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Hôte : Thomas ; 06h06 – Chambre de Thomas, Maisons des Bélim, Hanakaze
Mes perceptions se connectent aux sens de Thomas. Mon ERA diminue encore d’un point… Il ne me reste donc qu’à faire comme d’habitude : observer. Assis, son regard fixe un document récent sur son bureau… Soudain, un léger hoquet… Son cou pivote vers le lit à sa droite pour me laisser apercevoir sa fille. « Je me demande si elle attend un garçon ou une fille. » Éline soutient son ventre arrondi en chantonnant tout doucement. Ses longs cheveux acajou glissent sur ses épaules. Derrière elle, un tableau noir gribouillé de notes. Thomas tousse légèrement ce qui attire l’attention de la future mère qui redresse la tête. « Ses yeux ont vraiment le même bleu ciel que sa mère. »
— Je voudrais tester ce questionnaire, peux-tu me dire combien de mois compte une année ?
— Treize, mais c’est une question vraiment facile.
— Combien y a-t-il de jours par semaine et par mois ? Quel type de calendrier utilise-t-on ?
— Sept, vingt-huit, vingt-neuf pour le dernier. Circulaire, deux compteurs à aiguille.
— Cite-moi chacun des mois, puis des jours dans l’ordre.
— Jeva, glim, solum, luminea, flori, solari, nympha, autuma, nebulis, hierna, frostia, nieole, cyclus. Lunae, martis, mercurii, jovis, veneris, solis, dimis et circulus. C’est aussi amusant qu’autrefois. Je me rappelle des quiz qu’on faisait, toi, moi et maman.
Son regard se tourne vers ses notes, il effectue de légers ajustements. « Tu me manques, Carla, mais notre fille te ressemble tellement aujourd’hui. »
— Tant mieux, je suis content que cela te plaise. Combien de fois circulus apparaît dans l’année ? Quelle est sa signification ? Comment gère-t-on l’année bissextile quadriennale ?
— Une fois. C’est le festival du renouveau. Il marque la fin et le début d’une année. Circulus dure quarante-huit heures, soit deux jours en un, c’est son avènement.
— Cite-moi les quatre saisons et le premier jour de chacune d’elles ?
— Le printemps tombe le sept solum ; l’été commence le quatorze solari ; l’automne démarre le vingt-un nebulis ; l’hiver le vingt-huit nieole. Il s’agit toujours d’un dimis, cela change tous les quatre-vingt-onze jours.
— Combien de jours dans une année et d’heures pour une journée ?
— Trois cent soixante-cinq, vingt-quatre.
Inspirant légèrement, Éline soutient son ventre. Thomas réajuste ses lunettes. Cela me laisse un instant de réflexion… Il est évident que ce calendrier est une simplification du modèle grégorien. Ici, le principe est de limiter les modifications régulières pour maintenir une stabilité des dates.
— Cite-moi le nom du créateur de notre calendrier ?
— Noran Keltus, né avant sa création, mort en l’an trente-six. C’est la norme Keltusienne.
— Parfait, même si je sais que les enfants ne répondront pas aussi facilement.
— Tu devrais parler de la dernière chanson chantée par Mizuki au festival du Renouveau.
— Tu veux parler de « Un Allié Éternel » ?
— En effet. Cela pourrait renforcer leur motivation pour le cours.
— C’est vrai que ses chansons plaisent vraiment aux enfants.
— Dommage que ce ne soit qu’un passe-temps, son talent est indéniable.
— Ce n’est pas faux, merci de cette suggestion.
Noran… Ce nom est très probablement le mien… Son regard se tourne vers l’étagère à sa droite, sa jambe gauche s’agite. Éline se lève doucement, s’approche de Thomas, place ses mains sur ses épaules. Elle commence un massage calme, tous restent silencieux. Le calendrier fonctionne comme une horloge, la petite aiguille pointe les mois, la grande les jours, parfois les deux convergent. Cela indique les différentes fêtes.
— On dirait que quelque chose te tracasse, Papa.
— Je me demande comment était le monde autrefois.
— Je ne sais pas comment étaient nos ancêtres, mais… Tu es tendu, ce n’est pas bon pour ta santé.
— Toi aussi tu devrais te ménager ! N’oublie pas que tu attends un bébé.
— Oh, ne t’en fais pas ! Samuel me ménage déjà bien assez !
— C’est normal, c’est ton époux.
— Ne te mets pas à me couver ! Je ne suis plus une enfant.
— Tu seras toujours ma fille, même après ma mort.
— Pourquoi les deux hommes de ma vie pensent que je ne peux plus rien faire !
— Je ne dis pas que tu ne peux plus rien faire, mais là, tu es enceinte de six mois.
Tout en serrant les épaules de son père, Éline soupire vivement.
— Moi, ça ne me gêne pas !
— Déjà petite tu restais toujours après l’école pour nettoyer. Tu étais la seule à le faire, même quand ce n’était pas ton tour. Tu n’as jamais délégué tes tâches, c’est ainsi depuis la mort de ta mère.
— La propreté est essentielle ! Il est naturel de nettoyer ce que l’on salit ! Le ménage revient à tous, ce n’est pas une question de programme. Je ne fais qu’assumer mes responsabilités ! Maintenant, détends-toi !
— Tu as raison, mais imagine les connaissances qu’avaient nos prédécesseurs ! Et n’oublie pas : l’ignorance est un crime qui nous conduit à l’échec.
— Papa, je n’échangerais aucun savoir au monde contre notre lien et toi non plus n’oublie pas : les sentiments sont aussi une forme de connaissance. L’important est ta dévotion et la première réglementation de l’éducation. S’adapter aux besoins individuels et collectifs de chacun. C’était la règle de maman… Penser aux autres, c’est prendre soin de soi.
Enlaçant subitement Thomas par-derrière, Éline ferme ses paupières.
— En effet, mais c’est une règle très dure à appliquer.
— Je sais… Surtout quand les autres s’y refusent.
Alors que l’étreinte continue, un souvenir me revient… l’an 396, une femme tient sa petite fille qui vient de naître. Thomas, à sa gauche, reste hésitant. Tous deux marchent dans la ruelle étroite près de la forge de Hanakaze. Un enfant se cache, il n’est pas du village, et semble affamé. Il bondit couteau en main. Carla confie la petite à son époux, s’agenouille. Aucun mot, elle tend sa main, l’enfant s’enfuit, elle soupire. Me revoilà déjà dans le présent, mais ses sensations s’effacent…
Bien, retour dans mon lieu de réflexion imaginaire. Il reste impressionnant que Hana… admettons pour le moment qu’elle est ou était mon observatrice, ait pu observer tout cela. Point intéressant, mon prénom est sûrement Noran… Noran Keltus… Cependant c’est encore hypothétique, mais à afficher sur le tableau bleu, et à relier avec Élise… une seule lettre et on confond avec Éline…
Bon, inutile de m’égarer, voyons les fragments verts… Il n’y a rien après l’an trente-six… pourtant des connaissances du monde datant d’après me sont accessibles, cela vient des jaunes… Intéressant, voilà un élément qui ne m’avait pas traversé l’esprit. 420 – 36 = 384 ans depuis ma mort… C’est un délai trop important, comment mon Chishiki a-t-il réussi à me ramener ?
Il y a bien une hypothèse envisageable… Il a pioché dans la mémoire de Hana, pour retrouver les fragments de ma conscience, puis s’est servi de la sienne, pour combler les trous mémoriels… La chaleur d’un feu me parvient… Me voilà déjà connecté… son souffle est léger et ses yeux clos. Qui est mon hôte ?

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