La sœur Obscur (19)

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Nuisance n’était pas vraiment à l’aise. Elles avaient quitté la tribu Yhoma aussitôt leur discussion terminée. Joilaz avait tout de même pris le temps de saluer leur hôte qui ne sembla pas vraiment désolé de les voir s’en aller. Cependant, alors qu’elles progressaient de nouveau sur les routes, d’une part, l’Obscur n’avait pas été tenue au courant de leur nouvelle destination, d’autre part, Joilaz laissait maintenant une large distance entre elles. Nuisance se tourna sur sa monture pour regarder la Prodige qui avancer lentement derrière elle :

-Excuse-moi, mais est-ce que tu restes en arrière à cause du talisman de localisation ?

-Effectivement.

Nuisance fronça les sourcils :

-Tu sais que cette distance n’empêchera rien.

Joilaz ricana :

-Bien évidemment. Mais si jamais ceux qui nous suivent tentent de te capturer ou de t’attaquer, je les verrais arriver et je pourrai agir en conséquence.

-Je suis un appât.

-Bien évidemment.

Bien évidemment. Nuisance se détourna pour regarder devant elle en soupirant, avant de lancer :

-Où est-ce qu’on va au juste ? Tu as eu le temps d’avoir d’autres informations sur la Fabuleuse ?

-Non.

-Ah. On recherche la tribu Spol, alors ? Ils ont peut-être bel et bien réussi à garder l’épée.

-Non.

Nuisance se retourna encore :

-Tu n’as pas d’idée sur ce que tu veux faire ensuite, hein ? Je suis désolée. C’est sûr que ce talisman complique les choses.

Joilaz eut un rictus :

-Ne sois pas ridicule. Bien sûr que j’ai une idée.

-Tu ne veux pas me la dire ?

-Non.

-D’accord.

Nouveau soupir. Nuisance continua de diriger sa monture en fonction des directions données par la Prodige. Le lendemain, elles approchaient d’un village et si Nuisance chercha un moyen de le contourner, Joilaz se dirigea droit dessus. L’Obscur se mit à son côté :

-On devrait contourner, non ? Si ceux qui nous suivent attaquent, le village sera en danger.

-Exactement.

Exactement ? Exactement quoi ? Nuisance renonça à comprendre et se contenta de suivre la Futur. La voyant approcher, un garde courut vers une large demeure centrale. Sans ralentir, Joilaz alla à la porte, descendit de son cheval et entra le plus naturellement du monde. Nuisance l’imita avec moins d’assurance. Ils savent qu’on arrive ? Elle a prévenu quelqu’un ?

Précédé du garde, un homme les rejoignit dans la cour :

-Ma chère nièce, toujours un plaisir.

Joilaz lui jeta un regard froid :

-Menteur.

Nuisance observa l’homme avec attention et trouva quelques similitudes avec la jeune fille. Le chef se redressa sous la réplique de sa nièce et un sourire cynique apparut sur ses lèvres :

-Que me vaut l’honneur de ta visite.

-Je cherche la Fabuleuse Gracieuse. Celle que la tribu Yhoma avait en sa possession.

Le sourire ne quitta pas le visage de son oncle alors qu’il plissait les yeux :

-Tu cherches la Fabuleuse de la tribu Yhoma et c’est moi que tu viens voir ?

-Tu connais mieux la région que moi. Tu as peut-être des informations intéressantes sur cette tribu.

Nuisance pouvait sentir la tension entre eux, alors qu’ils se jaugeaient en silence. Finalement, le chef lâcha un ricanement. Ah, ils ont aussi le même rire.

-Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

-Pourquoi il se serait passé quelque chose ?

-Parce que tu es là.

Joilaz se contenta de lui tourner le dos pour se diriger vers une petite table ronde posée dans le jardin. Elle retira les feuilles mortes qui la recouvrées, utilisa sa manche pour essuyer l’une des chaises et s’installa, faisant comprendre qu’elle ne dirait rien de plus sans qu’on ne lui ait servi de quoi manger. Nuisance retint son souffle. Au moins, elle n’a pas essayé de forcer l’entrer de la maison. Cependant, l’affront fait au chef de tribu n’en était pas moins grand. La Prodige venait ni plus ni moins que de s’approprier la direction des discussions et d’ordonner d’être servi, sans un mot. Son oncle n’eut pas d’autres choix que de la faire servir et de s’installer à la table. Enfin, je suppose que ça marcherait si ce n’était pas son oncle. En effet, l’homme la regarda faire d’un air amusé avant de lancer :

-Il fera meilleur dans le salon.

Ouvrant un large éventail pour s’éventer gracieusement, il se détourna de sa nièce pour entrer dans la vaste demeure. Les serviteurs s’empressèrent de s’activer à l’intérieur pour servir divers plats. Nuisance rejoignit la Prodige qui restait assise à la petite table de jardin :

-Qu’est-ce qu’on fait ?

-Assieds-toi.

Elle obéit automatiquement. Le temps s’écoula tranquillement, en silence. Nuisance se concentrait sur sa respiration, restait détendue et en profita pour réfléchir plus avant sur sa situation. De toute évidence, le talisman de voyage avait également déclenché un marquage pour l’Obscur qui était transporté. Cela voulait dire que celui ou celle qui contrôler les Obscurs savaient où se trouver chacun d’eux en permanence. Il doit avoir un outil. Ce n’est pas possible de disperser autant de Don… à moins qu’il ne le fasse pas en permanence, mais de temps en temps. Juste pour vérifier où ils sont. Si ça se trouve, il ne s’est pas encore rendu compte… non, il doit avoir un signal, quelque chose qui le prévienne de la mort d’un des Obscurs. Ce n’est quand même pas rien, même s’il en a beaucoup. Mais peut-être… elle secoua la tête. Non, pas peut-être. On part du principe qu’il a été mis au courant de la mort de l’Obscur du sceau du pacte et il doit avoir déduit que quelqu’un lui a échappé, puisqu’elle est morte des mille coupures. Donc, il sait qu’un Obscur marqué qu’il ne connaît pas se balade.

-Il y a plus de chance qu’il observe au lieu d’attaquer.

Nuisance sursauta :

-Quoi ?

La Prodige qui, comme elle, était restée tout à fait immobile pendant ce temps, croisa son regard :

-Tu es crispée. Je sais que tu t’inquiètes à cause du talisman et de cette personne qui a réussi à contrôler les Obscurs. Mais il y a peu de chance qu’elle lâche tout ce qui l’occupe juste pour te courir après. Tout au plus, il y a peut-être un Obscur qui te surveille en attendant l’opportunité de retenter de te capturer.

Nuisance la fixa avec une expression blasée :

-Tu as dit que tu m’utilisais comme appât pour pouvoir réagir s’ils attaquaient.

-Je plaisantais.

-… ce n’est pas drôle.

-Je m’en suis rendu compte. J’ai jamais été très douée pour ce genre de chose.

Nuisance laissa échapper un petit rire qui fit tourner la tête du Prodige :

-Qu’est-ce qui te fais rire maintenant ?

Elle fit un léger geste de la main :

-Rien, rien… pourquoi on est venu ici exactement ?

Joilaz eut un sourire mauvais :

-Juste au cas où…

-Qu’ils attaquent ?

-Avec un peu de chance, je me trompe et il va envoyer un tas d’Obscur pour te récupérer et ils vont attaquer cette baraque et tomber sur mon oncle.

Nuisance l’écouta en battant des paupières sous l’effet de la surprise, puis laissa tomber quand elle eut fini :

-Tu es en plein fantasme là.

Joilaz soupira d’un air déçu :

-Je m’en rend compte, mais j’ai quand même un petit espoir.

-De causer des problèmes à ton oncle.

Elle acquiesça.

-Mais si ton souhait se réalise, cela veut dire… que tu t’es trompée, qu’ils ne se contentent pas juste d’observer.

Joilaz ouvrit la bouche, mais l’Obscur s’empressa de dire en imitant son ton à la perfection :

-Ce serait ridicule, tu es la Prodige après tout.

La Futur la fixa un instant avant qu’un sourire amusé et fugace n’effleure ses lèvres. Comme elle reportait son regard vers la maison, Nuisance demanda :

-Pourquoi tu ne t’entends pas avec ton oncle ?

Le regard de la Prodige était de nouveau dans le vide et Nuisance sut qu’il était inutile d’essayer d’en savoir plus. Cependant, elle éprouva le besoin de poser une autre question :

-Est-ce que ton oncle est un danger pour toi ?

Joilaz eut un mouvement de recul avec une expression dégoûtée :

-Ridicule. Je suis la Prodige. Je suis un danger pour lui.

Nuisance ne put s’empêcher de s’attendrir devant le visage boudeur de la jeune fille. Si tu étais vraiment un danger pour lui, je ne pense pas qu’il serait tranquillement en train de manger à l’intérieur. Et en parlant du loup… Le chef semblait avoir décidé de céder face à sa nièce et faisait amener quelques plats sur la petite table. Il s’installa sur la dernière chaise libre avant de se tourner vers Nuisance, ignorant volontairement sa nièce. Pas un pour rattraper l’autre apparemment.

-Veuillez m’excuser, mais je n’ai pas pris le temps de me présenter. Je doute que ma nièce est pris la peine de le faire pour moi. Je suis Gavté, chef de la tribu Phalmoui.

Nuisance lui rendit son salut, mais au lieu de répondre, elle jeta un regard interrogateur à Joilaz. Elle préférait laisser la Prodige s’occuper de la situation, montrant clairement de quel côté elle se tenait. Avant que celui-ci n’ait le temps de demander pourquoi il ne recevait pas de réponse, Joilaz prit la parole :

-Je suis passée à la tribu Yhoma, mais leurs archives sont désastreuses.

Ah, on cède un peu quand même. Gavté sourit, se décidant à lever les yeux vers la jeune fille :

-Ça ne m’étonne pas. C’est des abrutis.

Nuisance fut surprise de la franchise naturelle de l’homme alors que Joilaz ne pouvait qu’approuver ses paroles d’un signe de tête.

-Il semblerait que la Fabuleuse ait été volée, puis qu’ils l’ont récupéré en éradiquant la tribu des voleurs. Mais ils ne savent pas où elle est en ce moment. Je me suis demandé s’ils n’avaient pas inventer cette victoire ou s’ils n’avaient pas oublié de récupérer l’épée après avoir gagné… j’ai également des doutes sur leur intelligence.

Le chef semblait s’amuser de la situation, mais avant de continuer, il montra les plats sur la table :

-Mangez. Puis, tu m’accompagneras pour saluer ta tante. Nous continuerons ensuite.

Joilaz le dévisagea avec attention avant de dire :

-Tu sais où est la Fabuleuse.

Toujours souriant, Gavté reprit :

-Mangez, saluez ta tante, puis discussion.

Il se leva alors et retourna vers la maison, les laissant à nouveau seules. Nuisance attendit que Joilaz commence à manger pour suivre son exemple. Elles n’échangèrent aucun mots en mangeant. L’Obscur devinait que la Futur était plongée dans ses pensées, choisissant sans doute les questions qu’elle poserait à son oncle sur la Fabuleuse.

La nuit commençait à tomber quand elles se levèrent pour rejoindre la demeure. Cette fois, Joilaz entra, traversa le hall pour ressortir dans une autre cour. Un petit temple était érigé là. Sur différent niveau, de petites tablettes funéraires étaient parfaitement alignées. Le visage sombre, Joilaz s’agenouilla devant le temple, s’inclinant profondément devant les tablettes. Nuisance s’assit sur le sol, légèrement en retrait. Apercevant sa nièce, Gavté la rejoignit, s’agenouillant à côté d’elle. Après avoir salué les disparus, il garda, comme Joilaz, les yeux sur les tablettes en disant :

-Nous allons discuter ici. C’est le seul endroit où tu accepteras mes paroles comme une vérité.

Joilaz ne réagissant pas, il insista :

-Je ne mentirais pas devant ta tante…

-Je sais. De quoi tu veux parler ? Quelque chose me dit que ce n’est pas que la Fabuleuse.

-Ton frère…

Elle le coupa aussitôt :

-Je sais que tu es très attaché au fils de ta sœur, mais…

Il la coupa à son tour :

-Laisse-moi parler.

La Futur fronça le nez sans rien ajouter.

-Je sais qu’il est revenu. Je sais qu’il n’est plus celui qu’il était. Son Don, n’est plus ce qu’il était.

Il guetta une réaction, mais Joilaz ne lui donna rien.

-J’aurai fait n’importe quoi pour qu’il hérite de la tribu. C’était son droit d’aîné. Peu importe ce que ton père peut penser. Cependant, depuis son retour, sachant ce que je sais, je ne crois pas qu’il soit apte à remplir cette position.

Nuisance nota un tressautement aux coins des lèvres de la Prodige, mais elle ne dit rien.

-Malgré tout, même s’il n’est plus apte, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de le tuer pour prendre sa place.

Cette fois, Joilaz se tourna vers lui :

-Je suis la Prodige. Je n’ai pas besoin de tuer qui que ce soit pour prendre la place qui me revient.

Gavté tenta de l’apaiser en ajoutant :

-Je sais, je sais. Je ne doute pas de toi. Il faut que tu comprennes ça. Je ne te souhaite aucun mal. Mais tu connais ton père…

-Combien d’espions as-tu chez nous ?

-Deux.

La réponse spontanée prit Joilaz au dépourvu. Nuisance vit bien qu’elle ne s’était pas attendue à ce que son oncle lui réponde sans détour, la fixant droit dans les yeux. Il veut gagner sa confiance. De ce qu’elle pouvait déduire de la conversation, il semblait que la tribu de la Prodige hésitait entre deux Futurs. L’oncle est du côté du frère, le chef de la tribu pour la sœur. Je comprends mieux la tension entre eux. Cependant, actuellement, l’oncle semblait avoir changé de camp et chercher à se rattacher sa nièce. Mais pas son beau-frère…

-Joilaz. Quoique tu imagines, je ne t’ai jamais voulu le moindre mal…

-Concernant la Fabuleuse. Tu sais où elle est ?

Gavté hésita un instant avant de décider d’insister :

-Je pense que ton père va chercher à assassiner Jheron. 

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