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Hôte : Linda ; 05h09 – Bibliothèque de Hanakaze, maison des Mayer

Mes perceptions se connectent aux sens de Linda… Un des fragments jaunes me laisse repenser au prénom mentionné par Kuroki : Alaric… C’est impersonnel et il y a trop de données pour effectuer un tri rapidement. Depuis l’ouïe de mon hôte, il m’est possible de percevoir les bruits de pas vifs provenant du craquement des marches. Elle scrute sa sœur, qui descend en trombe les escaliers, puis, se précipite furieusement vers la porte d’entrée.

— Noémie ! Prends le temps de t’habiller correctement avant de sortir !

Tout en calant son dos au fond de la chaise, Linda croise ses jambes. Sa sœur semble figée, mais finit par se retourner… « Elle est vraiment intenable le matin ! Je déteste cette mauvaise habitude qu’elle a prise. » Noémie observe ses vêtements… D’un geste machinal, reboutonne sa chemise entrouverte. Ajuste son short, le boutonne. Elle met un genou au sol, lace ses chaussures.

— Imagine ce que dirait Michel s’il t’avait vue ainsi !

— Il ne sort jamais aussi tôt… Je dois filer, sinon Henri va encore me réprimander !

— Attends ! Tes cheveux sont encore en bataille !

Depuis le regard de Linda, il m’est possible de les voir tomber sur ses épaules de façon éparse, de nombreuses mèches dépassent. « On a cette même teinte noire corbeau et nos iris noisette sont identiques à ceux de maman, c’est fou comme on se ressemble… »

— Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Tu t’es encore couchée tard ? Au vu de tes cernes, je dirais au moins vers une heure du matin.

— C’est bon, je ne suis pas un bébé ! Je te rappelle que je suis ta grande sœur.

Tout en se frottant le bras gauche, Noémie sifflote, tandis que Linda pousse un soupire.

— Je suis au courant que tu as deux ans de plus, mais je garde le droit de te réprimander. Tu as pensé à mettre la crème qu’Annie t’a donnée pour tes taches de rousseur ?

Le regard de Noémie se montre fuyant, alors que Linda la fixe toujours.

— Oui ! Enfin… pas ce matin… Je la mettrai tout à l’heure ! Faut vraiment que j’y aille !

La voix timorée de Noémie prend une légère ampleur alors que son pied droit claque sur le parquet. Elle se retourne, saisit la poignée, ouvre rapidement la porte et la franchit d’un pas vif.

— Bonne journée !

Le cri de Linda retentit… Un soupir suit… Se levant calmement, son pas reste lent, elle avance vers la porte, la referme doucement. Sa main ne relâche pas la poignée ronde. « Qu’est-ce qui lui a pris de détourner le regard ? » Le cliquetis résonne… Ses doigts glissent sous son menton, sa tête s’incline un peu. Son déplacement la ramène vers sa chaise, ses fesses se posent. « C’est bizarre. Je me rappelle qu’avant elle était matinale, mais je ne peux pas lui en vouloir. Après tout, elle a toujours pris soin de moi. » Saisissant sa plume, son regard glisse sur les mots déjà écrits.

« Je ne vous dirai pas que mon récit commence ici, mais c’est un instant de ma vie que je tiens à partager. C’était un hiver cruel, en l’an 407, au cœur du mois de nieole. La cabane où je me trouvais, perdue au fond du village, n’était plus que l’ombre d’un abri, ses planches pourrissantes craquant sous le poids du silence. Dehors, la neige, épaisse et implacable, ensevelissait les rues terreuses, tandis que la boue, tapie dessous, salissait tout ce qu’elle effleurait. Même les chats, maigres et résignés, avaient renoncé à miauler, comme si eux aussi avaient compris que cet hiver-là ne prendrait jamais fin. »

« Tremblante, mes petits doigts se crispaient sur la cuillère en bois, dont la surface lisse et usée glissait sous ma peau. Mes coudes, posés sur la table, frottaient contre cette même matière vieillie par le temps. Mon regard, obstiné, scrutait la marmite… ses taches rougeâtres, témoins de repas passés, se mêlaient aux reflets argentés de l’usure. Mon genou gauche heurta brutalement l’angle, envoyant une décharge dans ma jambe. Je serrai les dents, mais mes pupilles restèrent rivées sur le liquide vaseux qui frémissait dans le récipient métallique, comme une promesse incertaine. »

« La paume droite de ma sœur jaillit soudain, ébouriffant ma coiffure d’un geste vif et familier. Ses pieds martelèrent le sol, le bois craquant sous son lever précipité. Pendant ce temps, ma main glissa dans ma poche, cherchant le réconfort d’une découverte matinale : un vieux morceau de pain sec, ramassé dans une ruelle, qui semblait désormais précieux. »

« Oh, j’ai une petite faute ici… hop, corrigé… » Mon hôte reprend sa lecture.

« Ma sœur verse une portion de soupe dans mon bol ébréché, avant de se servir elle-même. Papa n’est pas encore rentré. Quant à maman… Je ne sais pas. Le froid m’engourdit, implacable, et mes vêtements troués ne font que retarder l’inévitable. Je trempe le morceau de pain sec dans le liquide fade et indigeste, mais la faim est plus forte que le dégoût. Je croque, les mâchoires serrées. C’est dur, comme tout le reste. »

« Les larmes montent, malgré moi. Je me souviens de sa chaleur, de ses bras qui m’entouraient. Noémie a toujours été là, oubliant ses propres douleurs pour me protéger. Deux années seulement nous séparent : j’ai cinq ans, elle en a sept. Pourtant, elle semble si grande, si forte. »

« Les heures s’étirent, interminables. Tard dans la nuit, nous nous blottissons l’une contre l’autre, cherchant un fragment de douceur dans la froideur. Les jours se suivent, identiques et cruels. Un homme entre un jour chez nous, prenant le peu que nous possédons avec une indifférence glaciale. C’est lui qui nous apprend la mort de nos parents, sur un ton aussi froid que l’hiver. »

« C’est pour cela que, malgré le gel qui mord nos os, Noémie saisit ma main frêle et me tire hors de cette cabane en décomposition. Dans un acte désespéré, elle m’emmène loin de ce village en perdition. Notre avenir est incertain, mais ensemble, nous marchons. Chaque pas dans la neige immaculée me semblait infini, pourtant, il ne nous fallut que treize kilomètres pour apercevoir un autre village. Un chiffre insignifiant pour certains, mais pour moi, du haut de mes cinq ans, ce fut le plus grand de mes défis. Le froid, la faim, des ennemis redoutables, mais ensemble, nous les avons vaincus. À Hanakaze, nos vies ont repris un sens. C’est ici que commence vraiment mon récit. Ici que j’ai appris, rencontré, découvert le mystère de ma propre existence. »

« Ce récit n’est pas là pour vous faire pleurer ou rire. Il est là pour vous rappeler que parfois, du désespoir le plus profond, peut naître une lueur nommée : espoir. Et que, même dans les nuits les plus sombres, une main tendue peut tout changer. »

Alors qu’elle replonge sa plume dans l’encrier, ses doigts me font ressentir une douleur légère. Rien de grave, mais il semble qu’elle écrit depuis un long moment sans pause. Son bâillement me laisse un court instant pour réfléchir… Alaric… cela me perturbe un peu… Ce prénom est lié à l’un de mes hôtes, mais lequel ? Cela est dans les fragments jaunes, c’est une certitude… Voilà que ses sensations s’effacent… Mais il y a déjà une autre connexion…

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