Le frère Obscur (25)

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-On ne part pas aujourd’hui ?

Jheron secoua la tête. Forêt resta debout à observer les airs soucieux des occupants de la table. Ils auraient dû être en train de préparer leur départ, mais Jheron était arrivé pour annoncer que ce ne serait pas possible.

-Est-ce que ça arrive souvent que ton père te convoque de si bon matin ?

Le jeune homme secoua la tête :

-Non, pas vraiment.

Jers soupira :

-Ce n’est pas normal. D’ordinaire, il ne s’amuse pas à annoncer ses visites.

Forêt comprenait le sérieux de cette situation par l’atmosphère d’angoisse qui régnait. Mais jusqu’à quel point on s’inquiète ?

-Qu’est-ce qui pourrait pousser ton père à agir de cette façon ?

Jark répondit :

-Ce ne serait pas la première fois qu’il cherche à t’assassiner.

Jheron cessa de se ronger les ongles pour répliquer :

-Oui, mais, pour le coup, ça paraît trop évident. Il doit y avoir autre chose.

Il n’y a rien d’évident à tout ça.

-Forêt. Je ne t’ai pas encore présenté ma mère.

L’Obscur fut pris de court, mais réussi à articuler :

-Non. Pas encore.

-Allons-y.

Ah bon. Il jeta un regard à Jertiny qui n’en menait pas plus large. Jheron se leva et alla ébouriffer la tête du garçon pour le rassurer :

-Ne t’inquiète pas. On va régler ça et on partira à l’aventure.

Comme Jheron sortait, Jers s’adressa à Forêt :

-Ne le lâche pas. Il y a quelque chose d’étrange dans cette histoire.

L’Obscur acquiesça, effaça sa présence et sorti. Dehors, Jheron attendait en observant le soleil se lever.

-T’es là ?

Forêt lui donna un coup sur l’épaule pour montrer sa présence.

-J’ai une question, tiens. Si tu parles, ça annule ta technique ?

L’Obscur sourit et répondit :

-Oui.

Le temps que Jheron se retourne, il avait de nouveau disparu. Le jeune homme eut un petit rire :

-Allez, on y va.

Forêt le suivit vers un bâtiment blanc, arrondi, au toit rouge et or. Jheron poussa les portes noires et avança dans un long couloir jusqu’à la large pièce centrale. Forêt s’émerveilla de l’autel gigantesque au centre de la pièce. Sur plusieurs étages, on pouvait voir les plaques funèbres des ancêtres de Jheron. Forêt fit le tour à pas lents, tandis que le jeune homme parlait :

-Tu sais pourquoi beaucoup de discussions ont lieu devant les ancêtres ?

Non. Je ne savais même pas que ça se faisait. Il s’arrêta pour prêter attention.

-On raconte qu’à une époque quelqu’un a menti devant les plaques de ses ancêtres et ceux-ci, humiliés, se sont changés en Esprits Enragés, détruisant leur propre descendance. Dans une autre version, cette personne aurait tué quelqu’un devant ses ancêtres, mais la fin est la même.

Pourquoi il me dit ça maintenant ? Il m’a fait venir ici pour ça ? Ou alors… Forêt revint vers lui et pendant un temps, le silence s’installa. Son Don en éveil le prévint de l’approche de différents Seigneurs. Jheron se crispa :

-Personne ne peut mentir ici.

Quelques minutes, puis la porte s’ouvrit laissant place au chef de tribu. Forêt le reconnut sans peine pour toutes les fois où il l’avait vu aux banquets de son maître. Apercevant son fils, l’homme ralentit comme hésitant. Jheron resta face à l’autel, l’air sombre. Dans le peu de Don qu’il percevait chez le jeune homme, l’Obscur sentit une tristesse et crainte qui le mit sur ses gardes. Sévère, il observa avec soin la progression du chef vers son fils. Quand il fut à ses côtés, il prit le temps de saluer les ancêtres avant de commencer :

-Je ne m’attendais pas à te voir ici de si bon matin. Tu ne flemmardes pas aujourd’hui ?

L’Obscur sentit une vague d’agacement le parcourir, mais resta immobile. Il surveilla les serviteurs restaient à la porte, sans aucun doute les autres Seigneurs qu’il avait senti. Jheron sourit :

-On m’a annoncé que vous vouliez me voir. Comment pouvais-je dormir ?

-Je vois.

Le chef ferma les yeux, si bien que Jheron reprit :

-Puisque nous sommes tous deux ici...

L’homme le coupa en ricanant :

-Finalement, je pense qu’il faudrait attendre demain.

Il y a quelque chose de spécial demain ?

-Joilaz rentre demain ?

Le chef ne daignait toujours pas regarder son fils et se contenta de dire :

-Jmanoy devrait apprendre à tenir sa langue.

Forêt était là depuis assez longtemps pour savoir qu’il s’agissait de la suivante de Joilaz.

-Non, ce n’est pas elle. L’absence de Joilaz est la seule raison pour laquelle vous avez tendance à retarder des discussions. La question que je me pose, c’est pourquoi sa présence est nécessaire. Pourquoi m’avoir convoqué aujourd’hui si vous voulez me parler demain ?

-J’ai entendu que tu avais une affaire à discuter avec moi ?

-Une affaire ?

-Liée à la tribu Onmouride.

Le choc le garda silencieux et Forêt comprit que Jheron avait toute les peines du monde à se retenir de lui jeter un regard, ce qui aurait pu trahir la présence de l’Obscur. Après tout ce temps ? Il doit être au courant. Pourquoi il veut lui parler de ça maintenant ? Il devinait que les mêmes questions traversaient l’esprit du jeune homme.

-Pourquoi maintenant ?

-Peuh, si tu ne veux pas, peu importe.

-Pardon, mais cela fait des jours que je suis rentré. J’ai demandé à vous voir dès mon retour. Qu’est-ce qui a changé ?

Le chef parla plus fort pour se faire entendre des serviteurs :

-Vous pouvez le raccompagner.

Alors que les hommes avançaient, Jheron s’empressa de commencer :

-La tribu a été éradiquée.

-Vraiment ? Raconte-moi.

Forêt était aussi perdu que Jheron ce qui le mit encore plus sur ses gardes.

-Je suis resté en arrière quand nous sommes repartis. Je voulais en profiter pour me prome…

-Passe ce genre de détails.

Jheron serra les dents. Forêt serra les poings.

-Un homme a surgit, blessé, il venait de la tribu et m’a parlé de l’attaque.

-Où est-il maintenant ?

-L’homme ? Il est mort.

Forêt ne put s’empêcher de jeter un œil à l’autel, mal à l’aise. Jheron ne venait-il pas de lui dire qu’ils ne devaient pas mentir ici ? Le chef laissa un instant de silence avant de dire :

-Je vois.

L’Obscur plissa les yeux, n’aimant pas le ton utilisé. Il n’y croit pas. Décidément, cette simple situation ne lui plaisait pas du tout. C’est sans doute parce que tu as été influencé par les autres. Pourtant, il avait le pressentiment que même s’il n’avait pas été au courant de la dynamique familiale ou de l’histoire de Jheron, l’attitude du chef le tenait sur les nerfs.

-Je suis retourné à la tribu, mais les Seigneurs alentours avaient déjà envoyé des représentants, alors je suis reparti.

-Vraiment ?

-Oui… pourquoi ?

-Oh, pour rien. Je vois qu’à nouveau, tu n’as pas brillé par ton utilité.

Forêt eut bien envie de lui envoyer un coup. Après tout, il ne saurait jamais d’où ça venait et Jheron étant juste à côté, il ne pourrait pas être accusé. Malgré tout, il se retint. Il serait capable de l’accusé juste pour avoir une excuse de le punir. Vu ce que je sais de lui, ce ne serait pas étonnant.

Plutôt que de s’attardait sur la remarque, Jheron demanda :

-Je me demande ce que Joilaz a pu accomplir pour que ma présence soit nécessaire.

Le chef eut un sourire mystérieux, ce qui encouragea son fils à continuer :

-Est-ce que ce ne serait pas lié aux Fabuleuses ? S’il advenait qu’elle en avait trouvé une autre…

-Elle ne me tient pas informé de ses progrès, mais il y en aura, sans aucun doute.

-Donc, vous la faite revenir, au risque de la retarder dans ses recherches ?

La remarque n’eut aucun effet sur son père.

-Je doute qu’elle daigne revenir pour quoi que vous vouliez, la connaissant.

-Pour ça, elle viendra.

Jheron eut un sourire :

-Auriez-vous enfin trouver un moyen de m’assassiner sans vous trouver impliquer ?

Forêt jeta aussitôt un regard vers les serviteurs, au bout de la salle, mais ceux-ci ne semblaient pas avoir entendu. Où ils font bien semblant.

-Peut-être bien.

La réponse fit revenir l’Obscur au chef et l’expression de celui-ci le fit frissonner.

-Dommage. Je dois partir. J’ai des recherches à mener.

Les deux paraissaient extrêmement détendus compte tenu de ce qui venait d’être dit.

-Des recherches. Ne me fait pas rire. Tu n’as qu’à retarder ton départ. Je doute que ta présence soit indispensable à quoi que ce soit.

-Dans ce cas, vous n’avez pas besoin de moi demain, je peux y aller.

Le coup partit rapidement. Jheron gémit alors qu’une goutte de sang perlé aux coins de ses lèvres. Ils reprirent tous deux leur position comme si rien ne s’était passé. Forêt n’avait noté le geste que par habitude, mais les serviteurs n’avaient probablement rien remarqué à cause de la vitesse d’exécution. L’homme avait frappé juste au-dessus de la hanche, écrasant de son poing renforcé par le Don, une petite section du réseau du Don de son fils. Un autre Seigneur du Don aurait probablement craché du sang, mais Jheron avait réussi à se retenir, montrant une certaine volonté. Forêt éprouva de l’admiration pour le jeune homme.

-Tu seras là demain et ta sœur aussi.

Sur ces mots, il se détourna et partit sans un regard en arrière. Quand il fut sûr que plus personne ne pouvait les entendre, Forêt fit remarquer :

-Tu as menti. Tu as dit qu’on ne pouvait pas mentir ici.

Jheron essuya les quelques gouttes de sang avec sa main, déjà guéri :

-La plupart des gens croient à ces histoires. Pas moi. Je ne sais pas si j’y ai jamais cru.

-Tu ne sais pas ?

L’Obscur l’observa avec attention, choisissant ses mots avec soin :

-Tu te souviens de ton enfance, non ?

-Oui, pas mal de chose. Pourquoi ?

-Est-ce que tu te souviens de toi ?

Jheron avait l’air fier lorsqu’il se tourna vers lui :

-Tu es très malin. Tu le sais ça ?

L’Obscur haussa les épaules :

-Je sais des choses. J’en devine d’autres.

Le visage du jeune homme s’assombrit soudainement et il se tourna vers la porte avec une soudaine inquiétude.

-Qu’est-ce qu’il y a ?

-Va chercher Jertiny, ramène-le ici. Je vous attends.

Forêt avait déjà effacé son Don pour marcher rapidement vers la sortie. Il obéissait encore par automatisme, sans se poser de question. De toute évidence, il y avait urgence et les explications viendraient ensuite. Il a dût penser à quelque chose qu’à dit son père ou deviné quelque chose. L’Obscur fut tenté d’utiliser son Don pour se déplacer plus rapidement, mais il ne pouvait pas prendre le risque de devenir perceptible. Se contentant de courir, Forêt n’avait pas atteint la maison qu’il vit Jertiny descendre le chemin, accompagné de deux gardes. L’Obscur s’arrêta, se mettant sur le côté pour les laisser passer. Lorsque Jertiny fut à portée, il tira doucement sur sa manche d’un geste rapide. Des contacts simples était tout ce qu’il pouvait se permettre sans risquer de révéler sa présence. Pour quiconque, cela aurait ressembler au frôlement d’une branche, mais avec sa cécité, le Don de Jertiny était plus sensible aux présences. Le garçon fronça les sourcils et tourna légèrement la tête, avant de continuer d’avancer comme si de rien était. Forêt leur laissa un peu d’avance avant de les suivre. Si Jers et Jark ne sont pas là, c’est qu’ils n’ont rien perçu d’inquiétant.

La petite escorte se rendit dans un bâtiment que Forêt avait déjà repéré lors de ses explorations. Après avoir passé différentes portes, ils se trouvèrent dans une salle rangée à la perfection et peu décorée. Au fond, le chef était installé à une table, penchait sur des papiers. Il leva la tête dès que le garçon fut introduit en sa présence :

-Approche, approche.

Jertiny s’arrêta au centre de la pièce, peu sûr qu’il était prudent de s’approcher encore. Forêt approuva sa décision et se tint à l’écart pour observer la discussion. Le chef sourit en disant :

-Ah, cela fait si longtemps. Je crois que la dernière fois que je t’ai vu, c’était avant que tu n’emménages dans la petite maison. Tu as bien grandi….

L’Obscur grimaça. Décidément, non, il y avait quelque chose qui n’allait pas chez cet homme. Celui-ci continua de parler du passé, de la façon dont ils avaient recueilli le garçon, de ce qui était arrivé à son fils. Jertiny n’osait pas répondre et se contentait d’écouter sans bouger. Forêt remarqua le léger tremblements de ses mains qu’il triturait dans son dos. Puis, il nota qu’il ne ressentait pas l’aura du Don du garçon près de lui, signifiant que d’angoisse, Jertiny concentrait son Don à percevoir les moindres mouvements du chef. Compréhensible, mais c’est une erreur. Ainsi, le garçon ne pouvait pas repérer les sorties pour une fuite éventuelle. Comme Forêt ne pouvait pas utiliser son Don à moins de redevenir perceptible, il se rapprocha de son élève et tapota sa main. Par réflexe, Jertiny étendit à nouveau sa perception pour connaître l’origine du contact. Ressentant la présence ténue de son maître, la tension dans ses épaules sembla disparaître.

-Je me demandais si des souvenirs t’étaient revenus depuis le temps. Qui tu es ? D’où tu viens ? Comment tu t’es retrouvé dans ce ruisseau ?

Pourquoi maintenant ?

-Non. Rien n’est revenu.

Le chef soupira :

-Jheron non plus… mais tu sembles mieux t’en sortir que lui.

Comme il laissait plané le silence, Jertiny se demanda s’il était censé parler, tandis que Forêt cherchait le but de cette discussion. Finalement, le chef continua :

-J’ai remarqué que tu avais repris le contrôle de ton Don. Je peux demander comment cela est arrivé ?

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