Frère Obscur (17)
Forêt n’était pas peu fier. Il avait observer Jertiny pendant deux jours et deux nuits avant d’oser proposer une méthode adaptée. L’entraînement prodigué par Jers et Jark ferait, sans aucun doute, du garçon un grand épéiste et Seigneur du Don, mais celui-ci était passablement agité. A peine l’entraînement terminé qu’il courrait dans tous les sens, grimpait aux arbres, suivait Jheron à la trace. Cela jusqu’à ce que l’Obscur le saisisse, le menaçant de lui casser les jambes s’il ne s’arrêtait pas deux minutes. A partir de là, Il lui avait appris une technique de méditation qui lui permettrait d’être mieux en contrôle de son Don, en utilisant le sien pour le guider. La nuit suivante, même si le Don du garçon s’était étendu, sa zone avait été moins vaste qu’auparavant. Et elle n’avait fait que diminué depuis, au fur et à mesure que l’agitation du garçon se trouvait plus maîtrisée et qu’il arrivait à se concentrer sur ce que ses yeux ne pouvaient plus percevoir.
Assis en tailleur, les yeux fixaient sur Jertiny qui méditait, Forêt était satisfait. Une main posait sur le dos du garçon, il faisait circuler son Don aux côtés du sien. En revanche, l’autre… Son regard dévia derrière Jertiny ou Jers et Jark suivaient également, assidûment, ses leçons. Assis en tailleur, les yeux fermés, ils semblaient avoir trouvé une certaine sérénité. Le regard de l’Obscur se porta encore plus loin. Également assis au sol, les yeux fermés, Jheron bailla discrètement. Forêt insuffla son Don dans une feuille morte à proximité, en durcit les bords et l’envoya sur le jeune homme d’une pichenette. Le projectile érafla la joue de Jheron qui sursauta en portant sa main à la blessure. Son regard croisa aussitôt celui de Forêt et avec un sourire d’excuse, il reprit position. Lui, il me pose problème.
Plusieurs fois il lui avait proposé de l’affronter amicalement pour l’aider à découvrir ce qui n’allait pas avec son Don, mais Jheron trouvait toujours une excuse pour l’éviter. Plus l’Obscur y pensait, plus il se disait que le jeune homme en savait plus qu’il ne lui avait dit sur les origines de son problème. Résultat, Forêt était fermement décidé à ne pas partir tant qu’il n’aurait pas le fin mot de l’histoire.
-C’est bon pour aujourd’hui.
Jertiny s’étonna :
-Vraiment ? On ne fait pas plus longtemps d’habitude ?
-Si, mais Jheron s’endort.
Trois visages désapprobateurs se tournèrent vers l’accusé qui se gratta la tempe avec gêne. Non mais. Jertiny demanda l’air malheureux :
-Mais je peux continuer un peu quand même, moi ? On s’en moque que Jheron ne suive pas.
Celui-ci en resta bouche bée :
-Bah, Jertiny ?
-Après tous tes efforts pour trouver quelqu’un pour m’aider, il faut bien que je progresse.
Jheron concéda en se levant et s’étirant :
-C’est vrai.
Forêt le regarda faire :
-Tu t’en vas ?
-Oui, je reviendrai ce soir.
Comme il s’éloignait, Forêt reprit :
-On continue alors ?
Jertiny sourit largement :
-Oui, oui. Je suis prêt.
Il reprit un air sérieux et se concentra. Jers et Jark reprenaient également leurs positions. Le fait de ne pas pouvoir quitter la petite maison ne dérangeait pas tellement l’Obscur, qui profitait de l’absence de Jheron pour interroger le trio.
-Il a cherché pendant si longtemps que ça ? Quelqu’un pour aider ?
Jers ouvrit un œil :
-Cela a l’air de vous étonner.
-Avec tous les Maîtres de ce monde, je trouve ça étonnant qu’il n’en ai pas trouvé un seul qui ait eu mon idée.
Jark ouvrit un œil :
-Vous voulez la vérité ?
Forêt haussa les sourcils :
-Je pose rarement des questions pour entendre des conneries.
Jertiny éclata de rire, avant que Jers ne dise sèchement :
-N’écoute pas ces bêtises.
Le garçon fit ce qu’il put pour se calmer. Jark se contenta de répondre en dissimulant un sourire amusé :
-Il s’est simplement demandé : qui pourrait savoir des tas de choses, sans avoir à passer des mois à errer de part le monde ? Il a finit par songer aux Obscurs. Ces Seigneurs du Don qui maîtrisent tant de techniques, certaines inconnues… à ce qu’on dit. Et justement, un voisin en a deux sous la main.
L’Obscur ne cacha pas sa surprise :
-C’est la première chose à laquelle il a pensé ?
Les vieillards hochèrent la tête. Forêt ne put s’empêcher de se sentir flatté. Par contre, il poussa Jertiny :
-Tu racontes des bêtises alors ?
Le garçon rit en rappelant :
-J’ai pas dit qu’il avait fait beaucoup d’efforts dans le sens qu’il avait chercher des gens, mais il a dût accompagner son père à cette soirée, et ça, c’est un sacré effort.
Forêt en profita pour en savoir plus :
-Ils ne s’entendent pas tellement son père et lui. C’est un si gros problème que ça qu’il ne soit plus un Prodige ?
Jers soupira :
-On ne peut pas dire que ça ait arrangé les choses, c’est sûr. Le problème vient surtout du fait que le chef voudrait que Joilaz lui succède, au vu de son statut de Prodige, alors qu’une part des conseillers veulent que ce soit Jheron, au vu de son statut d’aîné et ses accomplissements avant sa disparition.
-La tribu est scindée en deux actuellement.
Jark acquiesça :
-C’est ça.
-Mais Jheron n’a pas l’air vraiment de se soucier de ça.
-Non, il veut laisser la place à sa sœur, mais ses partisans n’ont pas l’intention de laisser cela arriver.
-Et sa sœur ?
-Eh bien, je ne sais pas trop.
Elle se tourna vers Jers avec un air de doute. Le vieil homme répondit :
-On ne sait pas trop ce qu’elle veut. Pour l’instant, il semble qu’elle soit plus intéressée par les Fabuleuses que par son statut de Futur.
En entendant parler des Fabuleuses, Forêt se rappela sa sœur avec un pincement au cœur. Il donna une tape à Jertiny pour lui signifier que l’entraînement était terminé. Le garçon se laissa tomber dans l’herbe en soupirant d’aise. Jers fit remarquer :
-A l’allure où Jertiny se maîtrise, vous pourrez bientôt reprendre votre route.
Forêt ne se gêna pas pour avouer :
-Non, je veux aider Jheron aussi.
Jertiny se redressa en même temps que les deux Maîtres lui lançaient des regards surpris :
-L’aider comment ?
-A débloquer son Don.
Jark fit remarquer :
-Nous l’avons entraîner à nouveau depuis cinq ans. Rien a changé. Je doute qu’il puisse un jour récupérer ne serait-ce que le quart de son Don.
-Oui, mais un entraînement classique comme pour Jertiny ?
Jark rit, mais Jers rougit, vexé :
-Que voulez-vous sous entendre ?
-Je connais peut-être un moyen de l’aider que vous n’avez pas, c’est tout.
Jark tapota le bras de son frère :
-C’est vrai, c’est vrai. Il n’a pas tort. Cela fait longtemps que nous n’avons pas parcouru le monde qui sait quelles nouvelles techniques ont été faites depuis.
Jers grommela pour toute réponse.
-Cependant, nous n’avons pas plus d’informations que vous sur son problème. Nous l’avons bien observer, nous avons cherché consciencieusement, croyez bien.
L’Obscur n’en doutait pas une seconde. Ce doit être quelque chose à laquelle on ne peut pas penser de suite. Voyant Jertiny effectuer les mouvements d’épée de son entraînement, Forêt lança :
-Tu ne veux pas plutôt manger ?
Le garçon s’arrêta :
-Manger ?
Les Maîtres se levèrent :
-C’est bon, c’est bon.
L’Obscur se laissa tomber en arrière pour réfléchir à la situation de Jheron. Jertiny se laissa tomber à côté de lui avec un râle heureux. Forêt tourna la tête vers le garçon :
-Tu es aveugle de naissance ?
Souriant au ciel, Jertiny haussa les épaules :
-Je ne sais pas.
-A quand remonte tes souvenirs exactement ?
-Rien avant de me réveiller ici.
-Tu n’as pas envie de chercher ? Découvrir si tu n’as pas des parents quelque part ?
Il rit :
-Jheron m’a demandé aussi. Mais je veux être sûr de maîtriser mon Don d’abord. Même si rien ne s’est passé pour l’instant, rien ne dit que ça ne finira pas par mal tourner.
C’est raisonnable.
-Vous allez disparaître ?
-Disparaître ?
-Oui, vous disparaissez tous les jours depuis que vous êtes là. Vous faites de l’espionnage ?
Bien qu’il avait promis à Jheron de ne pas quitter la maison, il avait régulièrement effacé sa présence pour aller explorer les différents bâtiments et la bibliothèque. Maintenant, il avait une vision assez claire de l’agencement de la demeure et des ouvrages. La première pour faciliter une fuite éventuelle, la seconde pour trouver où chercher la cause du problème de Jheron. Il s’est tellement vanté que la bibliothèque de sa tribu était la plus complète… de ce que j’ai pu voir, il n’avait pas tout à fait tort.
-Vous espionnez le chef ?
-Je ne fais pas d’espionnage… mais ne dit pas à Jheron que j’ai tendance à disparaître.
Le nez de Jertiny se fronça :
-Ça dépend. Vous comptez faire quoi exactement ?
Forêt ne vit pas de raison de mentir :
-Je veux trouver un moyen d’aider Jheron.
-Oh, d’accord. Je dis rien alors.
Forêt fronça les sourcils :
-Reste à savoir s’il veut vraiment être aidé.
Jark et Jers apparurent dans son champs de vision.
-Vous pensez qu’il ne le veut pas ?
Les ayant sentit venir, l’Obscur ne fut pas surpris et se redressa, tendant la main pour recevoir le bol préparé à son intention :
-Vous n’avez pas l’impression qu’il en sait plus qu’il ne veut le dire sur sa condition.
Jers acquiesça :
-Si, mais il nous en parlera le moment venu.
-Et si c’est trop tard ?
Jark donna son bol à Jertiny :
-Comment ça, trop tard ?
-La tribu de mon maître a été éradiqué en une nuit. C’est bien la preuve que le pire peut arriver à tout moment.
Ils contemplèrent cette éventualité en silence, avant que Jers ne l’informe :
-On a entendu que vous avez un moyen de vous balader dans la tribu, sans vous faire repérer.
-Oui, c’est vrai.
-Vous avez fait le tour de la bibliothèque ?
Forêt hocha la tête.
-Dans ce cas, vous avez repéré la section des livres blancs.
Nouvel hochement. Certaines des bibliothèque dans les sous-sols lui avaient sauté aux yeux à cause de leur bois blanc, quand toutes les autres étaient dans différentes teintes de marrons.
-Ce sont des livres rares traitant de sujet divers. Mais si vous cherchez un moyen d’aider Jheron, peut-être qu’il faut commencer par là.
Forêt le dévisagea :
-Vous n’avez pas fouillé, vous ? Quand il est revenu ? Pour savoir ce qu’il avait ?
Jark lui répondit :
-Seul les membres de la famille du chef peuvent entrer dans la bibliothèque.
-Quoi ? Mais les disciples et maîtres du clan doivent bien avoir des recherches à faire pour comprendre leur Don, non ?
Jers reprit :
-Ils demandent au chef qui ira ou enverra un de ses enfants chercher les livres intéressants. En général, c’est Jheron qui y va.
-Et vous ne lui avez pas suggéré de fouiller les livres blancs ?
-Si, bien sûr. Il nous a dit qu’il l’avait fait, mais n’avait rien trouvé.
Forêt croisa le regard des deux vieillards :
-Rien trouvé ? Vous l’avez cru ?
Jars eut un sourire triste :
-On a eu des doutes, mais on se disait qu’il suffisait d’attendre qu’il vienne nous parler de lui-même.
Forêt engloutit le contenu de son bol et se leva :
-Bon, j’y vais.

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