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Hôte : Kenji ; 04h49 – Cuisine, maison des Ashura, Hanakaze
Mes perceptions se connectent aux sens de Kenji. L’arôme du café fraîchement moulu se répand et son odorat me le fait sentir tellement d’autres sensations depuis mon éveil. La pression de ses doigts serrant fermement une moitié d’orange… le jus s’écoule, filtré au travers du tamis posé sur une carafe en verre. La mélodie des firins se propage telle un fond sonore. Non loin, l’eau frémit dans la casserole placée sur le fourneau en brique.
— Bon ! Il y en a assez, et l’eau est chaude.
Sur ce murmure ferme, son regard pivote sur la vasque incrustée dans le plan de travail en chêne. Les aquinas se frottent contre une pile de vaisselle, dévorant lentement la nourriture restante. Ses lèvres s’étirent, il essuie le liquide collant sur ses mains avec un chiffon. « Au moins, je sais que Mizuki a encore essayé de cuisiner… C’est bien, mais elle en a mis partout. » Ses yeux se lèvent sur la petite étagère murale, des pots en verre remplis d’épices y sont alignés. Soudain, il pousse un léger soupir, ses épaules s’affaissent. « Où est-ce que j’ai mis le sucre ? » Sa main frotte doucement sa nuque, son cou craque légèrement. « Bizarre… J’étais sûr de l’avoir rangé ici et Michel n’en utilise jamais… Ah, Mizuki… » Balayant la modeste pièce dans son ensemble, il se gratte la tête. « Émilie aurait été furieuse de voir un tel bazar. Je ferais mieux de ranger tout ça. »
D’une main assurée, il remet rapidement en place les pots, humidifie un linge, frotte le plan de travail. Après un court instant, il se tourne vers la table en pin, entourée par deux bancs en sapin pour débarrasser la vaisselle restante dans la vasque, puis saisit le balai posé contre le mur… Les secondes s’écoulent… Brusquement, il tape du pied un petit pot en verre. « Ah, ben le voilà ! » S’agenouillant d’un mouvement contrôlé, il ramasse le sucrier. Un souvenir lointain me revient… remontant à environ dix-sept ans… l’an 403…
Kenji ? Non… quelqu’un observe depuis les sens d’Émilie, qui tient ce cadeau entre ses doigts fins et longs. Son regard se relève doucement pour croiser celui de son époux qui rougit. Elle dépose l’objet sur cette même table avec un geste délicat. Lentement, elle prend la grande main bandée dans la sienne, puis approche son buste… Ses lèvres se plissent, il se penche légèrement. Le baiser est un doux contact… elle caresse sa joue froide en se reculant.
— Je t’aime, Kenji.
— Je t’aime aussi.
Me revoilà dans l’instant présent. Kenji pose le sucrier au centre de la table. « Tu me manques tellement, Émilie… J’aimerais que tu sois encore près de moi. Toutefois, mon cœur ne t’oublie jamais et je veille toujours sur ton rêve. » Alors sa pensée me parvient, ses sensations s’effacent…
Retour dans mon lieu de réflexion imaginaire. Ce même sucrier venant du souvenir d’un fragment rouge est posé sur mon bureau. Qui à accès à cet espace de ma conscience ? Mon Chishiki ? L’autre entité ? Aucune preuve irréfutable de cela… mais il devient évident qu’un observateur antérieur a vécu ici avant mon réveil… Hana ? Si elle fut créée par moi, comment a-t-elle pu survivre à ma mort ? Quelqu’un lui aurait fourni une source en ERA ? Quoi qu’il en soit, ma précédente existence est celle d’un Chishiki, plus aucun doute. Dans tous les cas, il est impressionnant de voir le nombre d’éléments mémoriels relié à Émilie. Il occupe près de trente pour cent des données vécues. Soit des décennies dans le même hôte, même si par certains instants intime n’ont pas été scrutés. Il me sera possible de faire des liens entre les différentes couleurs quand les données seront suffisantes… Toujours aucune connexion, mais… En voilà une…

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