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Hôte : Shana ; 09h31 – Petite clairière située à 10 kilomètre à l’ouest de Hanakaze
Mes perceptions sont déjà connectées aux sens de Shana, ses mains entrent dans l’eau froide de la petite mare longeant le sentier, ses doigts serrer remontent le liquide vers son visage. Elle le frotte d’un geste vif…
— Allez, on continue ! Il reste environ deux heures de marche.
La voix virulente de Karl résonne non loin, tout comme le bruit de son pied agité claquant sur la pierre. Assise sur une souche derrière mon hôte, Émi soupire longuement.
— Sérieux ! On ne peut pas faire une pause plus longue ?
Son regard encore un peu endormi, Shana l’observe un court instant sans réagir. La voix plaintive d’Émi est aiguë et son visage affiche un air contrarié. Alain s’approche lentement par la gauche de sa sœur, lui tend une gourde qu’elle boit rapidement en laissant l’eau coulée un peu le long de son menton. Depuis une zone empourprée dans les herbes, Karl, scrute l’horizon.
— Non ! On avance ! Il y a une rivière plus loin, on s’arrêtera là-bas !
Mon hôte essuie son visage avec une petite serviette, Alain regarde Émi ranger la gourde.
— Attends, je vais prendre tes affaires.
— Cool ! Merci ! Je me sens plus légère, enfin une vraie balade.
La jeune femme se lève d’un petit bond, sautille légèrement en souriant. Un court interlude me laisse réfléchir. Ces changements brusques sont parfois un peu confus… De plus, il reste complexe de tout analyser, car le nombre de données enregistrées par seconde est démesuré. Ma pensée essaie de trier au mieux les faits, mais normalement un observateur ne retranscrit rien, il envoie de façon brute. Cette impression de me comporter comme un narrateur est dérangeante. Cependant, cela ne gêne sûrement pas le Chishiki qui m’a créé… La marche reprend, Émi se montre plus joyeuse, mais Shana fronce les sourcils.
— Garde au moins ton bâton, tu ne peux pas lancer de sort sans.
— T’inquiète pas ! Alain me le rendra en cas de problème.
Encore l’une de mes réflexions… Il me semble que Mirina effectuait des recherches au sujet de l’ERA… Non, inutile de me laisser distraire… Mon hôte regarde, Émi prendre un ton rieur, alors qu’elle marche à reculons. Soupirant, elle tourne son regard sur Karl, qui avance loin devant.
— Il y a peu de chance que les bandits aient emprunté ce chemin. Je ne vois aucune empreinte.
— Et moi, je suis certain d’être sur la bonne route ! La guilde a fourni les informations.
— Tu sais… elle peut se tromper. Personne n’est infaillible.
Malgré le ton ferme de Karl et son crachat rapide au sol, Shana reste calme… Pourtant sa frustration m’est perceptible. « Il refuse d’écouter… » Karl s’arrête brusquement pour se tourner vers Shana.
— C’est ridicule ! La guilde est toujours fiable, inutile d’en discuter !
Avec des pas feutrés, Alain se rapproche de mon hôte par la droite, il affiche un sourire en coin. Shana marque une courte pause, ses paupières clignent une fraction de seconde.
— Est-ce que c’est vrai ? Personne ne vérifie ?
— La guilde affecte du personnel pour regrouper les informations, mais parfois, elles sont erronées, factices, mal transmises et même si tout est bien fait, entre le temps de transmission et celui d’arrivée, les choses évoluent. Aucune information n’est certaine hors confrontation en temps réel.
— Je comprends ! Ceux qu’on cherche ont eu le temps de se déplacer.
Reprenant sans un mot une marche rapide, Karl serre les poings. Avec plus de légèreté, Shana fait de même en observant attentivement le périmètre, tandis que les yeux d’Alain fixent la poitrine de mon hôte, mais elle décide d’ignorer le jeune homme. Brusquement, Émi intervient en se collant pour passer son bras sous celui de Shana.
— Dans ce cas, on devrait prendre le temps de chercher un autre chemin.
— Exact, mais la règle des aventuriers pour éviter les discordes est de suivre le chef de groupe.
Une règle ! Cela m’évoque un souvenir assez ancien d’un homme qui m’a dit un jour : ne partage jamais le savoir avec les ignorants, c’est un pouvoir dangereux. Impossible de me rappeler son nom, mais c’était un Chishiki, comme moi avant ma résurrection sous la forme d’un observateur. Il évoquait le danger lié à la mauvaise utilisation de celui-ci. Ceux qui ne comprennent pas que la connaissance est l’une des armes les plus puissantes, n’ont besoin que de ce qui leur permet de vivre en harmonie avec leur entourage. Il adopte plusieurs formes : déclaratif, procédurale, conditionnel, cognitif, émotionnel, spirituel, culturel, pratique, tacite… Cependant, certains sont plus dangereux que d’autres et l’histoire le prouve. Cela me rappelle d’ailleurs que Mirina pouvait être dangereuse, elle n’hésitait pas. Ses expériences dans tous les domaines l’amusaient, mais elle avait conscience de chaque risque. Alors que mes réflexions m’accaparent, Shana baille, secoue la tête, ses yeux clignent vivement, elle soupire fortement en s’extrayant du bras d’Émi.
« Je n’arrive vraiment pas à me réveiller correctement… Je ne vais pas avoir le choix. » Alors que sa pensée me parvient, lentement, elle attrape dans son sac une petite bouteille remplie d’un liquide noir, puis la boit d’une traite en se pinçant le nez. Le goût amer du café froid lui donne vite la nausée, mais elle se force à ne pas recracher. « Ce n’est pas bon, déjà que je n’aime pas ça chaud. »
— Tu bois quoi ?
— Du café…
— Beurk… c’est franchement pas très bon, même si mon frère aime bien. Moi tu sais, j’en bois uniquement s’il est très sucré avec du lait ou de la crème, sinon je suis plus chocolat chaud, et toi ?
— Crème au lait, avec un saupoudrage de cacao.
— Jamais goûté ? Tu m’en offriras un quand on aura fini notre mission ?
— Si tu veux…
— Cool, je suis impatiente.
Les pas du groupe continuent sur le chemin forestier, Shana avance plus lentement que les autres. Sur sa droite, certaines feuilles de l’automne précédent sont encore en décompositions dans le sous-bois. Quelques champignons sont aussi présents. Les rongeurs s’activent déjà dans les arbres et les oiseaux nourrissent leurs oisillons. Un caillou dans sa chaussure gauche la dérange légèrement, mais d’un tapotement elle le ramène vers ses orteils pour ne pas s’arrêter. Comme toujours, ses sensations s’effacent…
Cela me donne du temps pour relier un élément sur le tableau gris, l’homme mentionnant la règle est très certainement mon père… Il a surveillé Mirina, Hana, moi-même, ma mère, et tant d’autres. Il savait que les clés de l’avenir se dessinaient au travers de chaque vie aussi infime soit-elle, mais que certaines changeaient radicalement l’évolution du monde. Mirina était l’une d’entre elles… Une clé majeure parmi des milliards. Le comprendre sera plus simple par une analogie, c’est similaire à un gâteau pour le faire, il y a des centaines d’ingrédients possibles, mais quelques-uns sont impossibles à remplacer. Tout comme une chaîne aux maillons identiques mais dont la solidité est variable. Une dernière chose est par contre notable, parfois, c’est la plus petite pièce qui permet à l’ensemble de fonctionner, celle qui paraît insignifiante, Hana… Elle était la petite pièce que mon père a vue… Sans elle, rien ne serait envisageable dans l’équation. Après tout, l’ensemble de la toile repose sur un tout, et rien n’est remplaçable…

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