Frère Obscur (18)
Jertiny et les deux Maîtres lui souhaitèrent bonne chance avant qu’il ne s’efface. Outre sa capacité à se rendre « invisible », il savait également à quel moment Jheron reviendrait à la petite maison. Les habitudes du jeune homme était réglées à la perfection. Aussi, Forêt savait de combien de temps il disposait pour ne pas se faire prendre. S’il sait que je me balade comme ça, il ne serait sûrement pas content. Il essaya d’imaginer Jheron en colère, sans y parvenir. Forêt n’arrivait pas à sentir la moindre menace ou autorité venant de son hôte. Ce qui expliquait sans doute qu’il arrivait à être si détendu avec lui.
Une fois dans la bibliothèque, il se dirigea sans hésiter vers les livres blancs et passa le reste de sa journée à les feuilleter sans rien trouver de pertinent. Au soir, l’Obscur s’empressa de rentrer avant la nouvelle visite de Jheron.
Il lui fallut encore quatre jour avant de trouver ce qu’il cherchait et cela ne lui plu pas du tout. Forêt était en train de s’endormir sur l’un des livres. Passant les feuilles en ne lisant que les premières lignes ou n’observant que les illustrations du texte. Sa motivation des premières heures avaient disparu et il n’avait jamais eu l’occasion d’être un grand lecteur. D’ordinaire, le jeune homme ne lisait que des ordres ou le strict minimum pour s’assurer qu’il volait les bons documents. Alors qu’il feuilletait ce livre particulier, l’Obscur ne cessait de penser qu’il était possible qu’il ait laissé passé une information intéressante dans ceux qu’il avait déjà « lu ». Je vais devoir les relire ? La vraie question, c’est de savoir si je vais devoir lire toute la bibliothèque. Parce que là, je vais devoir rester jusqu’à ma mort. Comme il piquait du nez, Forêt tapa sur la table, se redressa et s’obligea à ouvrir grand les yeux. Allez, ça suffit, on se concentre. L’esprit un peu plus clair, il se pencha à nouveau sur son livre.
Les vieillards n’avaient pas menti. Les livres blancs contenaient toutes les informations concernant les techniques, poisons et malédictions les moins connues. Les détails étaient peu nombreux quand ce n’était pas simplement un compte-rendu de « on dit », mais Forêt pensait qu’il lui suffirait d’un mot pour que cela ne déclenche un souvenir chez lui. Son éducation lui avait présenté un large panel de connaissances maléfiques. Cependant, peu d’entre elles lui avaient été utiles ces dernières années et elles s’étaient retrouvées à prendre la poussière dans un coin de sa mémoire. Il fallait simplement déclencher un déclic pour faire revenir les plus intéressantes.
Le jeune homme s’était remis à feuilleter depuis quelques minutes quand il s’arrêta. Un dessin prenant toute une page du livre avait attiré son regard. C’est ça. Cette pensée lui vint aussitôt, avant même qu’il n’eut lu le texte lié. Un frisson le parcouru à l’idée qu’il pouvait avoir raison. L’Obscur repensa à sa rencontre avec Jheron, son accueil chaleureux, son envie d’aider le clan détruit, son air blessé sur le chemin du retour lorsqu’il avait dû s’avouer qu’il avait été inutile. Sa seconde pensée rejeta l’idée. Non, ça ne correspond pas. Ça ne peut pas être ça… mais il est amnésique, alors… Forêt se mit à douter. Après une lecture attentive du texte, il n’apprit rien de plus que ce qu’il savait déjà. Si c’est ça, il ne peut pas l’ignorer. Pas étonnant qu’il le cache. L’Obscur réfléchit sur la marche à suivre, sur comment aborder le sujet.
Il sortit de la bibliothèque quelques minutes plus tard et rentra à la petite maison. En arrivant, il vit Jheron jouer avec Jertiny. Ah, j’ai dépassé l’heure. Forêt s’avança sans chercher à se cacher. Jheron s’arrêta pour l’apostropher en riant :
-Tu reviens de ton exploration interdite ?
L’Obscur le dévisagea avec attention. Il cherchait un indice pour étayer sa théorie.
-Me regarde pas comme ça, je vais croire que tu m’en veux pour quelque chose. Si c’est parce que tu dois rester ici, tu étais d’accord…
-Tu as perdu ton jugement ?
Jheron ne comprit pas de suite, mais Forêt pu voir chaque seconde où la réalisation se fit jour. Le sourire disparu progressivement, les yeux perdirent de leur éclat et il pâlit tant que l’Obscur s’inquiéta de le voir s’effondrer. Cependant, Jheron resta droit. Il se tourna vers Jertiny pour lancer :
-Va embêter les vieux. Je dois parler à Forêt.
-D’accord.
Le garçon se précipita joyeusement dans la maison.
-Viens.
Forêt suivit Jheron jusqu’au petit lac. Le jeune homme se perdit dans la contemplation de l’eau avant de demander :
-Comment tu as trouvé ?
-Un livre dans la bibliothèque.
Jheron acquiesça. Il n’a pas l’air surpris.
-C’est vraiment ça ? La mort dévorante ?
Nouvel acquiescement. Les mots se bousculaient dans sa tête l’empêchant de formuler une pensée cohérente. Comment lui, pouvait être affligé de ce mal ? Forêt avait beau le détailler, il ne comprenait pas comment c’était possible. Sauf si…
-Tu ne te souviens pas de ton crime, hein ?
Jheron resta à fixer l’eau sans répondre.
-Ou tu es vraiment le voleur d’enfants.
Le jeune homme releva la tête pour lui faire face. Il haussa les épaules en répondant d’une voix basse et brisée :
-Je sais pas.
Il sembla réfléchir une seconde à l’idée d’en dire plus et céda :
-J’ai passé je ne sais pas combien de temps à retracer tous mes allé-retours, tous mes actes, à comparer avec les déplacements présumés du voleur. J’ai parlé à tellement de gens… je ne t’ai pas menti sur ça, tu sais. Et les souvenirs que j’ai… je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir été mauvais. Pas plus qu’un autre en tout cas.
Ça n’a aucun sens.
-Si tu as été jugé coupable à ce point, tes crimes ne sont s’en doute pas passés inaperçus. Peut-être que ce n’est pas avant ta disparition, peut-être que c’est pendant. Les quatre ans dont tu ne te souviens pas.
Jheron hocha la tête :
-J’ai cherché. Personne ne m’a vu ou n’a entendu parler de moi pendant cette période. Ma sœur m’a cherché tout ce temps et elle n’a rien trouvé. Si elle ne m’a pas trouvé, alors…
-Mais c’est juste impossible. Tu ne t’es pas volatilisé…
-Je suis bien d’accord !
L’Obscur plissa les yeux réfléchissant tout en continuant de l’observer. Jheron écarta les bras en signe d’impuissance :
-Mais qu’est-ce que je peux faire de plus ?
Forêt admit qu’à partir du moment où personne n’avait rien vu, rien entendu, les choses ne pouvaient pas avancé. A supposé qu’il dise la vérité… mais je ne le vois pas mentir.
-Ne me fixe pas comme ça, je ne vais pas perdre la tête soudainement et essayer de te tuer.
Cette idée fit sourire l’Obscur :
-Je t’avoue que j’ai du mal à me sentir en danger même si tu devenais incontrôlable.
D’abord surpris, Jheron éclata de rire :
-T’as raison. La menace est maîtrisée.
Forêt demanda alors :
-Je peux la voir ?
-Pourquoi ? Tu crois pouvoir m’aider ?
-Non, je suis juste curieux.
Jheron pouffa de rire en ouvrant son vêtement :
-Au moins, c’est direct.
Au dessus du nombril, un relief tout en longueur courait sous la peau, faisant le tour du corps pour revenir à son point de départ. Forêt frissonna en songeant à ce qui se trouvait dessous et avança la main :
-Si tu as mal, je peux…
Jheron referma son habit :
-Ça fait mal, mais c’est comme ça que ça doit être, je suppose.
-Comment comme ça ? Tu ne sais même pas ce que tu as fait pour mériter ça, alors t’as le droit d’avoir moins mal.
Jheron sourit :
-Merci, mais si on a jugé que je méritais la mort dévorante, c’est que je mérite de souffrir.
Forêt fronça les sourcils ne comprenant pas sa logique :
-Mais là, tu ne te souviens pas de ce que tu as fait…
-Ça ne veut pas dire que je ne l’ai pas fait. L’oubli ne me rend pas moins coupable. Il faut bien que je paie pour ce que j’ai fait.
-Bah, tu peux le faire quand la mémoire te sera revenue.
Cela le fit encore rire :
-Je ne pense pas que ce soit comme ça que ça marche.
Forêt l’écoutait avec attention, sans parvenir à associer sa personnalité à celle d’un criminel de grande envergure. A dire vrai, l’Obscur sentit une tristesse lui serrait la gorge en songeant à la situation du jeune homme.
-Jertiny va mieux maintenant.
Le changement de sujet le prix au dépourvu :
-Pardon ?
-Jertiny. Il va mieux. Tu vas pouvoir partir vers d’autres aventures.
Forêt le scruta, ce que Jheron remarqua. Il croisa les bras en mimant un air sévère :
-Encore avec ce regard. Qu’est-ce que j’ai fait encore ?
-Je n’ai pas l’intention d’en parler à qui que ce soit si tu me le demandes.
Jheron reprit son sérieux :
-Je sais, mais tu ne veux pas explorer le monde ? Maintenant que tu as découvert le mystère de l’ancien Prodige…
-Je veux t’entraîner.
Ce fut au tour de Jheron d’être pris au dépourvu :
-Moi ? Pour quoi faire ?
-Je suis curieux.
-Ah. Décidément. Tu te souviens que je t’ai raconter les déboires des vieux qui ont essayé de refaire mon éducation au Don.
-Oui, mais moi je sais ce que tu as.
Il pointa l’estomac du jeune homme :
-Cette bestiole a beau dévorer ton Don, elle ne semble pas progresser très rapidement car tu en as encore. Et surtout ! Tu as réussi à percevoir ma présence, alors que je me dissimulais et ça, c’est pas commun.
Jheron tempéra :
-Ce fut long et laborieux quand même.
Forêt secoua la tête :
-A peine quelques minutes. Tu ne réalises pas l’exploit que c’est. Je persiste à croire que ton Don de Prodige existe toujours. Que cette bestiole n’y a pas touché.
Jheron allait répliquer avant de s’arrêter, les yeux agrandis comme s’il réalisait quelque chose.
-Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Jheron baissa brusquement la tête vers son ventre ce qui inquiéta Forêt :
-Quoi ? Il se passe quoi ?
Le jeune homme croisa son regard avec un léger sourire :
-Je crois que tu n’as peut-être pas tort.
Le regard de l’Obscur s’illumina :
-Tu crois ?
-Il n’a jamais avancé.
Forêt fut perdu :
-Avancé ?
-Oui, tu sais, il doit progresser, avancer jusqu’au coeur en se nourrissant…
Il s’arrêta devant l’expression horrifié de l’Obscur :
-Tu ne savais pas ça ?
-Non, pas ça.
Comme son expression ne changeait pas, Jheron se prit à rire :
-Ne t’inquiète pas, ce n’est pas si terrible que ça.
D’horrifié, Forêt devint abasourdi :
-Ah bah, si, quand même.
-Oui, si, t’as raison. Mais tu sais quoi exactement de la mort dévorante ?
L’Obscur haussa les épaules :
-Comme tout le monde, je suppose, à peu près la même chose que ce qui est écrit dans le livre.
Jheron s’étonna :
-Vraiment ? Pas plus ?
Forêt plissa les yeux :
-Je suis flatté que tu es une si haute opinion des Obscurs, mais même nous, on ne sait pas tout.
Le jeune homme rit :
-D’accord, d’accord. Tu as raison. Tu veux savoir ce que j’ai découvert ?
Ne saisissant pas l’ironie dans la voix de Jheron, Forêt hocha la tête :
-S’il te plaît, j’aimerais savoir.
Jheron reprit son sérieux pour expliquer :
-Quand j’ai compris qu’on m’avait infligé la mort dévorante, j’ai recherché les Juges.
Comme Forêt ouvrait des yeux ronds, il s’empressa d’ajouter :
-Je ne les ai pas trouvé. Ça, effectivement, personne ne semble savoir qui ils sont. J’ai découvert par contre que la mort dévorante est un insecte qui se nourrit de Don. Il ressemble à un mille patte. Il progresse peu à peu, jusqu’au cœur.
L’Obscur demanda :
-Mais s’il dévore ton Don, tu mourras de toute façon, pourquoi viser le cœur en plus ?
-Je ne sais pas. J’en sais plus que beaucoup, mais pas tout.
Forêt accepta l’explication et le laissa continuer.
-Je le sens bouger. Avancer tout doucement. Mais de ce que j’ai appris, ça ne devrait pas prendre aussi longtemps. Tout au plus quelques mois. Je ne sais pas pourquoi le mien met autant de temps.
Il parlait les yeux baissés vers son ventre et l’Obscur s’attendait presque à voir la bête bouger sous les vêtements.
-Et tu as trouvé s’il y a un moyen de t’en débarrasser ?
Jheron secoua la tête :
-Non. Je ne crois pas que ce soit possible. Personne n’a pu changer un jugement de la mort dévorante, apparemment.
Alors qu’il se taisait, Forêt resta plongé dans ses réflexions un instant, avant de dire :
-Il serait logique qu’il ne progresse pas parce que ton Don est trop faible actuellement. Si tu étais fort avant, il a pu en dévorer la plus grande partie et ne te laisser qu’avec ça.
-Mais pourquoi je ne suis pas mort ? Un Don faible reste un Don à manger.
-Et si tu avais trouvé un moyen de le ralentir avant de perdre la mémoire ? Ce serait possible, non ? Tu étais un Prodige après tout.
Jheron acquiesça :
-C’est vrai. C’est une possibilité.
Forêt tapa dans ses mains :
-Quoi qu’il en soit. Viens demain à la première heure pour ta leçon.
Il tourna les talons tandis que Jheron tombait des nus :
-Leçon de quoi ?

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