz dût s'élancer aux pas de course pour pouvoir la rattraper. Elles empruntèrent le passage que la Futur avait ignoré à leur premier visite, arrivèrent dans une caverne, ressortir dans une forêt, pour arriver devant une maison, Nuisance ralentit.
-C'est quoi cet endroit ?
-C'est là que j'ai vu l'Eveillé.
Comme elles approchaient, les enfants qui jouaient autour de la maison les saluèrent. Trois personnes âgées s'avancèrent vers les jeunes femmes. Joilaz demanda rapidement à voix basse :
-C'est qui ?
-C'est eux qui s'occupe de cet endroit. C'est eux qui ont trouvé l'Obscur et l'on enterrait.
Il va vraiment falloir qu'elle réussisse à m'expliquer correctement la situation. En attendant... Joilaz croisa les mains et s'inclina :
-Je vous salue.
Le trio lui rendit son salut avant qu'une des vieillardes ne s'adresse à Nuisance :
-On l'a mis par ici pour que les enfants ne le voient pas.
Joilaz jeta un regard interrogateur à Nuisance qui ne sembla pas s'en rendre compte et suivit le trio. Méfiante, la Prodige lui emboîta le pas. Ils remontèrent le chemin qu'elles venaient d'emprunter avant de s'enfoncer dans les bois. Une barrière de fortune faite de bois mort et de feuille bloqué la vue du corps abandonné au sol. Le vieillard se contenta de pointer la direction :
-Il est derrière. N'hésitez pas à venir nous voir si vous avez besoin de quoi que ce soit.
Puis, ils s'éloignèrent aussitôt. Joilaz passa la barrière pour observer le corps. Elle vit aussitôt les signes sur la poitrine :
-Qu'est-ce que c'est ?
-Un transport.
-Un Eveillé Obscur transport ?
Nuisance s'assit. Elle avait beau faire, la Prodige ne cessait de penser que l'Obscur était profondément perturbé. Déjà à l'origine, elle n'était pas tout à fait net, alors là. Prenant son mal en patience, Joilaz s'installa face à la jeune femme et ordonna d'un ton ferme :
-Maintenant, tu vas tout me raconter dans l'ordre en partant du moment où je t'ai laissé. Vas-y.
Nuisance acquiesça et raconta en détails ce qui lui était arrivé depuis qu'elle s'était retrouvée seule sur la berge. Au fur et à mesure du récit, l'expression de Joilaz se fit de plus en plus sombre. Lorsqu'elle se tut, la Prodige se repassa les informations mentalement avant de demander :
-Donc, quand tu as dit plus tôt qu'il l'avait laissé mourir, c'était cette Obscur ?
-Oui. Elle n'avait vraiment rien à disposition pour se nourrir ou boire. Elle ne pouvait pas sortir.
Joilaz saisit ce qui l'avait perturbé. Ce maître, qui qu'il soit, avait simplement bazardé un Obscur dans une prison en sachant qu'elle y mourrait sans problème.
-Effectivement, s'il peut se permettre de dispenser d'une Obscur comme ça, il y a des chances qu'il en ait bien plus.
-Elle m'a dit qu'il en avait beaucoup, mais beaucoup à quel point pour qu'il puisse se permettre de faire ça ?
-Et où il a pu les récupérer ?
Une autre question lui vint soudain :
-Attends, si celui-là était un Eveillé, qui l'a tué ?
-Il a été tué avant d'arriver à la maison, mais un des petits l'a vu sur le début du chemin.
-Est-ce que l'un des vieux l'a tué ?
-Non, ils ont trouvé le corps et l'ont enterré. Mais il ne s'est éveillé que lorsque je suis arrivée.
-Donc, ta présence à déclencher l'Eveillé ? C'est possible ça ?
Nuisance haussa les épaules :
-J'avais jamais entendu parler de ça avant.
-Moi non plus.
Joilaz était frustrée. Elle avait passé tellement de temps à lire et relire la bibliothèque familiale, connu pour être l'une des plus complètes des six régions, mais jamais elle n'avait entendu parler d'un tel événement.
-Il utilise des Obscurs pour piéger de nouveaux Obscurs... et récupérer les Fabuleuses si je devine juste.
Nuisance acquiesça :
-Il a Rage.
Joilaz serra les dents alors qu'une colère intense se diffusée en elle :
-Je sue pendant. Des. Années ! Pour trouver cette foutue épée et ce fils de Monstre... !
Elle se releva d'un coup avec l'envie pressante de taper dans quelque chose. Une voix surgit de ses souvenirs. Devance. Joilaz ferma les yeux pour ramener le souvenir d'une main lui tapotant doucement la tête. Puis, le calme revint. Son regard se baissa sur sa taille où Infaillible était attachée et un sourire mauvais se dessina sur son visage. Qu'il essaie de la prendre celle-là. La Prodige respira un grand coup avant de se tourner vers l'Obscur :
-Est-ce que ce corps peut encore nous servir à quelque chose ?
Nuisance se leva en secouant la tête :
-Non. Je l'ai fouillé, il n'avait rien sur lui. Et le talisman ne fonctionne plus.
-Très bien.
Joilaz repartit vers l'entrée du tunnel.
-On ne retourne pas voir les gens de la maison ?
-Pourquoi faire ?
-Leur dire qu'ils peuvent enterrer le corps.
L'air agacé, Joilaz fit un geste énervé de la main :
-Fais ce que tu veux. Moi, je repars.
L'Obscur courut vers la maison et pendant quelques secondes, la Prodige hésita à l'attendre. Non, de toute façon, il faut que j'avance.
Le retour fut rapide et une fois dehors, Joilaz se dirigeait vers le village le plus proche quand Nuisance la rattrapa :
-On fait quoi maintenant ?
-Moi, je vais chercher les trois Fabuleuses manquantes, puis récupérer Rage.
-Tu sais où elles sont ?
-Évidemment.
Comme elle continuait de la suivre, la Prodige voulut confirmer :
-Je suppose que tu m'accompagnes.
-Oui, je veux savoir qui s'en prend aux Obscurs et s'il cherche les Fabuleuses, il y a une chance pour qu'on le croise à un moment ou un autre.
Au pire, il faudra attendre qu'il tente de récupérer la mienne. Au village, elle acheta deux chevaux.
-On va par où ?
-Chez les Gardiens de l'Épée de Verre.
-Tu crois qu'ils ont vraiment une épée en verre ?
Joilaz lui jeta un regard presque dégoûté par sa bêtise :
-Bien sûr que non. Tes missions ne t'ont jamais amené là-bas ?
Nuisance secoua la tête.
-L'épée de verre est une montagne de glace.
-Ah, mais ils ont une épée quand même ? Sinon, pourquoi on y va ?
-C'est dans cette région qu'a été créé la Fabuleuse Fugitive. Si elle ne s'y trouve plus, il devrait au moins y avoir des traces de l'endroit où elle se trouve.
Le soir tomba alors qu'elles atteignaient une ville en pleine effervescence. Laissant leurs chevaux aux écuries, Nuisance regardait tout autour d'elle, émerveillée par les lumières, la musique et les danses :
-Il se passe quoi ici ?
-On est à Jfils, ville de la tribu Ginm. Un lieu aussi peu sérieux que ses Seigneurs.
-Ça a l'air amusant.
Joilaz lui saisit aussitôt le poignet et planta ses yeux dans les siens :
-Non. Tu me suis à la trace. Tu ne t'éloignes pas. On ne sait pas où l'on peut finir dans cet... endroit.
La Futur jetait des regards soupçonneux sur chaque personne, chaque endroit. Elle avait accompagné son père plusieurs fois, rendre visite au chef de la tribu et, à chaque fois, une visite de quelques jours, c'était prolongé encore et encore. Joilaz ne savait pas exactement ce qu'ils faisaient à son père, mais il avait toujours des difficultés à repartir. Je ne sais pas s'il y a une drogue dans la nourriture, la boisson ou dans l'air, mais ils ne m'auront pas. Comme Nuisance levait la tête pour admirer les lanternes, Joilaz lui tira sur le bras pour qu'elle la fixe à nouveau :
-Je te préviens. Si tu te perds, je pars sans toi.
Sur ses mots, elle la lâcha et se dirigea vers la demeure de la tribu Ginm. Les portes en étant grandes ouvertes, la Prodige entra sans hésiter. Un garde surgit tout à coup pour lui couper la route :
-Ah, excusez-moi. Vous ne pouvez pas entrer comme ça.
Joilaz leva une main pour le faire taire et continua sa route. Nuisance salua poliment le garde et continua de suivre la Futur. Le pauvre garde les suivit tentant encore de les faire sortir. Il ne fallut pas longtemps pour que la Prodige réalise que l'endroit était vide. Lâchant un souffle exaspéré, Joilaz se tourna vers le garde d'un air menaçant :
-Où sont ces... personnes ?
-Dehors. Ils sont allés voir les spectacles.
Évidemment. Idiote. Elle fit volte-face brusquement en crachant entre ses dents :
-C'est ridicule. Ils sont où exactement ?
-La maison des fleurs. C'est là que la famille aime se rendre...
Joilaz accéléra l'allure pour retenir sa colère en se fatiguant. Seulement, elle arriva devant la grande maison sans être le moins du monde essoufflée et d'autant plus énervée qu'elle avait dû traverser une joyeuse foule. La façade du bâtiment dégorgée de fleurs réelles ou peintes qui l'entourait d'un parfum entêtant. La Futur se présenta les poings serrés, légèrement décoiffée et les yeux brûlant de rage, devant la propriétaire des lieux qui souriait de toutes ses dents :
-Je suis navrée, si vous n'avez pas réservés, je ne vais pas pouvoir vous trouver de table.
-Où... est... le chef... de cette ville de tarés ?

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