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Hôte : Linda ; 08h58 – Bibliothèque de Hanakaze, maison des Mayer
Mes perceptions se connectent aux sens de Linda. Assise confortablement, elle continue d’écrire sereinement. Soudain, un déclic sec, et le mouvement de sa tête se relevant m’est perceptible. Son regard se pose un instant sur Caroline et Camille, qui sont installées à une table près de l’entrée. Une brise pénètre doucement par les fenêtres ouvertes alors que Michel entre d’un pas léger.
— Bonjour, tout le monde !
— On discutera plus tard ! On doit d’abord lire ce livre.
Camille hausse la voix avec entrain en claquant sa langue.
— C’est un livre sur les aquinas, on cherche comment ils se reproduisent.
Caroline murmure en agitant ses jambes sous la table. Avec un sourire, Michel leur fait un signe de la main tout en avançant vers Linda. « Camille est toujours aussi impulsive et Caroline reste la plus calme. » Alors que mon hôte sourit, elle ne remarque pas de suite que Michel est déjà près du bureau. Surprise, elle ferme brusquement son livre et réajuste ses lunettes d’un geste neutre. Michel s’accoude sur le bureau avec un sourire, tout en suivant le regard tremblant de Linda.
— Alors, qu’est-ce que tu écris ? Et pourquoi as-tu fermé ton livre ? Tu as des choses à cacher ?
— Pour l’instant… Un résumé des différentes espèces. Question stupide. Je n’ai juste pas terminé !
— Encore un récit érotique ?
— Non !
Sa voix s’emballe légèrement, mais reste contrôlée. « Comment ai-je pu commencer ce genre d’ouvrage ? En plus, j’y ai inclus Mizuki. » D’un geste ferme, elle ouvre le grand livre posé à sa droite. Sur les deux premières pages dépliables en quatre, une carte faite main représente Hanakaze.
— Regarde plutôt le plan du village que j’ai fait dessiner à Noémie.
La place centrale réunit les différents commerces. En son centre se trouve une fontaine, des feuillus. Au nord, se situe la boulangerie près du petit escalier, à sa gauche, après l’espace réduit, l’épicerie. Au sud, le salon de coiffure, un symbole de peigne surmonté d’un ciseau. À l’ouest, la boucherie dotée d’une saucisse, la fleuristerie accompagnée de sa fleur de lys. Les lèvres de Michel bougent…
— C’est très précis.
— En effet ! Noémie s’est vraiment appliquée dans son dessin.
Dans la ruelle est, on trouve la forge représentée d’un marteau. Celle à l’ouest abrite la menuiserie dans la partie nord, la taillerie se trouve au sud. Il y a aussi non loin, la cordonnerie, le tailleur et le tanneur. Chaque détail de relief est marqué par de petits traits et un lexique. Loin au sud-est de la place centrale, après un petit pont on retrouve l’officine accompagnée d’un potager où on remarque une femme qui s’occupe de plantes. Michel sourit.
— J’aime bien sa manière de représenter les champs, qui longent les routes.
— Moi aussi, toutes ces petites plantes en donnent une idée très précise.
Divers lieux de stockage sont à proximité de chaque champ, juste de petits entrepôts. L’auberge se situe à l’ouest, avant la sortie du village marquée par une arche. Les vignes et le vignoble sont au nord-est, avec de petites plantes et grappes. Les habitations, au milieu de la végétation, sont concentrées au nord-ouest de la place centrale. On y trouve également la bibliothèque, l’école et le bain public. Michel pointe des petits symboles en forme de personnages.
— On peut même voir des gens discuter.
— Noémie a tendance à mettre des détails superflus. Cependant, ils restent appréciables pour ne pas avoir à lire une carte banale et morne.
Le lavoir adjacent à la rivière est au sud-est, juste avant l’officine. La ferme et l’écurie également au sud sont directement à l’ouest, on y voit de nombreux animaux. Cabanes de bûcheron, et de chasse longent la forêt à divers endroits, plus sauvage cette fois. Bien sûr, tout est dessiné en très petit, mais parfaitement visible. Michel se redresse, croise les bras.
— Ça me rappelle que c’est toi qui l’as encouragée à se mettre au dessin.
— En effet, ça amplifie les possibilités d’un texte.
— Ces définitions que tu as ajoutées avec les numéros liés sont pratiques.
— Merci de ton retour.
Alors qu’ils regardent encore le plan, un souvenir me revient… Celui de Mizuki, cinq ans plus tôt. Elle ouvre la porte de sa maison, traverse la cour en suivant le chemin en terre. D’un pas sûr, longe le muret en pierre, quelques mètres, passe près du grand chêne. Avec de petits bonds, descend le chemin empierré au sud, un léger chantonnement. Une minute de marche, elle sifflote, deux, trois, après un moment elle s’arrête au poste de garde. Une petite maison, calme et vieillissante. Elle salue tout le monde en souriant, reprend sa marche méditative, chatonnant en harmonie avec les oiseaux. Trois petites marches qu’elle descend d’un bond. Sur sa gauche, la boulangerie, à sa droite l’entrée d’une ruelle. Face à elle, la place centrale, en son centre la fontaine sculptée. Elle sourit, rejoint très vite Alice et Chloé. Tom, non loin, discute avec Michel en riant. Mizuki regarde la boucherie à sa droite, une trentaine de mètres. Elle hume les odeurs sucrées et fermentées de la boulangerie. Profite de l’effluve des fleurs, fixe Anka, cette femme ne parle jamais. La raison de cette cicatrice sur son cou, un couteau, un mari violent, une douleur passée. Mizuki court vers elle, l’enlace fermement, Anka lui sourit. Elle s’agenouille, observe Mizuki, lui caresse les cheveux, y glisse un lys. D’un pas joyeux, Mizuki s’éloigne, un signe de la main pour dire au revoir. Les enfants empruntent la ruelle, Linda et Noémie les rejoignent. Ils passent tous devant l’atelier de couture, tout est calme, la brise légère. Dès la sortie de la ruelle étroite, Mike saute sur Mizuki, qui s’écarte vivement. Il trébuche. Elle le rattrape. Tous rient. Des discussions banales sur tout le chemin, l’école droit devant eux. Thomas leur sourit. Chacun prend place en classe, les cours commencent. Me revoilà déjà dans le présent, Linda réajuste ses lunettes, Michel tourne la page suivante.
— Je vois que tu as aussi noté des descriptions plus détaillées de chaque lieu…
— En effet… Les recherches m’ont pris beaucoup de temps. Savais-tu par ailleurs qu’autrefois ta maison était celle des ancêtres de Takumi ? Autre exemple, la bibliothèque était une cabane de chasse à la création du village.
— Je savais pour ma maison, mais pas pour la bibliothèque.
— J’en ai d’autres, la fillette de la fontaine, c’est censé être l’esprit du village.
— Un esprit ? Ça existe au moins ?
— Non… En tout cas, rien ne le prouve.
— Tu connais son nom ?
— Qui sait, Hana, peut-être…
— Pourquoi pas.
Ses sensations s’effacent… Retour dans mon bureau… Ces fragments rouges montrent que Hana a vécu des souvenirs joyeux, mais aussi eu des moments tristes. Sa conscience a été préservée, mais comment cela fonctionne déjà… On récupère les ingrédients, on les relie, on ajoute une commande, on insuffle une énergie… notre ERA… Il y a une première dépense fixe, puis une constante…
Qu’importe… Chose plus utile, ce lieu mnésique a changé… Ce n’est qu’un détail, mais une pièce vide non créée par moi m’est accessible. Sur l’un des murs gris terne, une petite marque, juste un trait fin. Comme une mesure…

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