L'aîné (21)
-Tu sais, j’ai repensé à notre discussion et il y a une petite chose qui me turlupine.
-Jheron.
-Ta théorie étant que j’ai réussi à sceller mon Don pour éviter que la chose me dévore.
-Jheron.
-Mais que j’en ai un peu quand même pour t’avoir repéré il y a quelques jours.
-Jheron.
-Tu veux que je m’entraîne parce que tu espère développer mon Don, hein ? Mais en faisant ça, la Mort va finir par me dévorer, non ?
-Jheron.
-C’est pas un peu son principe de vie ?
-Jheron.
-Je sens que tu t’énerves.
Le jeune homme prit le courage de cesser de parler à ses chaussures et releva la tête. Comme il le craignait, Forêt se tenait toujours face à lui, avec l’épée empruntée à Jers.
-Avoue que ce serait trop risqué, quand même.
-Jheron.
Le sentant à bout de patience, il daigna l’inviter à poursuivre :
-Oui ?
-Si un entraînement libère ton Don, c’est que tu n’étais pas un si grand Prodige que ça.
-Ah.
C’est vrai que j’ai dû songer à ce genre de chose… mais quand même…
-Ramasse ton arme.
Jheron remarqua l’épée de Jark à ses pieds. Quand est-ce que c’est arrivé là, ça ? Il rechignait toujours :
-Soit, mais je pense que mon humiliation devrait avoir lieu dans l’intimité.
-Qu’est-ce qu’il dit ?
Jheron pointa du doigt, la petite silhouette qui se tenait sagement sous l’un des arbres fruités du jardin isolé qu’ils avaient choisi pour s’entraîner.
-Jertiny ? C’est un entraînement pour lui aussi.
-En quoi ?
-Les erreurs à ne pas faire.
Jheron se tourna vers le garçon :
-Tu entends ça ? Va prévenir Jers et Jark, on veut me tuer !
Jertiny éclata de rire :
-Courage, grand frère Jheron ! C’est pour ton bien !
Forêt fit remarquer :
-On a marché près d’une heure pour trouver ce coin isolé et vous gueulez à tout va. Continuez comme ça, on va rameuter toute la tribu.
Jheron sauta sur l’occasion :
-Ah, mais je suis quelqu’un de très expressif dans la douleur. Si tu crois que je vais supporter les coups sans hurler, c’est mal me connaître.
-Ta réputation, pas la mienne.
-Par toutes les créatures de la faille, c’est vrai.
-Ton arme.
Jheron sembla s’affaisser sur lui-même. Épaules basses, il avoua :
-C’est bon, j’en ai une.
Il sortit la petite épée de bois coincée dans sa ceinture. Devant le jouet, Forêt s’étonna :
-Les vieux ne m’ont pas parlé de ça.
-C’est qu’ils ne sont pas au courant. Je compte sur vous pour garder le secret.
Forêt était perplexe et Jertiny demanda :
-Le secret de quoi ?
L’Obscur répondit avant Jheron :
-Il se bat avec un jouet.
Le garçon fronça les sourcils, mais jura :
-D’accord. Je ne dirais rien.
Forêt hocha la tête :
-Moi non plus. On commence.
Jheron ouvrit la bouche dans l’espoir de retarder encore l’instant, mais il avait à peine cligner des yeux que Forêt se trouver tout près de lui. Jheron n’eut besoin que d’une seconde pour repérer le mouvement du bras, l’index et le majeur de la main tendue. Mon épaule droite. Un coup bien dosé lui ferait perdre l’usage de son bras pendant un moment. Jheron centra son Don sur son articulation pour la protéger. Il ne lui fallut pas une seconde de plus pour surprendre le sourire de l’Obscur, alors qu’il changeait brusquement de position, le frappant avec l’autre bras sur son épaule gauche. Jheron se propulsa en arrière, le Don quittant aussitôt le membre qui tomba inerte à son côté. Il va attaquer à nouveau, sans attendre. Jheron sentit, plus qu’il ne vit, l’Obscur passer dans son dos, alors qu’il reculait toujours. L’homme leva son arme, ferma les yeux et murmura :
-Diamant.
Derrière ses paupières closes, il perçut la lueur jaillir de sa lame de bois. Forêt poussa un grognement douloureux. Aussitôt, Jheron ouvrit les yeux :
-Fer.
La lame se changea à nouveau, alors que le Don parcourait la lame de bois pour s’allonger encore jusqu’à frôler le torse de l’Obscur. Celui-ci écarta l’arme de son bras replié et se propulsa en avant, paume ouverte. Cette fois, Jheron tenta de propager son Don en bouclier, mais, trop faible, le coup porta. A peine freiné par le Don censé protéger son ventre, la paume de l’Obscur le frappa, lui faisant cracher du sang. Il aperçut l’expression inquiète de Forêt et en profita :
-Fer.
La lame aurait dût traverser le bras, mais l’Obscur se baissait déjà, lui fauchant les jambes. Jheron se redressa en repoussant le sol avec son Don et fit un écart pour éviter une éventuelle nouvelle attaque. Son épée de bois fermement tenue dans sa main, relevée le long de son bras. Cependant, Forêt l’observait avec incrédulité. C’est fini ? Comme plus aucun son ne lui parvenait, Jertiny demanda :
-C’était pas un peu violent comme entraînement ?
Jheron sauta sur l’occasion pour s’exclamer :
-Ha ! On est d’accord. T’as pas l’impression d’avoir exagéré ?
L’Obscur passa son regard de son ventre à son visage :
-Tu es guéri ?
Oups. Jheron se mit à tousser en espérant donner le change, mais, d’un bond, Forêt était déjà devant lui. D’autorité, il lui saisit le poignet. Jheron céda, le laissant jauger l’état de son corps par ce contact. Il ne fallut pas longtemps pour que l’Obscur croise son regard :
-Tu as guéri. Tu as déjà guéri ? Comment t’as fait ça ?
Jertiny les avait rejoint, curieux :
-Guéri de quoi ?
Au lieu de lui expliquer, Forêt ne quittait pas Jheron des yeux en attendant une réponse. Celui-ci sourit en se tournant vers le garçon :
-Il m’a frappé si fort que j’en ai craché du sang.
-Ah, il me semblait bien avoir perçu un truc du genre.
-Mais j’ai déjà guéri, effectivement.
Jertiny s’étonna :
-Et c’est bizarre ? Il y a des tas de maîtres qui peuvent faire ça non ?
-Des tas oui, mais pas Jheron.
Le jeune homme eut un petit rire :
-Aouch.
-Et tu as aussi récupéré l’usage de ton bras. Ça aurait dû te prendre une heure.
-Oui, en parlant de ça. Pourquoi le gauche, alors que je suis droitier.
-Parce que ça aurait été trop facile. Pourquoi tu ne réponds jamais directement au question qui te concerne ?
Jheron ne trouva pas de réponse et finit par expliquer :
-Y a rien d’extraordinaire en fait. Quand j’ai compris que mon Don ne serait jamais ce qu’il était et que je ne récupérerai pas mon ancien niveau, je me suis entraîné autrement. Plutôt que de parfaire une attaque ou un bouclier, j’ai tout misé sur le soin.
L’expression de l’Obscur changea du tout au tout. Un large sourire s’afficha sur son visage :
-Tu peux guérir à quelle vitesse ?
Jheron recula d’un pas :
-Voilà, c’est exactement pour ça que je ne voulais pas te le dire. Tu partages avec ma sœur, un certain sadisme que je reconnaîtrais entre mille.
Blessé, Forêt se tourna vers Jertiny :
-Je suis pas sadique, si ?
Le garçon secoua vigoureusement la tête :
-Ah non, non. Pas du tout.
Jheron leva les yeux au ciel :
-Demande pas au petit, il osera pas te le dire que tes entraînements sont plus durs que ceux de Jers et Jark réunis.
Forêt fronça les sourcils :
-Mais c’est un entraînement, pas une balade en campagne.
-Ah, bah, ça dépend. Comment ça se passe les balades en campagne avec toi ?
-A quelle vitesse tu guéris ?
-Je te répondrais pas. Le seul entraînement auquel j’aurais le droit ensuite, c’est de me prendre des coups pour améliorer…
Il eut un hoquet de surprise quand Forêt disparut soudain. Son cœur rata un battement quand le murmure de l’Obscur lui parvint de sa gauche :
-C’est vrai. Je n’ai qu’à trouver la réponse moi-même.
Jheron replia son bras au niveau de sa tête, son épée tenue lame vers le bas :
-Or.
Le coup porta, le repoussant de plusieurs mètres. Cependant, sans le bouclier diffusait par le Don dans son arme, il aurait probablement volé. Il eut à peine le temps de relever la tête qu’un coup à l’arrière de son genoux lui fit perdre l’usage de sa jambe. Jheron se redressa, le temps pour Forêt de revenir calmement face à lui, les bras croisé :
-Pas seulement les blessures internes, mais les immobilisations aussi.
Jheron fut soulagé de voir qu’il n’avait pas l’intention de continuer de suite :
-C’est exact.
-Mais ça prend quand même quelques secondes.
-C’est exact.
-Tu t’es entraîné seul, n’est-ce pas ?
-C’est exact.
Jertiny se glissa à nouveau vers eux :
-Comment tu le sais ?
-Le temps de réaction n’est pas le même si on se blesse soi-même. Tu sais où et quand tu vas être blessé. Et tu sais que personne ne va venir perturbée ta guérison. C’est plus facile, moins dangereux, donc ton Don n’agit pas comme tu devras le faire dans une situation de combat réel.
Jheron hocha la tête :
-C’est exact.
Jertiny prit la main du jeune homme avec un air émerveillé :
-Alors c’est incroyable que tu es atteint ce niveau tout seul, non ?
C’est pas à moi de le dire.
-Tout à fait. Ça, il faut l’avouer, c’est extraordinaire. Surtout avec le Don que tu as, c’est déjà un niveau qui dépasse ce que j’avais pu imaginer.
Flatté, Jheron se redressa, ébouriffant les cheveux de Jertiny avec affection et donnant un petit coup au bras de Forêt avec gêne. L’Obscur n’avait pas fini :
-Mais pour améliorer encore ta capacité de guérison, il faut que tu t’entraînes avec quelqu’un, tu ne crois pas ?
Le sourire de Jheron s’évanouit en laissant échapper un soupir malheureux :
-C’est… exact.
Jertiny sentit sa détresse :
-Tu vas devoir te faire taper dessus ?
Jheron s’empressa de le rassurer :
-Ne t’inquiète pas, je…
-Je pourrais venir ?
Jheron resta sans voix, alors que l’Obscur approuvait :
-Bien sûr. Toutes les occasions sont bonnes pour l’apprentissage.
Il a beau dire. Ça, c’est quand même un sourire sadique. Le jeune homme tourna les talons pour s’éloigner, mais Forêt le retint :
-Il reste encore la question de ton épée.
Jheron observa l’arme qu’il avait encore en main, comme surpris de la voir.
-Qu’est-ce qu’elle a ?
-Je peux la voir ?
Le jeune homme la lui tendit.
-Tu ne sembles pas utiliser tellement de Don quand tu l’as change.
Il a remarqué.
Jertiny était clairement fasciné par tout ce qu’il se passait :
-Et ça, c’est pas normal ?
-Pour quelqu’un qui a un Don adapté, ce n’est pas extraordinaire.
L’Obscur quitta l’arme des yeux pour fixer Jheron :
-Elle est imprégnée de Don, non ?
Il est quand même fort. Souriant, Jheron expliqua :
-C’était un cadeau de ma sœur. Elle me l’a fait quand elle était petite.
Il reprit l’arme avec une certaine tendresse en se souvenant du jour où elle lui avait offerte, en continuant :
-Je crois qu’en la fabricant, elle y a diffusé son Don sans s’en rendre compte.
-Pourquoi il ne s’est pas dissipé depuis le temps ?
Jheron haussa les épaules :
-Je l’ignore, mais je suppose que c’est parce que c’est une Prodige.
Jertiny en profita pour intervenir :
-Donc, tu utilises facilement l’épée parce que tu n’as pas à y mettre trop de Don ? Mais est-ce que ça veut dire que tu peux manipuler le Don de ta sœur ?
Jheron s’empressa de le recadrer :
-Non, Jertiny, tu ne peux pas manipuler le Don d’un autre. Tu ne peux pas et si tu trouvais un moyen de le faire, tu ne dois pas. Je suis très sérieux, là.

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