38
Hôte : Thomas ; 07h08 – Chambre de Thomas, maison des Bélim, Hanakaze
Me voilà donc connecté aux sens de Thomas. Assis à son bureau, il fixe un document. Ses lèvres sont légèrement sèches, ses lunettes glissent un peu sur son nez. « Je devrais également parler aux enfants de notre déesse, même si je sais qu’ils prient déjà, Mirina. Après tout, grâce à sa sagesse, les humains ont eu droit à une seconde chance. J’en profiterai pour leur expliquer la façon dont elle perçoit la religion dans les textes sacrés. » Un fragment bleu… un badge… le prénom de Mirina inscrit dessus… Serait-ce la femme de mes souvenirs ? Elle aimait rappeler que les religions ne sont que des mots… Un outil neutre tant que la morale humaine n’intervient pas. Sa citation favorite était : libre à vous de croire, à moi de douter, nul ne convaincra, ma vérité me va. D’un geste lent, Thomas réajuste ses lunettes, reprend la lecture du document qu’il tient entre ses mains.
« Vous êtes libres de me prier, ou de ne pas le faire. C’est à vous de déterminer vos choix. Je ne punis pas. Ne guide jamais. Ne juge personne. J’observe, silencieusement, en protégeant chaque vie dans son ensemble, non l’individu. Vos souffrances, doutes, ne me laissent jamais indifférente, mais toute vie en possède ; intervenir pour une, revient à nuire aux autres. Apprendre ne se fait jamais sous la guidance, mon rôle n’est pas de vous enfermer dans une bulle d’idéal. Certains tenteront de parler en mon nom, mais aucune parole ou texte ne viendra jamais de moi. Nul prophète ne peut prétendre me représenter, vos croyances vous appartiennent. La mort est un passage, non une finalité, tout naît d’un état précédent et rien ne se crée ex nihilo. Enfin, il n’existe aucune obligation envers moi, mais comme vous, c’est en ce monde physique que je me trouve. Ce texte n’est pas plus mon écrit qu’un autre, nul ne pourra prétendre qu’il est de moi. »
« Notre déesse assure l’équité du monde, sa vision est globale, son jugement impartial. » Alors que Thomas sourit, il m’est possible de me rappeler que Mirina disait : Être croyant est un choix, nos actions et discours nous définissent. Elle avait souvent des réponses claires aux grandes questions. Comme dire que le néant n’est qu’une des étapes de l’existence, ou encore affirmer : ma parole n’est pas une réponse, mais une ouverture. Elle manipulait ses éprouvettes, expérimentant la génétique sur toutes formes de vie.
— Bon ! Il est temps que j’aille en classe pour tout préparer.
Mon hôte range ses documents dans une pochette… Un souvenir d’un autre fragment bleu me revient… Une chambre en désordre, des vêtements éparpillés de partout. Un évier encombré de tasses. Une femme aux cheveux argentés, allongée sur un vieux canapé sale. Sa jambe droite se plie, sa blouse remonte… sa peau… blanche, pâle… Mon regard ne la lâche plus… Une jeune fille aux iris azur, assise sur le rebord non loin, se lève, s’approche de moi, tire ma joue. Un pincement léger… Ses lèvres s’entrouvrent…
— Où est-ce que tu regardes !
— Nulle part…
— Ne me mens pas !
— Je ne mens jamais, je détourne juste la vérité.
— C’est mentir ça !
— Non, c’est améliorer la situation.
— Inutile de vous chamailler tous les deux.
— On ne se chamaille pas !
Elle rit… Me revoilà dans le présent… Thomas descend les escaliers, sourit à Éline, qui balaie la boucherie. Ses sensations s’effacent… Il me faut remplir cela sur le tableau bleu… La femme de ce souvenir avait les cheveux argentés, tout comme celle vue à six heures cinquante… Si c’est Mirina, est-elle encore de ce monde ? Et la jeune fille, serait-ce Hana de son vivant ? Rien n’est sûr, mais la possibilité subsiste… Dans tous les cas, ma mémoire épisodique se déverrouille progressivement…

Annotations
Versions