La cadette (23)
Joilaz faisait les cent pas. La nonchalance de Nuisance commençait sérieusement à lui peser et celle-ci semblait l’avoir senti car cela faisait un moment qu’elle la regardait marcher, sans rien dire. La Prodige s’arrêter pour la centième fois pour observer l’entrée du village. Elle s’était attendue à une réaction presque immédiate lorsqu’elle avait parlé de l’attaque, mais personne ne s’était encore montré. Nuisance prétendait qu’un jour, ce n’était pas si long. Après tout, il fallait du temps pour que la nouvelle se répande et que les Seigneurs puissent réagir. La Futur ne cessait de faire tourner ses phrases dans sa tête pendant qu’elle tentait de garder son calme et reprenait sa marche. Une minute plus tard, elle lâcha :
-N’empêche qu’ils auraient eu le temps de crever si ça avait été vrai.
Nuisance fit remarquer doucement :
-Si ça avait été vrai, tu t’en serais occupé en arrivant, donc, probablement pas.
-Pardon ? Tu as dis quelque chose ?
L’Obscur pinça les lèvres en secouant la tête. Une charrette entra dans le village et la Prodige se figea en entendant les enfants qui l’accompagnaient, crier en arrivant :
-On a vu le Foudroyant Esprit ! On a vu le Foudroyant Esprit !
Les enfants du village les encerclèrent aussitôt pour en savoir plus et Joilaz tendit l’oreille
-Il vient au village. Il est sur la route pas loin.
-Il est comment ?
-Il est grand et…
-Comment vous savez que c’est lui ?
-Il a la Fabuleuse, idiot.
-Vraiment ?
Joilaz se désintéressa de la suite et se dirigea résolument sur la route. Après une heure de marche, elle rencontra un homme d’une cinquantaine d’année, progressant calmement, admirant la nature alentours. Dans son dos, le fourreau de l’épée aux reflets rouge laissé entrevoir par moment des cristaux de glace dorés. Gracieuse. Joilaz vint se planter devant l’homme qui lui sourit avant de s’écarter pour continuer sa route. La Prodige revint devant lui et le salua :
-Je suis Joilaz, Future de la tribu Mrek. Je souhaite vous entretenir d’une affaire urgente.
Cette fois l’homme s’arrêta :
-Est-ce que ça n’aurait pas à voir avec cette soi-disant attaque de Ial ?
La Prodige le fixa sans broncher :
-Comment cela, « soi-disant » ?
Il plissa les yeux comme s’il se demandait si la question était sincère :
-J’ai une enquête à mener si vous voulez m’excuser.
-Pas la peine. C’est moi qui ai raconté cette histoire d’attaque.
L’homme eut un regard de pitié :
-Oh. Et il ne vous est pas venu à l’esprit que la protection du village se serait déclenchée si ça avait été vrai ?
La Prodige ne le quitta pas des yeux, réfléchissant une longue minute pour finir par avouer :
-J’avais oublié.
Le Foudroyant Esprit eut un rire grave :
-Ce n’est pas à prendre à la légère. Tenter de créer la panique au sein des Dépourvus est un crime. Je suis ravi que vous ayez décidé de vous rendre. Veuillez me suivre à la tribu de Seigneurs la plus proche.
Joilaz secoua la tête :
-Je n’ai créé aucune panique et je n’ai pas le temps de vous suivre. Je veux votre Fabuleuse.
Un nouveau rire :
-Allons, allons, petite fille. Il faut apprendre à assumer les conséquences de ses actes. C’est ainsi que doit agir un héros.
Joilaz répondit sans hésiter :
-Allons, allons, petit garçon. Je suis pas une héros. Je suis une Prodige.
Le regard amusé de l’homme se durcit :
-Attention. Veillez à votre attitude. Si vous ne me suivez pas, je n’hésiterais pas à utiliser la force.
Joilaz prit un air de défi et saisit le pommeau de son arme, mais quand elle allait la tirer de son fourreau, une main la bloqua. Encore ? C’est pas vrai ! La jeune fille se redressa en fusillant l’Obscur du regard. Celle-ci ne se démonta pas et fit simplement remarquer :
-Tu crois vraiment que c’est une bonne idée de faire ça au milieu du chemin et si proche d’un village ?
Joilaz ressentit une certaine fierté à entendre qu’elle la savait capable d’énormes dégâts. Cette affirmation eut pour effet de la calmer complétement, lui permettant de remarquer un détail qui la ravie encore plus.
-Dite-moi. Un pari ça vous tente ?
Le ton enjoué de la Futur mit aussitôt le Foudroyant Esprit sur la défensive :
-Non. Ça n’a aucun intérêt.
-Si vous gagnez, je vous donnerais ma Fabuleuse.
Cette fois, l’homme était visiblement contrarié :
-Cela me désole que la Prodige, Futur de sa tribu ne considère les Fabuleuses que comme de vulgaires objets de marché.
Joilaz ne renonça pas :
-Si vous pouvez me dire ce qu’est la personne à côté de moi, je vous donne mon épée.
Le Foudroyant Esprit ne recula pas non plus :
-Heureusement, j’ai entendu dire que vous étiez deux. Il reste à espérer que l’autre Prodige est plus de savoir-vivre et de respect.
Le sourire de Joilaz disparu :
-Cela paraît évident.
La réplique prit le héros au dépourvu. De toute évidence, il avait espérait la vexer ou l’énerver. Cependant, c’est calmement qu’elle ajouta :
-Vous ne la voyez pas, n’est-ce pas ?
L’homme fut déstabilisé et préféra se taire. Joilaz retrouva le sourire. Elle ne savait pas exactement pourquoi Nuisance s’effaçait à certains moments. C’était spontané et ne semblait pas relié à une logique qu’elle pouvait comprendre. D’ordinaire, la Prodige n’y prêtait pas grande attention. Cela ne changeait pas grand-chose pour la jeune fille. La Futur arrivait toujours à la voir, comme une silhouette dans un épais brouillard, mais perceptible malgré tout. Mais seulement pour elle. Lui ne la perçoit pas, c’est sûr.
-Je n’ai pas le temps de jouer à vos petits jeux.
Il tourna ostensiblement le dos pour partir. Dommage. Ça aurait été plus simple. La Prodige lui emboîta le pas, ce qui inquiéta Nuisance qui lâcha d’un ton d’avertissement :
-Joilaz.
-Ne t’inquiète pas. Je vais pas l’attaquer.
Le Foudroyant Esprit lui jeta un regard par-dessus son épaule :
-Ce n’est pas bon signe que la Prodige parle seule, n’est-ce pas ?
-Ce n’est pas bon signe que le grand Esprit Foudroyé ne voit pas l’invisible ?
L’homme ne se retourna pas pour répondre, mais un énervement pouvait se sentir dans sa voix :
-Le Foudroyant Esprit, je vous prie.
Joilaz se contenta de hausser les épaules sans cesser de le suivre.
-Vous comptez m’accompagner recevoir votre punition, si je comprends bien… petite fille.
-Je compte vous accompagner pour prouver que je suis plus digne de Gracieuse que vous. Petit garçon.
Le héros se détourna pour dissimuler un sourire amusé.
-Si vous décidez de m’accompagner, pourquoi ne pas faire connaissance.
Joilaz prit cela pour une invitation et accéléra pour marcher à ses côtés :
-Je sais déjà tout ce que je voulais savoir.
-Oh vraiment ?
-Vous avez Gracieuse. Je la veux.
-Vous avez Infaillible. Je pourrais vraiment la vouloir aussi.
Joilaz ricana :
-J’aimerais vous voir essayer de me la prendre.
Le Foudroyant Esprit se contenta de sourire.
-Pourquoi voulez-vous ma Fabuleuse ?
-Mes raisons ne vous convaincraient pas de me la donner.
-Vous devriez néanmoins essayer de me convaincre, vous ne croyez pas ?
-Très bien. Je la veux parce que.
-Parce que ?
-C’est tout.
-Oh, je vois… effectivement, c’est assez faible.
-Je vous avez prévenu.
Joilaz pouvait sentir la présence de Nuisance dans son dos. De toute évidence, elle s’attendait encore à ce qu’elle s’en prenne au héros, alors la Prodige lui lança un regard agacé. C’est bon. On est passé à la discussion. L’Obscur ne recula pas pour autant et resta sur ses gardes. Joilaz leva les yeux au ciel.
-Votre compagnon vous agace ?
La Futur gronda :
-Elle ne me fait pas confiance.
-Lui avez-vous donné des raisons de le faire ?
Joilaz s’insurgea :
-Je suis la Prodige, je n’ai pas à prouver quoi que ce soit.
L’homme semblait s’amuser du caractère irrationnel de la jeune fille.
-J’ignore depuis combien de temps vous vous côtoyer, mais à un moment, les efforts devront venir de votre côté aussi.
-Ha ! Je doute que nous restions ensemble aussi longtemps. C’est un fardeau que j’ai récolté en route. Elle m’est utile pour l’instant.
-En tout cas, rien ne me prouve qu’il y a vraiment quelqu’un. Pour ça, il va me falloir des preuves.
Joilaz grimaça et jeta un nouveau regard à Nuisance. Celle-ci semblait ravie de la tournure de la conversation, ce qui arracha un soupir à la Futur.
-Je vous avoue que vous m’avez rendu curieux. S’il y a vraiment quelqu’un, comment peut-elle effacer son Don au point d’en être invisible ?
Joilaz répliqua :
-Ce n’est pas à moi de répondre. Comment êtes-vous entrer en possession de Gracieuse ?
-Ah. Vous changez de technique ? Vous voulez mettre en doute mon droit à posséder cette Fabuleuse ?
La Prodige secoua la tête :
-Ce n’est pas une nouvelle technique. Je me suis permis de vous réclamer la Fabuleuse parce que je suis persuadée, depuis le début, que vous n’êtes pas son maître légitime.
Le Foudroyant Esprit s’arrêta pour lui faire face avec le plus grand sérieux :
-Voilà que ça devient vraiment intéressant. Dites-moi, petite fille, ce que vous croyez savoir.
Joilaz n’hésita pas :
-J’ai fait un arrêt dans la tribu Yoma, les premiers propriétaires connus de cette Fabuleuse. On m’a raconté qu’elle avait été volée et que la tribu avait éradiqué le clan voleur pour la récupérer, sauf… qu’ils ne l’ont pas récupéré.
Elle chercha le moindre mouvement musculaire sur le visage aux rides apparentes, mais rien ne bougea. Joilaz poursuivit :
-Il est impossible qu’ils soient repartis sans. Et s’ils ne l’ont pas trouvé dans ce clan éradiqué et qu’ils ne l’ont plus, alors, peut-être qu’elle a été volée par un autre clan. Un clan qui avait intérêt à ce que ces deux-là se détruisent.
Cette fois, elle nota un léger tressaillement au coin de l’oeil. Trouvé. L’homme se racla la gorge :
-Et je serai le descendant de ce clan de voleur ? C’est là que vous voulez aller ?
-Bien sûr.
-Impensable.
-Pourquoi ? Même les voleurs peuvent faire des enfants.
Il ne put s’empêcher de rire :
-Ce n’est pas ce que je voulais dire. Croyez-vous que des membres de mon clan aurait pu simplement se promener avec s’ils l’avaient volé ? Est-ce que l’un des deux clans n’auraient pas fini par découvrir la vérité ?
-Vous oubliez que l’un des clans a été annihilé et que l’autre n’avait sans doute pas envie d’expliquer qu’ils avaient fait un massacre pour rien, sans avoir vérifié leurs informations. Puis, le temps à passer. Même leurs descendants ont cru à leur mensonge. Ça fait longtemps, qui s’en soucie.
En disant ces derniers mots, elle posa un regard insistant sur la Fabuleuse dans le dos de l’homme.
-Pour ce que j’en sais, vous pourriez être en train de parcourir le monde faisant le bien pour racheter les crimes de vos ancêtres. Après tout, si la Fabuleuse était restée à sa place il n’y aurait pas eu de massacre.
Il soutint son regard un moment avant de soupirer en relâchant ses épaules :
-Disons qu’il y a de ça.
Joilaz eut un sourire narquois en croisant les bras :
-Je sais.
Le Foudroyant Esprit l’imita, mais avec un sourire amusé :
-J’ai le sentiment que même si j’avais dit que vous vous étiez trompé, vous auriez dit « je sais ».
Elle haussa les épaules d’un air suffisant :
-Je sais.
Il se remit en marche :
-Par ici, je vous prie.
Joilaz suivit docilement, pas inquiète le moins du monde :
-Pour en revenir au sujet. Je pense que votre Fabuleuse ne vous est pas forcément adaptée. Au vue de son passé.
-On s’en sort très bien. Merci de vous en inquiéter.
-Vraiment ?
-Je sens que vous souhaitez un duel pour me prouver que j’ai tort.
-Vous avez un excellent instinct.
-N’est-ce pas ?
A cet instant, ils arrivèrent dans une vallée isolée.
-Je me suis dit que ce serait l’endroit parfait.
La Prodige ouvrit des yeux émerveillés :
-Parfait.

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